La création

La Bible s'ouvre sur un Dieu qui crée par sa parole et qui déclare son œuvre « très bonne ». De la Genèse à l'Apocalypse, la création n'est pas un simple décor : elle est le théâtre de l'alliance, le lieu où l'homme porte l'image de Dieu, et l'objet d'une promesse de renouvellement en Jésus-Christ.

« Au commencement » : le récit de Genèse 1

La première phrase de la Bible pose tout le reste : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Gn 1.1). Le mot בְּרֵאשִׁית (bĕrēʾšît), formé sur רֵאשִׁית (rēʾšît, H7225), « commencement, prémices », affirme que le monde a un point de départ et qu'il ne se confond pas avec Dieu. Le verbe בָּרָא (bārāʾ, H1254), « créer », n'a jamais d'autre sujet que Dieu dans l'Ancien Testament et n'est jamais accompagné d'un matériau : il désigne une action souveraine, sans équivalent humain. On le trouve une cinquantaine de fois, surtout dans la Genèse et dans la seconde partie d'Ésaïe.

Le verset 2 décrit l'état initial : « La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux » (Gn 1.2). L'expression תֹהוּ וָבֹהוּ (tōhû wābōhû, H8414 et H922) a donné le « tohu-bohu » du français : un monde encore sans forme et sans habitants. Les six jours y répondent avec ordre. Les trois premiers séparent et organisent (lumière et ténèbres, eaux d'en haut et d'en bas, terre et mer) ; les trois suivants remplissent ces espaces (astres, oiseaux et poissons, animaux terrestres et humains). La structure est celle d'une architecture : Dieu fait de l'informe un lieu habitable.

Le moyen de la création est la parole : « Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut » (Gn 1.3). Le Psaume 33 en tire la leçon : « Les cieux ont été faits par la parole de l'Éternel, Et toute leur armée par le souffle de sa bouche » (Ps 33.6). Le refrain « Dieu vit que cela était bon » culmine au sixième jour : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait et voici, cela était très bon » (Gn 1.31). L'adjectif טוֹב (ṭôb, H2896) dit à la fois la beauté, l'utilité et la conformité au dessein de Dieu. La matière, le corps, la fécondité ne sont donc pas suspects en eux-mêmes ; le mal viendra d'ailleurs. Enfin, le septième jour, Dieu « se reposa » (verbe שָׁבַת, šābat, H7673) et « bénit le septième jour, et il le sanctifia » (Gn 2.3) : la création est orientée vers le repos et la communion, et le sabbat d'Israël en gardera la mémoire (Ex 20.11).

L'homme, image de Dieu tiré de la poussière

Au sommet du récit, Dieu délibère : « Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance » (Gn 1.26). Les mots צֶלֶם (ṣelem, H6754), « image », et דְּמוּת (dĕmût, H1823), « ressemblance », désignent ailleurs une statue ou une représentation. Dans le Proche-Orient ancien, le roi était dit « image » de son dieu, son représentant sur terre. La Genèse étend cette dignité à tout être humain, homme et femme : « Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme » (Gn 1.27). La mission suit immédiatement : être fécond, remplir la terre et dominer sur les animaux (Gn 1.28). Cette image fonde l'interdit du meurtre (Gn 9.6) et le respect dû à chacun (Jc 3.9).

Le second récit, en Genèse 2, change de perspective et de vocabulaire : « L'Éternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint un être vivant » (Gn 2.7). Le verbe יָצַר (yāṣar, H3335) est celui du potier. Le jeu de mots entre אָדָם (ʾādām, H120), « l'homme », et אֲדָמָה (ʾădāmâ, H127), « le sol », dit la solidarité de l'humain avec la terre ; le souffle reçu de Dieu fait de lui une נֶפֶשׁ (nep̄eš, H5315) vivante, un « être vivant ». Placé dans le jardin d'Eden « pour le cultiver et pour le garder » (Gn 2.15), l'homme est jardinier et gardien, non propriétaire. Le Psaume 8 s'émerveille de ce statut : « Tu l'as fait de peu inférieur à Dieu, Et tu l'as couronné de gloire et de magnificence » (Ps 8.6).

