Les noms de Dieu

Dans la Bible, un nom n'est pas une simple étiquette : il dit qui est quelqu'un et comment on peut l'atteindre. Dieu se fait connaître par plusieurs noms, d'Élohim au tétragramme YHWH, d'Adonaï au « Père » de Jésus. Les parcourir, c'est suivre une révélation progressive, du buisson ardent jusqu'à l'Évangile.

Le nom, une personne qui se révèle

L'hébreu שֵׁם (šēm, H8034) désigne le nom, mais aussi la réputation, la renommée et, en quelque sorte, la présence de celui qui le porte. Donner un nom, c'est exprimer une identité ou une vocation : Abram devient Abraham, Jacob devient Israël. Quand Dieu se nomme, il ne livre pas une définition de son être ; il s'engage dans une relation et se rend joignable. C'est pourquoi le Décalogue protège ce nom : « Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain » (Ex 20.7). Invoquer le nom, c'est en appeler à Dieu lui-même : « Le nom de l'Éternel est une tour forte; Le juste s'y réfugie, et se trouve en sûreté » (Pr 18.10).

Le Nouveau Testament garde cette densité. Le grec ὄνομα (onoma, G3686), qui traduit šēm dans la Septante, ouvre la prière que Jésus enseigne : « Notre Père qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié » (Mt 6.9). Et Jésus résume sa mission en disant : « J'ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m'as donnés du milieu du monde » (Jn 17.6). Les noms de Dieu ne forment donc pas une collection de titres pieux : ils jalonnent une histoire où Dieu se dévoile peu à peu, en agissant pour son peuple.

Élohim et El : le Dieu puissant et créateur

Le premier nom divin de la Bible est אֱלֹהִים (ʾĕlōhîm, H430) : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Gn 1.1). Le mot, employé plus de 2 500 fois dans l'Ancien Testament, a une forme de pluriel ; mais lorsqu'il désigne le Dieu d'Israël, il se construit avec un verbe au singulier, comme ici bārāʾ, « il créa ». Le même mot peut aussi désigner les dieux des nations ou des êtres célestes ; seul le contexte tranche. Élohim est le nom du Dieu universel, Créateur et juge de toute la terre, que toutes les nations sont appelées à reconnaître.

La forme simple אֵל (ʾēl, H410), commune aux langues sémitiques, évoque la force. Elle sert surtout à former des titres composés dans les récits des patriarches. Melchisédek bénit Abram « par le Dieu Très-Haut, maître du ciel et de la terre » (Gn 14.19) : ʾēl ʿelyôn, avec עֶלְיוֹן (ʿelyôn, H5945), « le Très-Haut ». À Abram âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, Dieu se présente ainsi : « Je suis le Dieu tout-puissant. Marche devant ma face, et sois intègre » (Gn 17.1). L'hébreu porte ʾēl šadday. Le sens premier de שַׁדַּי (šadday, H7706) reste discuté (« celui de la montagne », « celui qui nourrit », « celui qui dévaste » ont été proposés), mais la Septante et la Vulgate l'ont compris comme la toute-puissance, et nos traductions les suivent. À Beer-Schéba, Abraham invoque « l'Éternel, Dieu de l'éternité » (Gn 21.33), ʾēl ʿôlām ; au désert, Agar appelle celui qui l'a rejointe Atta-El-roï (Gn 16.13), c'est-à-dire « tu es le Dieu qui me voit ».

Le pluriel ʾĕlōhîm divise les interprètes. Beaucoup de Pères de l'Église et de commentateurs anciens y voyaient une annonce discrète de la Trinité, en le rapprochant du « Faisons l'homme à notre image » de Genèse 1.26. La plupart des hébraïsants modernes, de toutes confessions, y lisent plutôt un pluriel de majesté ou d'intensité : la plénitude de la divinité réunie en un seul. L'exégèse historico-critique y voit aussi la trace d'un vocabulaire religieux commun au Proche-Orient, réinterprété dans un cadre strictement monothéiste. Sur un point, le texte biblique ne laisse aucun doute : « Ecoute, Israël! l'Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel » (Dt 6.4).

