Sacrifice, tabernacle et temple
Comment un Dieu saint peut-il habiter au milieu d'un peuple pécheur ? L'Ancien Testament répond par un lieu, le tabernacle puis le temple, et par des rites, les sacrifices. Le Nouveau Testament voit tout cela accompli en Jésus-Christ, à la fois vrai temple, prêtre et victime, et dans l'Église, devenue la demeure de Dieu par l'Esprit.
Des autels des patriarches à la Pâque
Le culte sacrificiel n'attend pas le Sinaï. Dès les premières pages, Caïn et Abel apportent une offrande, en hébreu מִנְחָה (minḥâ, H4503), mot qui désigne d'abord un présent ou un tribut : « L'Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande » (Gn 4.4). Au sortir de l'arche, « Noé bâtit un autel à l'Éternel » et offre des holocaustes (Gn 8.20). Le mot מִזְבֵּחַ (mizbēaḥ, H4196), « autel », vient du verbe « sacrifier, égorger » ; les patriarches en élèvent partout où Dieu se manifeste.
Le récit de la ligature d'Isaac donne au sacrifice une profondeur nouvelle. À la question de son fils, Abraham répond : « Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l'agneau pour l'holocauste » (Gn 22.8). Au moment décisif, il trouve un bélier « et l'offrit en holocauste à la place de son fils » (Gn 22.13). L'idée de substitution, une vie donnée à la place d'une autre, est ici posée. Elle se retrouve dans la Pâque, où le sang de l'agneau protège les maisons d'Israël : « je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous » (Ex 12.13). Le Nouveau Testament y reviendra : « Christ, notre Pâque, a été immolé » (1 Co 5.7).
Le tabernacle : Dieu au milieu de son peuple
Au Sinaï, l'alliance reçoit un lieu. Dieu ordonne à Moïse : « Ils me feront un sanctuaire, et j'habiterai au milieu d'eux. Vous ferez le tabernacle et tous ses ustensiles d'après le modèle que je vais te montrer » (Ex 25.8-9). Trois mots se croisent ici. מִקְדָּשׁ (miqdāš, H4720), « sanctuaire », dit la sainteté du lieu. מִשְׁכָּן (miškān, H4908), « demeure, tabernacle », vient du verbe שָׁכַן (šākan, H7931), « habiter, camper » : c'est une tente, et Dieu y « campe » au milieu d'un peuple nomade. Enfin אֹהֶל מוֹעֵד (ʾōhel môʿēd, H168 et H4150), « tente d'assignation » ou « de la rencontre », souligne la fonction : le lieu où Dieu et son peuple se rencontrent. Le but de tout l'édifice est résumé ainsi : « J'habiterai au milieu des enfants d'Israël, et je serai leur Dieu » (Ex 29.45).
Le tabernacle s'organise en zones de sainteté croissante : le parvis avec l'autel des holocaustes, le lieu saint avec le chandelier, la table des pains et l'autel des parfums, puis, derrière le voile, le lieu très saint où se trouve l'arche de l'alliance. Son couvercle, la כַּפֹּרֶת (kappōret, H3727), que Segond appelle le « propitiatoire », est le point de rencontre : « du haut du propitiatoire, entre les deux chérubins placés sur l'arche du témoignage, je te donnerai tous mes ordres » (Ex 25.22). Lorsque l'ouvrage est achevé, Dieu en prend possession : « la nuée couvrit la tente d'assignation, et la gloire de l'Éternel remplit le tabernacle » (Ex 40.34). La gloire, כָּבוֹד (kābôd, H3519), qui avait rempli le Sinaï, accompagne désormais Israël sur la route.
Pour l'épître aux Hébreux, ce sanctuaire terrestre est « image et ombre des choses célestes », construit d'après « le modèle qui t'a été montré sur la montagne » (Hé 8.5). Les auteurs anciens et modernes ont aussi remarqué les échos entre la construction du tabernacle et la création du monde en Genèse 1 : le sanctuaire est comme un petit monde ordonné où Dieu vient demeurer.
Les sacrifices du Lévitique
Le Lévitique s'ouvre par une formule générale : « Lorsque quelqu'un d'entre vous fera une offrande à l'Éternel » (Lv 1.2). Le mot קָרְבָּן (qorbān, H7133), de la racine « s'approcher », exprime le sens profond du sacrifice : ce qui permet à l'homme de s'approcher de Dieu. Cinq grands types sont décrits. L'holocauste, עֹלָה (ʿōlâ, H5930), « ce qui monte », est entièrement brûlé ; l'offrande de céréales est la minḥâ ; le sacrifice de communion, זֶבַח שְׁלָמִים (zebaḥ šĕlāmîm, H2077 et H8002), est partagé entre Dieu, les prêtres et l'offrant dans un repas de paix ; le sacrifice pour le péché, חַטָּאת (ḥaṭṭāʾt, H2403), et le sacrifice de culpabilité, אָשָׁם (ʾāšām, H817), traitent la faute et ses conséquences. Ces rites sont accomplis par le prêtre, כֹּהֵן (kōhēn, H3548), de la famille d'Aaron.