En quoi consiste l'image ? Les réponses ont varié. Une lecture classique, depuis Irénée et Augustin, la situe dans les facultés spirituelles : raison, liberté, capacité de connaître Dieu. Beaucoup d'exégètes contemporains y voient surtout une fonction : représenter Dieu et exercer en son nom une domination responsable sur la création. D'autres, à la suite de Karl Barth, insistent sur la relation, en soulignant que l'image est donnée à l'homme et à la femme ensemble. Ces lectures se complètent plus qu'elles ne s'opposent.

La création chantée par les psalmistes, les sages et les prophètes

La Genèse n'est pas le seul texte biblique sur la création. Les Psaumes en font un motif de louange : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, Et l'étendue manifeste l'œuvre de ses mains » (Ps 19.2). Le Psaume 104 parcourt le monde des sources aux montagnes et conclut : « Tu envoies ton souffle: ils sont créés, Et tu renouvelles la face de la terre » (Ps 104.30). La création n'est pas seulement un acte initial ; Dieu continue de soutenir et de renouveler la vie.

Les sages y lisent l'intelligence de Dieu. Dans le livre de Job, Dieu répond à la plainte par une série de questions sur l'ordre du monde : « Où étais-tu quand je fondais la terre? » (Jb 38.4). En Proverbes 8, la Sagesse personnifiée déclare : « L'Éternel m'a créée la première de ses œuvres » (Pr 8.22), et ajoute qu'elle était « à l'œuvre auprès de lui » (Pr 8.30). Le verbe hébreu est ici קָנָה (qānâ, H7069), « acquérir, posséder, produire », le même qui fait de Dieu le « maître du ciel et de la terre » en Genèse 14.19. Ce passage sera au centre des débats christologiques du IVe siècle : les ariens y voyaient la preuve que le Fils était une créature, Athanase et les Pères nicéens l'appliquaient à l'humanité du Christ ou lisaient le verbe au sens de « posséder ».

Chez les prophètes, surtout dans la seconde partie d'Ésaïe, la création devient un argument d'espérance pour les exilés de Babylone. Le Dieu qui appelle les étoiles « toutes par leur nom » (És 40.26) « ne se fatigue point, il ne se lasse point » (És 40.28). Le même verbe bārāʾ sert pour le cosmos et pour le peuple : « Ainsi parle maintenant l'Éternel, qui t'a créé, ô Jacob! Celui qui t'a formé, ô Israël! Ne crains rien, car je te rachète » (És 43.1). Le Créateur est le Rédempteur, et sa puissance sur le monde garantit ses promesses. Ésaïe ose même : « Je forme la lumière, et je crée les ténèbres » (És 45.7), affirmant qu'aucune puissance rivale ne partage le pouvoir de Dieu. Il annonce enfin : « Car je vais créer de nouveaux cieux Et une nouvelle terre » (És 65.17).

Lire Genèse 1 aujourd'hui : les grandes interprétations

Les chrétiens confessent ensemble que Dieu est le Créateur de toutes choses, mais ils divergent sur la manière de lire les six jours et sur le rapport avec les sciences. Le mot יוֹם (yôm, H3117), « jour », désigne normalement une journée, mais il peut aussi signifier une époque, et l'hébreu de Genèse 2.4 parle littéralement du « jour » où l'Éternel Dieu fit la terre et les cieux. Plusieurs lectures coexistent, souvent au sein d'une même confession.

La lecture des jours de vingt-quatre heures, défendue par le créationnisme dit « jeune terre » (Henry Morris et John Whitcomb, The Genesis Flood, 1961), tient le récit pour une chronologie et date la création de quelques milliers d'années. La lecture des « jours-périodes » assimile chaque jour à une longue époque, en accord avec l'âge de l'univers admis par la science. L'interprétation du « cadre littéraire », proposée par Arie Noordtzij en 1924 et développée en français par Henri Blocher (Révélation des origines, 1979), voit dans la semaine une construction théologique en deux séries de trois jours, sans visée chronologique. John Walton (The Lost World of Genesis One, 2009) lit Genèse 1 comme l'inauguration d'un temple cosmique où Dieu vient prendre son repos. Au XIXe siècle, la « théorie du fossé » de Thomas Chalmers, popularisée par la Bible de Scofield, plaçait de longues ères entre les versets 1 et 2.