YHWH : le nom révélé au buisson ardent

Le nom propre du Dieu d'Israël est le tétragramme יהוה (YHWH, H3068), formé des quatre consonnes yod, hé, vav, hé. C'est de loin le nom divin le plus fréquent, avec plus de 6 500 occurrences. Sa signification est donnée au mont Horeb, quand Moïse demande au Dieu des pères comment il s'appelle : « Dieu dit à Moïse: Je suis celui qui suis. Et il ajouta: C'est ainsi que tu répondras aux enfants d'Israël: Celui qui s'appelle "je suis" m'a envoyé vers vous » (Ex 3.14). L'hébreu ʾehyeh ʾăšer ʾehyeh emploie le verbe הָיָה (hāyâ, H1961), « être, devenir, advenir », à une forme qui peut se rendre « je suis » aussi bien que « je serai ». Le verset suivant relie ce « je suis » au tétragramme : « L'Éternel, le Dieu de vos pères [...] Voilà mon nom pour l'éternité, voilà mon nom de génération en génération » (Ex 3.15).

Que dit ce nom ? La tradition théologique latine, d'Augustin à Thomas d'Aquin, y a lu l'affirmation de l'être même de Dieu, éternel et immuable : Dieu est celui qui existe par lui-même. Beaucoup d'exégètes modernes insistent plutôt sur la présence agissante, en remarquant que la même forme ʾehyeh vient d'être employée trois versets plus haut : « Je serai avec toi » (Ex 3.12). Les deux lectures ne s'excluent pas : celui qui est par lui-même est aussi celui qui se rend présent à son peuple. Exode 6.3 ajoute que les patriarches avaient connu Dieu « comme le Dieu tout-puissant », mais qu'il n'avait « pas été connu d'eux sous mon nom, l'Éternel ». Comme Genèse emploie déjà ce nom, beaucoup comprennent que c'est sa portée qui restait à découvrir : la fidélité aux promesses et la délivrance d'Égypte. L'exégèse critique y voit plutôt l'indice de traditions distinctes sur l'origine du nom.

Le nom se déploie surtout au Sinaï, après la faute du veau d'or : « L'Éternel, l'Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité » (Ex 34.6). Le tétragramme y est expliqué non par une formule abstraite mais par un caractère : compassion, bonté fidèle (ḥesed), fidélité (ʾĕmet), pardon et justice. Une forme abrégée, יָהּ (Yah, H3050), survit dans l'acclamation liturgique « alléluia », « louez Yah », et la terminaison -yahou se retrouve dans de nombreux noms propres, comme ceux d'Élie (« mon Dieu est Yah ») ou d'Ésaïe (« Yah sauve »).

Adonaï, l'Éternel des armées et les noms composés

Par respect, le judaïsme a cessé de prononcer le tétragramme, probablement dans les derniers siècles avant notre ère. Le lecteur dit à la place אֲדֹנָי (ʾădōnāy, H136), « mon Seigneur », titre qui figure déjà dans le texte biblique, souvent joint à YHWH : « Abram répondit: Seigneur Éternel, que me donneras-tu? » (Gn 15.2). Les massorètes ont placé sous les consonnes YHWH les voyelles d'Adonaï pour rappeler cette lecture ; la combinaison mécanique des deux a produit, à la Renaissance, la forme hybride « Jéhovah ». Le mot voisin אָדוֹן (ʾādôn, H113), « seigneur, maître », peut s'appliquer à un homme : en Psaume 110.1, « Parole de l'Éternel à mon Seigneur », YHWH s'adresse au roi, appelé ʾădōnî, « mon seigneur ».

« L'Éternel des armées », YHWH ṣĕbāʾôt (צְבָאוֹת, H6635), apparaît d'abord au sanctuaire de Silo (1 S 1.3) et domine chez les prophètes. Les « armées » sont à la fois les troupes d'Israël, les astres et la cour céleste : le titre proclame la souveraineté de Dieu sur toutes les puissances visibles et invisibles. C'est lui que chantent les séraphins dans la vision d'Ésaïe : « Saint, saint, saint est l'Éternel des armées! toute la terre est pleine de sa gloire! » (És 6.3). De cette vision vient le titre favori du prophète, « le Saint d'Israël », bâti sur קָדוֹשׁ (qādôš, H6918).

Plusieurs noms composés gardent enfin le souvenir d'une expérience précise. Sur la montagne où Isaac est épargné, « Abraham donna à ce lieu le nom de Jehova-Jiré » (Gn 22.14), c'est-à-dire « l'Éternel pourvoira » ; après la victoire sur Amalek, Moïse nomme son autel « l'Éternel ma bannière » (Ex 17.15) ; Gédéon appelle le sien « l'Éternel paix » (Jg 6.24). Jérémie annonce le roi juste à venir sous le nom « L'Éternel notre justice » (Jr 23.6), et Ézéchiel conclut son livre sur le nom de la ville nouvelle : « l'Éternel est ici » (Éz 48.35). Ce ne sont pas des noms divins supplémentaires au sens strict, mais des confessions de foi attachées à un lieu, à une délivrance ou à une promesse.

