blepō βλέπω
Strong G991 · verbe · voir, regarder ; prendre garde · 132 occurrences
Le verbe de la vue en acte : avoir des yeux qui voient, porter le regard sur quelque chose, puis, par extension, faire attention. Dans le Nouveau Testament, il oppose souvent la vue physique à la vraie perception, celle de la foi.
Racine et étymologie
Blepō est un verbe ancien du grec, déjà présent chez les poètes classiques, dont l'origine reste obscure : aucun rapprochement sûr avec les autres langues indo-européennes n'a été établi. Il appartient à une famille de verbes de la vue que le grec distingue avec finesse : horaō (dont l'aoriste est eidon et le futur opsomai), theaomai, « contempler », theōreō, « observer », ou atenizō, « fixer du regard ». Blepō insiste volontiers sur l'activité même de l'œil et sur la capacité de voir.
C'est ce qui explique un emploi absolu fréquent : blepō, c'est « avoir la vue », par opposition à l'aveugle. L'aveugle-né guéri déclare simplement « maintenant je vois » (Jn 9.25). En grec postérieur, le verbe gagne du terrain sur horaō pour le présent, et le grec moderne dit encore βλέπω pour « je vois ».
Les dérivés sont nombreux : anablepō, « lever les yeux » ou « recouvrer la vue », emblepō, « fixer du regard », periblepō, « regarder autour de soi », et le nom blemma, « regard ». À l'impératif, blepete prend une couleur particulière : « regardez ! » devient « prenez garde ! », un avertissement que Jésus et Paul adressent souvent à leurs auditeurs.
Sens et emplois
Avoir la vue
L'emploi absolu, sans complément : pouvoir voir. Les guérisons d'aveugles en font un signe messianique, et l'évangile de Jean en tire tout un débat sur la lumière.
« je sais une chose, c'est que j'étais aveugle et que maintenant je vois. »Jn 9.25, Segond 1910
Regarder avec intention
Porter son regard sur quelqu'un, avec ce que cela implique de désir ou de jugement. Jésus situe la faute dans le regard lui-même, avant l'acte.
« quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur. »Mt 5.28, Segond 1910
Le regard de Dieu
Dieu est celui qui voit ce qui échappe aux hommes. Le Sermon sur la montagne en fait le fondement d'une piété discrète.
« ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »Mt 6.4, Segond 1910
Voir sans comprendre
La vue physique peut coexister avec un aveuglement profond. Jésus reprend Ésaïe 6 pour expliquer l'échec de ceux qui voient ses signes sans croire.
« parce qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils n'entendent ni ne comprennent. »Mt 13.13, Segond 1910
Prendre garde
À l'impératif, le verbe devient un appel à la vigilance contre les séducteurs, les faux docteurs ou sa propre assurance.
« Prenez garde que personne ne vous séduise. »Mc 13.5, Segond 1910
Regarder à l'invisible
Paul retourne le verbe : le croyant « regarde » non à ce qui se voit mais à ce qui ne se voit pas. La vue devient une orientation de toute l'existence.
« parce que nous regardons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles; »2 Co 4.18, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, blepō traduit surtout le grand verbe hébreu de la vue, rāʾāh (H7200), et parfois pānāh, « se tourner vers ». Il n'est cependant pas le traducteur principal de rāʾāh, qui est le plus souvent rendu par horaō et son aoriste eidon. Blepō intervient plutôt quand l'hébreu insiste sur la direction du regard ou sur la capacité de voir.
Ce lien avec rāʾāh éclaire la citation d'Ésaïe 6.9-10, reprise en Matthieu 13.13-15, Marc 4.12 et Luc 8.10 : l'hébreu y redouble le verbe (« voyez, voyez »), et le grec rend ce redoublement par le participe et le verbe conjugué, « en voyant ils ne voient point ». Derrière le vocabulaire grec, c'est la plainte prophétique d'un peuple qui a des yeux et ne voit pas qui se fait entendre. Segond rend blepō par « voir », « regarder », « apercevoir » ou « prendre garde », selon les contextes.
Le débat
Les différents verbes grecs de la vue (blepō, horaō, theaomai, theōreō) portent-ils dans le Nouveau Testament des nuances théologiques distinctes ?
- Une gradation de la vision (Edwin A. Abbott, 1905) : Dans son étude du vocabulaire johannique, Abbott cherche à distinguer les verbes de la vue et y voit des degrés de perception, du simple regard physique à la contemplation qui mène à la foi. Argument : Jean alterne les verbes dans des scènes clés comme le tombeau vide (Jn 20.5-8).
- Une variation de style (sémantique lexicale moderne) : Les verbes se recouvrent largement ; leur alternance tient souvent à la morphologie (horaō fournit l'aoriste et le parfait, blepō le présent) et au goût de la variation. Bâtir une théologie sur le choix du verbe, c'est surinterpréter le lexique.
- Des nuances de contexte (lecture exégétique médiane) : Le verbe seul ne porte pas de sens théologique, mais le contexte peut en exploiter les nuances : blepō pour la capacité de voir, theaomai pour le regard prolongé. Il faut juger cas par cas.
La critique des gradations systématiques est justifiée : la conjugaison grecque oblige à passer d'un verbe à l'autre. Mais les auteurs bibliques jouent bel et bien sur l'opposition entre voir et ne pas voir, notamment en Jean 9 et en 2 Corinthiens 4. Le sens théologique tient au jeu entre vue physique et perception spirituelle, plus qu'au choix d'un verbe précis.
