La chute et le péché

Le récit du jardin d'Eden raconte comment la confiance entre l'homme et Dieu s'est brisée, et pourquoi le monde bon de Genèse 1 connaît la honte, la violence et la mort. L'Écriture décrit le péché avec un vocabulaire riche, des prophètes à Paul, mais elle ne le nomme jamais sans annoncer aussi le pardon et la victoire de Dieu.

Le jardin, l'arbre et la parole du serpent

Le récit commence par un don généreux et une seule limite : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin; mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras » (Gn 2.16-17). L'interdit ne prive l'homme de rien de nécessaire ; il rappelle que la vie est reçue et que la frontière entre le bien et le mal appartient au Créateur. L'homme et la femme vivent alors sans peur : « tous deux nus, et ils n'en avaient point honte » (Gn 2.25).

Le tentateur entre en scène : « Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs » (Gn 3.1). L'hébreu joue sur les mots : le serpent, נָחָשׁ (nāḥāš, H5175), est עָרוּם (ʿārûm, H6175), « rusé », alors que l'homme et la femme étaient ʿărûmmîm, « nus ». Sa stratégie procède par étapes. Il exagère d'abord l'interdit (« Dieu a-t-il réellement dit: Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin? »), puis le nie (« Vous ne mourrez point »), enfin il prête à Dieu une intention jalouse : « vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gn 3.4-5). Le soupçon précède la désobéissance.

Le geste suit : « La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea » (Gn 3.6). L'homme n'est pas absent : il est « auprès d'elle » et partage la faute. La Genèse n'identifie pas le serpent ; c'est l'Apocalypse qui fera le lien avec « le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre » (Ap 12.9). Le texte ne dit pas d'où vient le mal ; il montre comment il entre dans une vie humaine : par une parole mise en doute, un désir détourné et une liberté qui choisit de se faire juge de tout.

Honte, peur et exil : les conséquences

Le serpent avait promis que leurs yeux s'ouvriraient ; ils s'ouvrent en effet, mais sur leur nudité : « ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures » (Gn 3.7). La relation avec Dieu est la première atteinte : « l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'Éternel Dieu ». Dieu vient pourtant les chercher : « Où es-tu? » L'homme avoue : « j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché » (Gn 3.8-10). Puis la relation entre les humains se dégrade : l'homme accuse « la femme que tu as mise auprès de moi », la femme accuse le serpent (Gn 3.12-13).

Les paroles de jugement touchent toutes les relations fondamentales. La femme connaîtra la douleur dans l'enfantement et une relation de domination : « tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi » (Gn 3.16). Le travail devient pénible : « le sol sera maudit à cause de toi » (Gn 3.17). La mort annoncée s'installe : « car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière » (Gn 3.19). Enfin l'homme est chassé du jardin, et les chérubins gardent « le chemin de l'arbre de vie » (Gn 3.24). Le verbe מוּת (mût, H4191), « mourir », annoncé en Genèse 2.17, se réalise d'abord comme séparation d'avec Dieu, puis comme fin de la vie physique.

Le péché se propage aussitôt. Dieu avertit Caïn : « le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi: mais toi, domine sur lui » (Gn 4.7). C'est la première apparition du mot חַטָּאת (ḥaṭṭāʾt, H2403), décrit comme une bête tapie. Caïn tue Abel, la violence gagne la terre, et Dieu constate « que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal » (Gn 6.5). Après le déluge, le même constat ne conduit plus à la destruction mais à la patience : « les pensées du cœur de l'homme sont mauvaises dès sa jeunesse; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant » (Gn 8.21).

Manquer le but, se tordre, se révolter : le vocabulaire hébreu

L'Ancien Testament n'a pas un mot unique pour le péché, mais une famille de termes qui en éclairent chacun une face. Une seule phrase les réunit, dans la révélation du Nom au Sinaï : Dieu « pardonne l'iniquité, la rébellion et le péché » (Ex 34.7). On y trouve ʿāwōn, pešaʿ et ḥaṭṭāʾâ, les trois grands mots de la faute.