Les Pères de l'Église n'étaient déjà pas unanimes : Augustin, dans son commentaire littéral de la Genèse, pensait que Dieu avait tout créé en un instant et que les six jours exprimaient un ordre plutôt qu'une durée. Du côté catholique, l'encyclique Humani generis de Pie XII (1950) admet l'étude de l'évolution du corps humain, tout en maintenant la création immédiate de l'âme par Dieu. Dans le protestantisme, la position évolutionniste théiste (création par des processus évolutifs voulus par Dieu) côtoie les lectures créationnistes. Ce que le texte affirme sans équivoque, toutes ces lectures le reçoivent : un seul Dieu, un monde bon et ordonné, une humanité à son image, un repos qui oriente l'histoire.

Le Christ, Parole créatrice

Le Nouveau Testament relit la création à la lumière de Jésus. Le prologue de Jean reprend les premiers mots de la Genèse : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. [...] Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle » (Jn 1.1-3). Le λόγος (logos, G3056) rappelle à la fois le « Dieu dit » de Genèse 1 et la Sagesse de Proverbes 8. Cette Parole « a été faite chair » (Jn 1.14) : le Créateur entre dans sa création.

Paul utilise le verbe κτίζω (ktizō, G2936), qui rend bārāʾ dans la Septante : « Car en lui ont été créées toutes les choses qui sont dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles [...] Tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui » (Col 1.16-17). L'épître aux Hébreux dit de même que Dieu a créé le monde par le Fils (Hé 1.2). Le Christ est donc à la fois l'agent, le soutien et le but de la création. Jésus lui-même fonde son enseignement sur le mariage dans l'ordre premier : « au commencement de la création, Dieu fit l'homme et la femme » (Mc 10.6).

C'est aussi le Nouveau Testament qui formule le plus clairement l'idée d'une création à partir de rien : « le monde a été formé par la parole de Dieu, en sorte que ce qu'on voit n'a pas été fait de choses visibles » (Hé 11.3) ; Dieu « appelle les choses qui ne sont point comme si elles étaient » (Rm 4.17). Le livre de 2 Maccabées (7.28), reçu comme canonique par les catholiques et les orthodoxes mais non par les protestants, l'exprimait déjà. La louange céleste de l'Apocalypse en fait un motif d'adoration : « tu as créé toutes choses, et c'est par ta volonté qu'elles existent et qu'elles ont été créées » (Ap 4.11).

Une création qui gémit et attend sa délivrance

La création bonne a été atteinte par la faute humaine : le sol est maudit à cause de l'homme, et celui-ci retourne à la poussière (Gn 3.19). Paul reprend ce thème en Romains 8 avec le mot κτίσις (ktisis, G2937), « création » : « Car la création a été soumise à la vanité, -non de son gré, mais à cause de celui qui l'y a soumise, avec l'espérance qu'elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption » (Rm 8.20-21). L'image est celle d'un accouchement : « la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l'enfantement » (Rm 8.22). La souffrance du monde n'est pas l'agonie d'une œuvre ratée, mais le travail d'une naissance.

Cette délivrance commence dès maintenant dans les croyants : « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles » (2 Co 5.17). L'adjectif καινός (kainos, G2537), « nouveau », dit une qualité nouvelle plutôt qu'un simple remplacement. Le psalmiste demandait déjà : « Ô Dieu! crée en moi un cœur pur » (Ps 51.12), avec le même verbe bārāʾ. Le croyant est « son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres » (Ep 2.10).

La Bible se termine comme elle a commencé, par les cieux et la terre : « Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'était plus » (Ap 21.1). Celui qui siège sur le trône déclare : « Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21.5). Les théologiens discutent pour savoir s'il s'agit d'une destruction suivie d'une création entièrement neuve, ou d'une transformation du monde présent, comme le suggèrent les « douleurs de l'enfantement » de Romains 8. Dans les deux cas, l'espérance biblique n'est pas l'évasion hors du monde matériel, mais son accomplissement dans la gloire de Dieu.