Portée théologique
Blepō traverse le Nouveau Testament comme une question posée au lecteur : que voyez-vous vraiment ? Les foules voient les signes de Jésus et restent aveugles, tandis qu'un mendiant aveugle-né finit par voir et croire. Jean 9 en fait un véritable procès : ceux qui prétendent voir sont jugés par leur propre assurance. La vue physique n'est pas méprisée, puisque Jésus guérit des aveugles, mais elle devient le signe d'une autre lumière.
Paul pousse le paradoxe plus loin. L'espérance chrétienne porte sur ce qu'on ne voit pas (Rm 8.24), et le croyant regarde aux réalités invisibles qui demeurent (2 Co 4.18). Aujourd'hui encore, la vision reste partielle, comme dans un miroir (1 Co 13.12). Pour la prédication, ce vocabulaire invite à la fois à la vigilance (« prenez garde ») et à la confiance : celui qui voit dans le secret voit aussi ce que nous ne voyons pas encore, et c'est Jésus couronné de gloire que la foi « voit » déjà (Hé 2.9).
Chaîne : Voir et ne pas voir
- Gn 45.5 Joseph relit son histoire : « Maintenant, ne vous affligez pas, et ne soyez pas fâchés de m'avoir vendu pour être conduit ici, car c'est pour vous sauver la vie que Dieu m'a envoyé devant vous. »
- És 6.8 La vision d'Ésaïe : « J'entendis la voix du Seigneur, disant: Qui enverrai-je, et qui marchera pour nous? Je répondis: Me voici, envoie-moi. »
- Mt 5.28 Le regard qui convoite : « Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur. »
- Mt 6.4 Le Père qui voit dans le secret : « afin que ton aumône se fasse en secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »
- Mt 13.13 Voir sans voir : « C'est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils n'entendent ni ne comprennent. »
- Mt 13.16 Heureux vos yeux : « Mais heureux sont vos yeux, parce qu'ils voient, et vos oreilles, parce qu'elles entendent! »
- Mc 8.24 Une guérison en deux temps : « Il regarda, et dit: J'aperçois les hommes, mais j'en vois comme des arbres, et qui marchent. »
- Jn 9.39 Le jugement de la lumière : « Puis Jésus dit: Je suis venu dans ce monde pour un jugement, pour que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. »
- Rm 8.24 L'espérance qu'on ne voit pas : « Car c'est en espérance que nous sommes sauvés. Or, l'espérance qu'on voit n'est plus espérance: ce qu'on voit, peut-on l'espérer encore? »
- 1 Co 13.12 Comme dans un miroir : « Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd'hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu. »
- 2 Co 4.18 Regarder à l'invisible : « parce que nous regardons, non point aux choses visibles, mais à celles qui sont invisibles; car les choses visibles sont passagères, et les invisibles sont éternelles. »
- Hé 2.9 Jésus couronné de gloire : « Mais celui qui a été abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, Jésus, nous le voyons couronné de gloire et d'honneur à cause de la mort qu'il a soufferte, afin que, par la grâce de Dieu, il souffrît la mort pour tous. »
Mots apparentés
- eidō εἴδω : voir ; au parfait, savoir
- rāʾāh רָאָה : voir
- ʿayin עַיִן : œil ; source
- elpis ἐλπίς : espérance
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- yirʾāh : crainte
- ʾāhav : aimer
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- pistis : foi, confiance, fidélité
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
Anecdotes pour prêcher ce mot
- Ceux qui priaient en secret : le père Nash et Abel Clary (Charles Finney, 1824-1831)
- Déposer ses péchés sur un autre : la Pâque de Charles Simeon (Charles Simeon, 4 avril 1779)
- Des cantiques pour les enfants de Leith : Horatius Bonar (Horatius Bonar, vers 1834)
- Deux grandeurs oubliées : le revirement de Thomas Chalmers (Thomas Chalmers, 1825)
- L'épée et la truelle : la revue de Spurgeon inspirée de Néhémie (Charles Spurgeon, 1865)
- La confession qui convertit le confesseur : Hugh Latimer et Thomas Bilney (Hugh Latimer, vers 1524)
- La malade qui se croyait inutile : « Tel que je suis » (1834) (Charlotte Elliott, 1834)
- La porte fermée du cabinet : le père de John G. Paton en prière (John G. Paton, vers 1840)
- Le billet de retour : pourquoi Dietrich Bonhoeffer quitta New York en 1939 (Dietrich Bonhoeffer, juin-juillet 1939)
- Le cadran solaire qui ne compte que les heures de soleil (Le cadran solaire, depuis l'Antiquité)
- Le cavalier de Dieu : les voyages de John Wesley à travers l'Angleterre (John Wesley, 1739-1790)
- Le chapelet d'Ampère et la foi du jeune Frédéric Ozanam (André-Marie Ampère, vers 1831)
Bibliographie
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature, 3e éd., Chicago, University of Chicago Press, 2000. voir sur Amazon
- Wilhelm Michaelis, art. « ὁράω », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 5. voir sur Amazon
- Edwin A. Abbott, Johannine Vocabulary, Londres, A. & C. Black, 1905. voir sur Amazon
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, 1962. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
En tant que Partenaire Amazon, nous réalisons un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.
Ouvrir la fiche interactive · Toutes les occurrences de blepō (G991) dans la concordance biblique