Le royaume de Dieu

« Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche » : ce sont les premiers mots de la prédication de Jésus selon Marc. Le thème plonge ses racines dans la confession d'Israël, « l'Éternel règne », et s'étend jusqu'à l'Apocalypse. Comprendre le Royaume, c'est comprendre comment Dieu reprend en main un monde révolté, déjà maintenant et pleinement à la fin.

« L'Éternel règne » : la royauté de Dieu dans l'Ancien Testament

L'expression « royaume de Dieu » est absente de l'Ancien Testament sous cette forme, mais l'idée y est partout. Le mot מֶלֶךְ (melek, H4428), « roi », et le verbe מָלַךְ (mālak, H4427), « régner », sont appliqués à Dieu dès le cantique de la mer Rouge : « L'Éternel régnera éternellement et à toujours » (Ex 15.18). Le nom מַלְכוּת (malkût, H4438) désigne à la fois la royauté, le règne et le domaine où il s'exerce : « Ton règne est un règne de tous les siècles, Et ta domination subsiste dans tous les âges » (Ps 145.13). Le sens premier est donc dynamique : le royaume de Dieu, c'est d'abord le fait que Dieu règne, son autorité en acte, plus qu'un territoire.

Un groupe de psaumes célèbre ce règne par l'acclamation « L'Éternel règne » : « L'Éternel règne, il est revêtu de majesté, L'Éternel est revêtu, il est ceint de force » (Ps 93.1 ; voir Ps 96-99). Ce règne est universel : « Car Dieu est roi de toute la terre: Chantez un cantique! Dieu règne sur les nations » (Ps 47.8-9). Il repose sur la création, puisque le psalmiste ajoute aussitôt : « Aussi le monde est ferme, il ne chancelle pas » (Ps 93.1). Ésaïe, dans le temple, s'écrie : « mes yeux ont vu le Roi, l'Éternel des armées » (És 6.5).

Cette royauté explique la méfiance de certains textes envers la royauté humaine. Gédéon refuse la couronne : « c'est l'Éternel qui dominera sur vous » (Jg 8.23). Quand le peuple réclame un roi « comme il y en a chez toutes les nations » (1 S 8.5), Dieu dit à Samuel : « ce n'est pas toi qu'ils rejettent, c'est moi qu'ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux » (1 S 8.7). La royauté de David ne sera légitime qu'en tant que lieutenance : le roi d'Israël règne au nom du vrai Roi.

L'espérance prophétique d'un règne à venir

L'expérience de l'échec, de la division et de l'exil fait naître une attente : Dieu régnera un jour sans partage, sur Israël et sur toutes les nations. Le messager d'Ésaïe porte une « bonne nouvelle » dont le contenu tient en trois mots : « De celui qui dit à Sion: ton Dieu règne! » (És 52.7). C'est de ce texte, avec son verbe « annoncer une bonne nouvelle », que vient le vocabulaire de l'Évangile. Michée annonce que « l'Éternel régnera sur eux, à la montagne de Sion, Dès lors et pour toujours » (Mi 4.7), Abdias conclut : « à l'Éternel appartiendra le règne » (Ab 1.21), et Zacharie : « L'Éternel sera roi de toute la terre » (Za 14.9).

Le livre de Daniel donne à cette espérance une dimension cosmique. Dans le songe de Nebucadnetsar, une pierre détachée sans main humaine brise la statue des empires : « le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit [...] il brisera et anéantira tous ces royaumes-là, et lui-même subsistera éternellement » (Dn 2.44). Le mot araméen מַלְכוּ (malkû, H4437) correspond à l'hébreu malkût. Au chapitre 7, le règne est remis à « quelqu'un de semblable à un fils de l'homme » (Dn 7.13), puis donné « au peuple des saints du Très-Haut » (Dn 7.27). Royaume de Dieu, Messie et peuple de Dieu sont désormais liés.

Jésus annonce et inaugure le Royaume

Le Royaume est le thème central de l'enseignement de Jésus dans les trois premiers Évangiles, qui emploient le mot βασιλεία (basileia, G932) plus de cent vingt fois. Marc résume la prédication de Jésus en Galilée : « Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle » (Mc 1.15). Comme malkût, basileia signifie d'abord « règne, royauté », puis « royaume ». Le verbe ἤγγικεν, de ἐγγίζω (engizō, G1448), « s'approcher », dit que ce règne est arrivé tout près, à portée de main : le moment fixé (καιρός, kairos) est venu.

Les miracles et les exorcismes en sont les signes. Jésus déclare : « si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc venu vers vous » (Mt 12.28). Le verbe ἔφθασεν, de φθάνω (phthanō, G5348), signifie « est arrivé », non plus seulement « s'est approché ». Aux pharisiens qui demandent quand viendra le Royaume, il répond : « Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards [...] Car voici, le royaume de Dieu est au milieu de vous » (Lc 17.20-21). La préposition grecque ἐντός (entos, G1787) peut aussi se traduire « au-dedans de vous » ; la plupart des traductions modernes préfèrent « parmi vous », car Jésus s'adresse à des adversaires et désigne sa propre présence.

Les paraboles décrivent ce Royaume paradoxal : minuscule au départ et immense à la fin, comme « un grain de sénevé » qui devient un arbre (Mt 13.31-32) ; caché et agissant, comme le levain dans la pâte (Mt 13.33) ; si précieux qu'on vend tout pour l'acquérir, comme le trésor caché (Mt 13.44). Il renverse les valeurs : « Heureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous! » (Lc 6.20) ; « les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu » (Mt 21.31). On y entre en le recevant « comme un petit enfant » (Mc 10.15), par une nouvelle naissance (Jn 3.3). Devant Pilate, Jésus précise : « Mon royaume n'est pas de ce monde » (Jn 18.36) ; non qu'il soit sans rapport avec le monde, mais il ne tire pas son origine ni ses méthodes des royaumes humains.