Un geste revient souvent : l'offrant « posera sa main sur la tête de l'holocauste, qui sera agréé de l'Éternel, pour lui servir d'expiation » (Lv 1.4). Le verbe כִּפֶּר (kipper, H3722), « faire l'expiation », est au cœur du système. Le Lévitique en donne la raison : « Car l'âme de la chair est dans le sang. Je vous l'ai donné sur l'autel, afin qu'il servît d'expiation pour vos âmes » (Lv 17.11). Le sang, דָּם (dām, H1818), représente la vie ; c'est un don de Dieu pour couvrir la faute, non un moyen humain de l'acheter. Le sommet de l'année est le Jour des expiations (Lv 16) : une fois par an, le grand prêtre pénètre derrière le voile, asperge le propitiatoire, puis confesse les fautes du peuple sur un bouc chassé dans le désert, qui « emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre désolée » (Lv 16.22).
Le sens exact de kipper est discuté. Le rapprochement avec un mot arabe a suggéré « couvrir » ; d'autres le rapprochent de l'akkadien « essuyer, purifier » ; d'autres encore du nom kōpher, « rançon ». Jacob Milgrom (Leviticus 1–16, 1991) a soutenu que la ḥaṭṭāʾt était d'abord un « sacrifice de purification » qui nettoie le sanctuaire souillé par les fautes du peuple. Les lectures évangéliques classiques, comme celle de Gordon Wenham (The Book of Leviticus, 1979), soulignent davantage la substitution et la rançon. Ces aspects ne s'excluent pas : le sacrifice purifie, couvre et rachète.
Le temple de Jérusalem et la critique des prophètes
Sous Salomon, la tente devient une « maison », בַּיִת (bayit, H1004), bâtie à Jérusalem sur le mont de Morija. Le grand bâtiment est aussi appelé הֵיכָל (hêkāl, H1964), mot qui désigne un palais : le temple est le palais du grand Roi. À la dédicace, la scène du Sinaï se répète : « la gloire de l'Éternel remplissait la maison de l'Éternel » (1 R 8.11). Salomon sait pourtant qu'aucun bâtiment ne peut contenir Dieu : « Voici, les cieux et les cieux des cieux ne peuvent te contenir: combien moins cette maison que je t'ai bâtie! » (1 R 8.27). Les Psaumes chantent l'attachement au sanctuaire : « Que tes demeures sont aimables, Éternel des armées! » (Ps 84.2).
Les prophètes dénoncent sans relâche un culte séparé de la vie. Samuel l'avait dit à Saül : « l'obéissance vaut mieux que les sacrifices » (1 S 15.22). Osée transmet la parole divine : « Car j'aime la piété et non les sacrifices » (Os 6.6). Amos refuse fêtes et holocaustes : « Mais que la droiture soit comme un courant d'eau, Et la justice comme un torrent qui jamais ne tarit » (Am 5.24). Michée résume : « ce que l'Éternel demande de toi, C'est que tu pratiques la justice, Que tu aimes la miséricorde, Et que tu marches humblement avec ton Dieu » (Mi 6.8). Jérémie s'en prend à la fausse sécurité de ceux qui répètent : « C'est ici le temple de l'Éternel, le temple de l'Éternel, Le temple de l'Éternel! » (Jr 7.4). Ces textes ne rejettent pas le culte en lui-même, mais un culte devenu alibi.
Ézéchiel voit la gloire quitter le temple profané (« La gloire de l'Éternel se retira du seuil de la maison », Éz 10.18), peu avant sa destruction par les Babyloniens en 587 avant notre ère. Mais il voit aussi son retour dans un temple restauré : « Et voici, la gloire de l'Éternel remplissait la maison » (Éz 43.5). Au retour d'exil, Aggée encourage les bâtisseurs du second temple : « La gloire de cette dernière maison sera plus grande Que celle de la première » (Ag 2.9). Déjà le Psaume 40 et Ésaïe 53 orientent vers autre chose : un serviteur qui fait la volonté de Dieu et livre « sa vie en sacrifice pour le péché » (És 53.10).