Du Kyrios de la Septante au Seigneur Jésus

Les traducteurs juifs de la Septante ont rendu YHWH par κύριος (kyrios, G2962), « Seigneur », en suivant l'usage de lire Adonaï, et ʾĕlōhîm par θεός (theos, G2316), « Dieu ». C'est ce vocabulaire que reçoit le Nouveau Testament. Jésus cite ainsi la confession d'Israël : « Ecoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l'unique Seigneur » (Mc 12.29).

Or les premiers chrétiens appliquent à Jésus ce titre de kyrios, avec une audace frappante. À la Pentecôte, Pierre cite Joël : « quiconque invoquera le nom de l'Éternel sera sauvé » (Jl 2.32) devient « quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » (Ac 2.21), et ce Seigneur, c'est « ce Jésus que vous avez crucifié » (Ac 2.36). Paul reformule la confession d'Israël en y incluant le Christ : « il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ » (1 Co 8.6). L'hymne de Philippiens reprend une parole où YHWH jurait : « Tout genou fléchira devant moi » (És 45.23), et l'applique à Jésus : Dieu « lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse » (Ph 2.9-10). Dans l'Évangile selon Jean, la parole « avant qu'Abraham fût, je suis » (Jn 8.58) est souvent rapprochée du « je suis » du buisson ardent et du « Je suis l'Éternel, c'est là mon nom » d'Ésaïe 42.8.

La lecture de ces textes a varié. La foi définie aux conciles de Nicée (325) et de Chalcédoine (451), commune aux catholiques, aux orthodoxes et aux protestants, y voit la confession de la pleine divinité du Christ. Au début du XXe siècle, Wilhelm Bousset (Kyrios Christos, 1913) soutenait que le titre de Seigneur n'avait été donné à Jésus que tardivement, dans les communautés de langue grecque marquées par les cultes païens. Les travaux de Larry Hurtado (Lord Jesus Christ, 2003) et de Richard Bauckham (Jesus and the God of Israel, 2008) ont montré au contraire que cette dévotion est très ancienne et enracinée dans le judaïsme ; la prière araméenne « Maranatha » (1 Co 16.22), c'est-à-dire « Seigneur, viens », en garde la trace. Les courants unitariens et les Témoins de Jéhovah distinguent pour leur part le « Seigneur » Jésus du Dieu unique, ce que la grande majorité des Églises rejette.

Abba, Père : le nom confié aux enfants

L'Ancien Testament appelle déjà Dieu père de son peuple : « N'est-il pas ton père, ton créateur? » (Dt 32.6) ; « C'est toi, Éternel, qui es notre père » (És 63.16). Mais le titre reste rare et collectif. Dans les Évangiles, πατήρ (patēr, G3962) devient la manière habituelle dont Jésus parle à Dieu et de Dieu. Au jardin de Gethsémané, Marc conserve le mot araméen qu'il a prononcé : « Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe! » (Mc 14.36). Le mot ἀββά (abba, G5) ne figure que trois fois dans le Nouveau Testament, chaque fois suivi de sa traduction grecque.

L'Esprit fait entrer les croyants dans cette relation filiale : « vous avez reçu un Esprit d'adoption, par lequel nous crions: Abba! Père! » (Rm 8.15 ; voir Ga 4.6). Joachim Jeremias (Abba, 1966) a soutenu que ce mot, issu du langage de l'enfant, exprimait une intimité sans équivalent dans la prière juive de l'époque. James Barr (« Abba Isn't Daddy », 1988) a nuancé : le mot était aussi employé par des adultes et ne signifie pas « papa ». La plupart des commentateurs retiennent aujourd'hui une familiarité respectueuse : Jésus s'adresse à Dieu comme un fils à son père et associe ses disciples à cette prière, ce qui reste remarquable.

Le Nouveau Testament aboutit à une formule : « les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28.19). Le singulier « au nom », suivi de trois noms, a nourri la réflexion trinitaire de l'Église ancienne. L'Apocalypse rassemble enfin les titres de l'Ancien Testament dans la louange céleste : « Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, qui était, qui est, et qui vient! » (Ap 4.8). Le grec παντοκράτωρ (pantokratōr, G3841), « Tout-Puissant », est celui par lequel la Septante rend souvent ṣĕbāʾôt et parfois šadday : du Sinaï à la Jérusalem nouvelle, c'est le même Dieu qui se fait connaître.