Le Messie promis
« Messie » et « Christ » sont un même mot, l'un hébreu, l'autre grec : ils désignent celui qui a reçu l'onction. De la promesse faite à David aux chants du Serviteur souffrant, l'Ancien Testament dessine peu à peu le portrait d'un roi, d'un prophète et d'un sauveur à venir ; le Nouveau Testament confesse que Jésus de Nazareth est ce Messie, tout en montrant combien il a surpris les attentes.
L'oint : du rite d'onction au titre d'espérance
Le mot מָשִׁיחַ (māšîaḥ, H4899) vient du verbe מָשַׁח (māšaḥ, H4886), « oindre », c'est-à-dire verser de l'huile sur quelqu'un pour le consacrer à une fonction. On oignait le grand prêtre, que le Lévitique appelle « le sacrificateur ayant reçu l'onction » (Lv 4.3), et surtout le roi. Lorsque Samuel oint David, le geste extérieur s'accompagne d'un don intérieur : « Samuel prit la corne d'huile, et l'oignit au milieu de ses frères. L'esprit de l'Éternel saisit David » (1 S 16.13). Le roi devient alors « l'oint de l'Éternel », personne inviolable : David refuse de lever la main sur Saül, « car il est l'oint de l'Éternel » (1 S 24.6). Ésaïe applique même le titre au roi perse Cyrus, instrument de la délivrance d'Israël (És 45.1).
Dans l'Ancien Testament, le mot désigne donc d'abord un personnage présent, roi ou prêtre, et non une figure de la fin des temps. C'est l'échec de la royauté, puis la disparition de la dynastie de David avec l'exil à Babylone, qui transforment peu à peu « l'oint » en figure d'espérance : le roi idéal que Dieu suscitera. La Septante traduit māšîaḥ par χριστός (christos, G5547), adjectif verbal de χρίω, « oindre ». Le Nouveau Testament garde deux fois la forme transcrite Μεσσίας (Messias, G3323), aussitôt expliquée : « Nous avons trouvé le Messie ce qui signifie Christ » (Jn 1.41). « Jésus-Christ » est donc une confession de foi : Jésus est l'Oint.
Les promesses des origines
Avant même que le mot prenne ce sens, la Genèse pose les premiers jalons de l'espérance. Après la chute, Dieu annonce que la postérité de la femme écrasera la tête du serpent (Gn 3.15) ; le mot זֶרַע (zeraʿ, H2233), « semence, postérité », traverse ensuite tout le livre. À Abraham, Dieu promet une bénédiction universelle : « toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Gn 12.3), et, après le sacrifice d'Isaac : « Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité » (Gn 22.18). Paul verra dans ce singulier une désignation du Christ (Ga 3.16).
Jacob mourant oriente l'espérance vers une tribu : « Le sceptre ne s'éloignera point de Juda, Ni le bâton souverain d'entre ses pieds, Jusqu'à ce que vienne le Schilo, Et que les peuples lui obéissent » (Gn 49.10). Le mot « Schilo » est obscur, et ses traductions varient (« celui à qui il appartient », « jusqu'à ce qu'il vienne à Silo ») ; mais l'idée d'un souverain issu de Juda est nette. Le devin Balaam voit de loin : « Un astre sort de Jacob, Un sceptre s'élève d'Israël » (Nb 24.17). Moïse, enfin, annonce un successeur : « L'Éternel, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d'entre tes frères, un prophète comme moi: vous l'écouterez! » (Dt 18.15), texte que Pierre appliquera à Jésus (Ac 3.22).
Le fils de David et le germe juste
Le texte fondateur du messianisme royal est la promesse transmise par le prophète Nathan à David : « j'élèverai ta postérité après toi [...] et j'affermirai pour toujours le trône de son royaume » (2 S 7.12-13). Dieu ajoute : « Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils » (2 S 7.14). Cette alliance avec David devient la référence de toutes les espérances ultérieures : « J'affermirai ta postérité pour toujours, Et j'établirai ton trône à perpétuité » (Ps 89.5).
Les psaumes royaux, chantés lors de l'intronisation, donnent à ce roi une stature unique. Le Psaume 2 le montre affronté aux nations liguées « Contre l'Éternel et contre son oint » (Ps 2.2), et adopté par Dieu : « Tu es mon fils! Je t'ai engendré aujourd'hui » (Ps 2.7). Le Psaume 110 l'assoit à la droite de Dieu et lui confère un sacerdoce : « Tu es sacrificateur pour toujours, À la manière de Melchisédek » (Ps 110.4). Ces deux psaumes sont parmi les plus cités du Nouveau Testament.
Les prophètes projettent cette figure dans l'avenir, au moment même où la dynastie déçoit. Ésaïe annonce : « Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule; On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix » (És 9.6). Il voit un nouveau départ à partir de la souche coupée de la dynastie : « Puis un rameau sortira du tronc d'Isaï, Et un rejeton naîtra de ses racines. L'Esprit de l'Éternel reposera sur lui » (És 11.1-2). Jérémie parle d'un « germe juste » suscité à David (Jr 23.5), avec le mot צֶמַח (ṣemaḥ, H6780), repris par Zacharie (Za 3.8 ; 6.12). Michée désigne le lieu d'origine : « Et toi, Bethléhem Ephrata, Petite entre les milliers de Juda, De toi sortira pour moi Celui qui dominera sur Israël » (Mi 5.2). Zacharie, enfin, peint un roi inattendu : « Voici, ton roi vient à toi; Il est juste et victorieux, Il est humble et monté sur un âne » (Za 9.9).