Le verbe חָטָא (ḥāṭāʾ, H2398) signifie d'abord « manquer, rater ». Le livre des Juges l'emploie au sens propre pour des frondeurs benjamites qui pouvaient « viser à un cheveu sans le manquer » (Jg 20.16). Pécher, c'est manquer la cible que Dieu a fixée, s'écarter du chemin. Le nom ḥaṭṭāʾt désigne à la fois la faute et le sacrifice qui l'efface (le « sacrifice d'expiation » du Lévitique). Le mot עָוֹן (ʿāwōn, H5771), « iniquité », vient d'une racine qui évoque ce qui est tordu ; il désigne la faute, mais aussi la culpabilité qui en résulte et la peine qu'elle entraîne, comme un poids que l'on porte. Le mot פֶּשַׁע (pešaʿ, H6588), « transgression, rébellion », est le plus fort : il appartient au langage politique et désigne la rupture délibérée d'une relation d'allégeance, la révolte d'un vassal contre son suzerain.

Les Psaumes de pénitence mettent ces mots dans la bouche du croyant. « Heureux celui à qui la transgression est remise, À qui le péché est pardonné! » (Ps 32.1). Et plus loin : « Je t'ai fait connaître mon péché, je n'ai pas caché mon iniquité; J'ai dit: J'avouerai mes transgressions à l'Éternel! » (Ps 32.5). Le Psaume 51, attribué à David après l'affaire de Bath-Schéba, va au fond du problème : la faute est d'abord une offense faite à Dieu (« J'ai péché contre toi seul », Ps 51.6), et elle s'enracine plus loin que les actes : « Voici, je suis né dans l'iniquité, Et ma mère m'a conçu dans le péché » (Ps 51.7). Le remède est demandé à Dieu seul : « Lave-moi, et je serai plus blanc que la neige » (Ps 51.9). Le chemin du retour porte un nom, שׁוּב (šûb, H7725), « se retourner, revenir ».

Un mal universel et un cœur à renouveler

L'histoire d'Israël confirme le diagnostic du jardin. La prière de Salomon le dit en passant, comme une évidence : « il n'y a point d'homme qui ne pèche » (1 R 8.46), et l'Ecclésiaste renchérit : « il n'y a sur la terre point d'homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche jamais » (Ec 7.20). Jérémie situe le mal dans l'intime : « Le cœur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant: Qui peut le connaître? » (Jr 17.9). Ésaïe dresse le constat collectif : « Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie », mais il ajoute aussitôt que l'Éternel « a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous » (És 53.6), annonçant un Serviteur qui portera la faute des autres.

Les prophètes tiennent ensemble solidarité et responsabilité. Ézéchiel insiste sur la responsabilité personnelle, contre un proverbe fataliste : « L'âme qui pèche, c'est celle qui mourra. Le fils ne portera pas l'iniquité de son père » (Éz 18.20). Le même prophète annonce pourtant que la solution ne viendra pas de l'effort humain, mais d'une recréation intérieure : « Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau; j'ôterai de votre corps le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair » (Éz 36.26). Le psalmiste peut alors confesser : « Si tu gardais le souvenir des iniquités, Éternel, Seigneur, qui pourrait subsister? Mais le pardon se trouve auprès de toi » (Ps 130.3-4).

Le péché selon Jésus et les apôtres

Le grec du Nouveau Testament reprend l'héritage de la Septante. Le mot le plus courant est ἁμαρτία (hamartia, G266), avec le verbe ἁμαρτάνω (hamartanō, G264), qui traduisent régulièrement ḥaṭṭāʾt et ḥāṭāʾ et gardent l'idée de manquer le but. À côté, παράπτωμα (paraptōma, G3900) désigne le « faux pas », l'offense ; παράβασις (parabasis, G3847), la transgression d'un commandement précis ; ἀνομία (anomia, G458), le refus de la loi : « le péché est la transgression de la loi » (1 Jn 3.4). Le mot σάρξ (sarx, G4561), « chair », désigne chez Paul l'être humain livré à lui-même et opposé à l'Esprit (Ga 5.17), non le corps comme tel.