Déjà là et pas encore : le grand débat du XXe siècle

Le Royaume est-il présent ou futur ? Les paroles de Jésus semblent dire les deux. D'un côté, il est « venu vers vous » (Mt 12.28) ; de l'autre, les disciples doivent prier : « que ton règne vienne » (Mt 6.10), et Jésus annonce qu'il boira le vin nouveau « dans le royaume de mon Père » (Mt 26.29). Cette tension a nourri l'un des débats majeurs de l'exégèse moderne.

Johannes Weiss (Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes, 1892), puis Albert Schweitzer (1906), ont soutenu que Jésus attendait une irruption imminente et catastrophique du Royaume, à la manière des apocalypses juives : c'est l'« eschatologie conséquente ». À l'inverse, C. H. Dodd (The Parables of the Kingdom, 1935) a défendu une « eschatologie réalisée » : pour Jésus, le Royaume était pleinement présent dans son ministère. La position aujourd'hui la plus répandue, chez les catholiques comme chez les protestants, est celle d'une « eschatologie inaugurée » : le Royaume est réellement présent en Jésus, mais son accomplissement reste à venir. Oscar Cullmann (Christ et le temps, 1947) l'a illustrée par l'image d'une guerre dont la bataille décisive est gagnée, même si le jour de la victoire n'est pas encore arrivé ; George Eldon Ladd (The Presence of the Future, 1974) l'a développée dans le monde évangélique.

La parole de Marc 9.1, selon laquelle quelques-uns des auditeurs verraient « le royaume de Dieu venir avec puissance », est elle-même interprétée de diverses façons : la transfiguration qui suit immédiatement, la résurrection et la Pentecôte, la chute de Jérusalem en 70, ou, pour certains critiques, une attente qui ne s'est pas réalisée. Ce débat montre combien le Royaume échappe à une définition simple : il est à la fois don présent et promesse.

Le Royaume après Pâques : les Actes et les épîtres

Le Ressuscité passe quarante jours à parler « des choses qui concernent le royaume de Dieu » (Ac 1.3). Aux disciples qui demandent s'il va « rétablir le royaume d'Israël », il répond que les temps appartiennent au Père, et il les envoie en témoins (Ac 1.6-8). Le livre des Actes se termine sur Paul à Rome, « prêchant le royaume de Dieu et enseignant ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ » (Ac 28.31) : annoncer le Royaume et annoncer Jésus sont devenus une même chose.

Dans les épîtres, le mot est moins fréquent, mais l'idée demeure. Le Royaume est une réalité présente, de nature spirituelle et éthique : « le royaume de Dieu, ce n'est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit » (Rm 14.17). Le croyant y a déjà été transféré : Dieu « nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transportés dans le royaume du Fils de son amour » (Col 1.13). Mais c'est aussi un héritage futur : « les injustes n'hériteront point le royaume de Dieu » (1 Co 6.9). Paul décrit le terme : le Christ « remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance. Car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous les ennemis sous ses pieds » (1 Co 15.24-25), « afin que Dieu soit tout en tous » (1 Co 15.28).

Le rapport entre le Royaume et l'Église a reçu des réponses diverses. Augustin, dans La Cité de Dieu, a pu dire que l'Église est dès maintenant le règne du Christ, tout en distinguant la cité de Dieu de toute institution terrestre. Le concile Vatican II (Lumen gentium, 1964) présente l'Église comme « le germe et le commencement » du Royaume sur terre. Luther distingue deux manières dont Dieu gouverne, par l'Évangile dans l'Église et par la loi dans la société civile. Beaucoup de protestants insistent sur la distinction entre le Royaume, œuvre de Dieu, et l'Église, communauté qui en témoigne. Au XXe siècle, certaines théologies ont mis l'accent sur la dimension sociale et politique du Royaume, d'autres sur sa dimension intérieure ou future.

« Le royaume du monde est remis à notre Seigneur »

L'Apocalypse fait entendre la grande proclamation finale : « Le royaume du monde est remis à notre Seigneur et à son Christ; et il régnera aux siècles des siècles » (Ap 11.15). Le verbe βασιλεύω (basileuō, G936), « régner », y revient souvent, et les croyants sont associés à ce règne : le Christ « a fait de nous un royaume, des sacrificateurs pour Dieu son Père » (Ap 1.6). Jésus l'avait annoncé dans la scène du jugement, où le Fils de l'homme siège comme roi : « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde » (Mt 25.34). Le festin avec « Abraham, Isaac et Jacob », ouvert aux gens venus « de l'orient et de l'occident » (Mt 8.11), en donne l'image.

Le règne de mille ans d'Apocalypse 20 (« ils régnèrent avec Christ pendant mille ans », Ap 20.4) a donné lieu à trois grandes lectures. L'amillénarisme, majoritaire chez les catholiques, les orthodoxes et dans une large part du protestantisme depuis Augustin, y voit le règne actuel du Christ et des croyants, entre la résurrection et le retour du Christ. Le postmillénarisme, influent chez les puritains et au XIXe siècle, attend une longue période de progrès de l'Évangile avant le retour du Christ. Le prémillénarisme, ancien (on le trouve chez Irénée) et renouvelé par le mouvement évangélique et dispensationaliste, attend un règne terrestre du Christ après son retour. Toutes ces lectures confessent la même espérance : le règne de Dieu, annoncé par les prophètes et inauguré par Jésus, sera un jour manifeste à tous, dans « un royaume inébranlable » (Hé 12.28).