Jésus, le vrai temple
Le prologue de Jean emploie un verbe chargé de mémoire : « la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous » (Jn 1.14). Le grec ἐσκήνωσεν, du verbe σκηνόω (skēnoō, G4637), signifie littéralement « dresser sa tente », comme Dieu campait au milieu d'Israël dans le tabernacle ; et Jean ajoute aussitôt : « nous avons contemplé sa gloire ». Le Nouveau Testament distingue ἱερόν (hieron, G2411), l'ensemble du temple avec ses parvis, et ναός (naos, G3485), le sanctuaire proprement dit. C'est ce second mot que Jésus emploie lorsqu'il dit : « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai », et l'évangéliste précise : « il parlait du temple de son corps » (Jn 2.19-21).
Jésus respecte le temple, qu'il appelle « une maison de prière pour toutes les nations » (Mc 11.17), et le purifie. Mais il affirme : « il y a ici quelque chose de plus grand que le temple » (Mt 12.6), et il annonce à la Samaritaine que l'heure vient où l'on adorera le Père « en esprit et en vérité » (Jn 4.23), ni à Garizim ni à Jérusalem. À sa mort, un signe frappe le lieu le plus saint : « Le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu'en bas » (Mc 15.38). L'accès à Dieu, réservé une fois l'an au grand prêtre, est désormais ouvert.
Le sacrifice unique : la lecture de l'épître aux Hébreux
L'épître aux Hébreux relit tout le système à la lumière du Christ, présenté comme le « grand souverain sacrificateur » (Hé 4.14), en grec ἀρχιερεύς (archiereus, G749). Il est à la fois le prêtre et la victime : « il est entré une fois pour toutes dans le lieu très saint, non avec le sang des boucs et des veaux, mais avec son propre sang, ayant obtenu une rédemption éternelle » (Hé 9.12). L'auteur reconnaît la logique ancienne (« sans effusion de sang il n'y a pas de pardon », Hé 9.22), mais en marque la limite : « il est impossible que le sang des taureaux et des boucs ôte les péchés » (Hé 10.4). Le mot θυσία (thysia, G2378), « sacrifice », prend alors un sens définitif : le Christ, « après avoir offert un seul sacrifice pour les péchés, s'est assis pour toujours à la droite de Dieu » (Hé 10.12), car « par une seule offrande, il a amené à la perfection pour toujours ceux qui sont sanctifiés » (Hé 10.14).
Paul emploie le mot ἱλαστήριον (hilastērion, G2435) : Dieu a destiné le Christ « à être, pour ceux qui croiraient victime propitiatoire » (Rm 3.25). Or, dans la Septante et en Hébreux 9.5, ce même mot désigne le couvercle de l'arche, le « propitiatoire ». Le sens fait débat. C. H. Dodd (The Bible and the Greeks, 1935) le traduisait par « expiation », c'est-à-dire l'effacement du péché, en écartant l'idée d'apaiser la colère divine ; Leon Morris (The Apostolic Preaching of the Cross, 1955) a défendu « propitiation », en soulignant que la colère de Dieu contre le péché est bien présente dans le contexte (Rm 1.18). Beaucoup retiennent aujourd'hui l'image du propitiatoire : le Christ est le lieu où Dieu lui-même couvre le péché et rencontre l'homme.
Le rapport entre ce sacrifice unique et la Cène divise les Églises. Pour la tradition catholique (concile de Trente, 1562) et pour l'orthodoxie, la messe ou la divine liturgie rend présent sacramentellement l'unique sacrifice du Christ, sans le répéter. Les Églises issues de la Réforme insistent sur le « une fois pour toutes » d'Hébreux et voient dans la Cène un mémorial, une action de grâce et une communion, mais non une offrande sacrificielle ; luthériens et réformés diffèrent ensuite sur le mode de la présence du Christ. Tous reçoivent la parole de Jésus : « ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui est répandu pour plusieurs, pour la rémission des péchés » (Mt 26.28).
L'Église, temple de l'Esprit, et la ville sans temple
Le temple ne disparaît pas du Nouveau Testament ; il change de lieu. Paul écrit à une communauté divisée : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous? » (1 Co 3.16), et il applique la même image au corps de chaque croyant (1 Co 6.19). Pierre décrit les chrétiens comme « des pierres vivantes » qui forment « une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d'offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ » (1 P 2.5). Les sacrifices deviennent la vie offerte (« offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu », Rm 12.1) et la louange : « offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange » (Hé 13.15).
L'Apocalypse mène le thème à son terme. Une voix proclame : « Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple » (Ap 21.3) ; le mot σκηνή (skēnē, G4633), « tente, tabernacle », reprend la promesse d'Exode 29.45. Et le voyant précise : « Je ne vis point de temple dans la ville; car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple, ainsi que l'agneau » (Ap 21.22). Ce vers quoi tendaient le tabernacle et le temple, la présence de Dieu au milieu de son peuple, sera alors sans médiation ni limite.