Le Serviteur souffrant et le Fils de l'homme
La seconde partie d'Ésaïe introduit une figure énigmatique, le Serviteur de l'Éternel, עֶבֶד (ʿebed, H5650) : « Voici mon serviteur, que je soutiendrai, Mon élu, en qui mon âme prend plaisir. J'ai mis mon esprit sur lui; Il annoncera la justice aux nations » (És 42.1). Le quatrième chant (És 52.13-53.12) le montre rejeté et mis à mort pour les fautes des autres : « Mais il était blessé pour nos péchés, Brisé pour nos iniquités; Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, Et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris » (És 53.5). Après sa mort, il « verra une postérité » et « justifiera beaucoup d'hommes » (És 53.10-11).
Daniel apporte une autre image. Dans une vision, il voit venir « sur les nuées des cieux [...] quelqu'un de semblable à un fils de l'homme », à qui l'on donne « la domination, la gloire et le règne » (Dn 7.13-14). L'expression araméenne בַּר אֱנָשׁ (bar ʾĕnāš, H1247 et H606) signifie d'abord « un être humain » : face aux empires représentés par des bêtes, Dieu confie le règne à une figure humaine venue du ciel. Le même livre parle d'un « Oint » qui « sera retranché » au terme de soixante-dix semaines d'années (Dn 9.26). Zacharie évoque enfin un personnage transpercé, sur lequel on pleurera « comme on pleure sur un fils unique » (Za 12.10), et le Psaume 22 décrit les souffrances d'un juste abandonné.
L'interprétation de ces textes est l'un des grands points de divergence entre lectures juive et chrétienne. Le commentateur juif médiéval Rachi, et une large part de la tradition juive après lui, identifient le Serviteur d'Ésaïe 53 au peuple d'Israël souffrant parmi les nations ; d'autres textes juifs anciens l'ont pourtant lu de manière messianique. L'exégèse historico-critique propose plusieurs identifications (Israël, le prophète lui-même, un personnage contemporain) et date le livre de Daniel du IIe siècle avant notre ère, en lisant Daniel 9 dans le contexte de la crise sous Antiochus IV. La lecture chrétienne, dès le Nouveau Testament (Ac 8.32-35), y voit la passion du Christ. Même pour Psaume 22.17, le texte massorétique lit « comme un lion » là où la Septante et la Segond portent « ils ont percé » : on voit que la discussion engage aussi la critique textuelle.
L'attente au temps de Jésus
Au Ier siècle, l'espérance messianique n'était pas uniforme. Les Psaumes de Salomon, écrit juif du Ier siècle avant notre ère, attendent un fils de David qui chassera les païens de Jérusalem et régnera dans la justice. À Qumrân, la Règle de la communauté mentionne des « messies d'Aaron et d'Israël », un chef sacerdotal et un chef royal. D'autres attendaient le prophète annoncé par Moïse, ou le retour d'Élie. L'Évangile selon Luc présente Siméon, qui « attendait la consolation d'Israël » et devait voir « le Christ du Seigneur » (Lc 2.25-26) ; la Samaritaine dit : « Je sais que le Messie doit venir » (Jn 4.25).
C'est pourquoi la question de Jean-Baptiste résonne si fortement : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? » (Mt 11.3). Jésus ne correspond pas aux attentes politiques dominantes. Il évite le titre en public, ce que William Wrede (Das Messiasgeheimnis, 1901) a appelé le « secret messianique » et interprété comme une construction de Marc ; la plupart des exégètes y voient plutôt la prudence de Jésus face à un titre chargé de nationalisme, et sa volonté de le redéfinir par la croix.
Jésus, le Christ crucifié et ressuscité
Les Évangiles s'ouvrent sur la filiation davidique : « Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham » (Mt 1.1). Les bergers apprennent que « dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2.11). Dans la synagogue de Nazareth, Jésus lit Ésaïe 61 et se l'applique : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4.18) ; le verbe ἔχρισεν, de χρίω (chriō, G5548), fait entendre le mot « Christ ».
Le tournant se situe à Césarée de Philippe. À la question « qui dites-vous que je suis? », Pierre répond : « Tu es le Christ » (Mc 8.29). Mais Jésus commence aussitôt « à leur apprendre qu'il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup [...] qu'il fût mis à mort, et qu'il ressuscitât trois jours après » (Mc 8.31). Il unit ainsi les figures que l'Ancien Testament juxtaposait : le roi davidique, le Serviteur souffrant, le Fils de l'homme glorieux. Il se décrit comme venu « pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs » (Mc 10.45). Devant le sanhédrin, il sort de sa réserve : « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni? Jésus répondit: Je le suis. Et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel » (Mc 14.61-62), combinant le Psaume 110 et Daniel 7.
Après Pâques, le Ressuscité donne la clé de lecture : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses, et qu'il entrât dans sa gloire? Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait » (Lc 24.26-27). La prédication apostolique reprend ce schéma : Jésus est « né de la postérité de David, selon la chair, et déclaré Fils de Dieu avec puissance [...] par sa résurrection d'entre les morts » (Rm 1.3-4). Les chrétiens divergent sur la manière de lire ces prophéties : certains y voient des prédictions directes et précises, d'autres des figures et des promesses dont le sens plein n'apparaît qu'à la lumière de leur accomplissement. Tous reconnaissent avec Jean le but des Écritures : « afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu » (Jn 20.31). Le dernier livre de la Bible fait dire à Jésus : « Je suis le rejeton et la postérité de David, l'étoile brillante du matin » (Ap 22.16).