Jésus déplace le regard des actes vers le cœur : « c'est du dedans, c'est du cœur des hommes, que sortent les mauvaises pensées, les adultères, les impudicités, les meurtres, les vols » (Mc 7.21-22). Il décrit le péché comme un esclavage : « quiconque se livre au péché est esclave du péché » (Jn 8.34). Mais il vient précisément pour cela : l'ange annonce qu'il « sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1.21), et Jean-Baptiste le désigne comme « l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde » (Jn 1.29). La parabole du fils prodigue montre le chemin du retour : « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre toi » (Lc 15.18).

Jacques décrit la mécanique intérieure de la tentation : « la convoitise, lorsqu'elle a conçu, enfante le péché; et le péché, étant consommé, produit la mort » (Jc 1.15). Jean refuse les deux illusions opposées, celle qui nie le péché et celle qui désespère : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes [...] Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner » (1 Jn 1.8-9).

Adam et le Christ : Paul et la question du péché originel

C'est Paul qui relie le plus explicitement la condition humaine au récit de la Genèse : « C'est pourquoi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort s'est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché » (Rm 5.12). Le parallèle est construit pour mettre en valeur le Christ : « comme par la désobéissance d'un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l'obéissance d'un seul beaucoup seront rendus justes » (Rm 5.19). De même : « comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ » (1 Co 15.22). Le constat est universel (« tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu », Rm 3.23), mais la grâce est plus forte : « le salaire du péché, c'est la mort; mais le don gratuit de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm 6.23).

Comment le péché d'Adam concerne-t-il ses descendants ? Les traditions chrétiennes répondent différemment. Augustin, lisant la version latine de Romains 5.12 (« en qui tous ont péché »), enseigne que toute l'humanité était en Adam et hérite de sa faute et de sa culpabilité ; contre Pélage, pour qui le péché se transmettait surtout par l'imitation, l'Église d'Occident a suivi Augustin (concile de Carthage, 418). Le concile de Trente (1546) précise, pour les catholiques, que le baptême efface la culpabilité originelle, tandis que demeure une inclination au mal, la concupiscence. Les réformateurs, Luther et Calvin, insistent sur une corruption qui atteint toutes les facultés humaines, d'où l'expression « dépravation totale » : non que l'homme soit aussi mauvais que possible, mais qu'aucune part de lui n'échappe au péché. La tradition arminienne et wesleyenne maintient cette corruption mais souligne une « grâce prévenante » offerte à tous. L'orthodoxie orientale, lisant le grec ἐφ᾽ ᾧ comme « parce que », parle plutôt de « péché ancestral » : chacun hérite de la mortalité et de la fragilité issues d'Adam, mais ne porte que la culpabilité de ses propres fautes.

Un débat plus récent porte sur le rapport entre Adam et l'histoire des origines humaines. Certains, comme C. John Collins (Did Adam and Eve Really Exist?, 2011), tiennent à un couple historique, chef de l'humanité, pour garder la logique de Romains 5. D'autres, comme Peter Enns (The Evolution of Adam, 2012), lisent Genèse 2-3 comme un récit théologique sur Israël et l'humanité, tout en maintenant la réalité universelle du péché. Sur l'essentiel, les Églises s'accordent : nul ne se sauve lui-même, et la réponse au péché est en Christ, que Dieu a envoyé « dans une chair semblable à celle du péché » pour condamner le péché dans la chair (Rm 8.3). La Bible s'achève sur l'arbre de vie retrouvé et une promesse : « Il n'y aura plus d'anathème » (Ap 22.3).