yāraš יָרַשׁ
Strong H3423 · verbe · prendre possession, hériter, déposséder · 230 occurrences
Entrer en possession d'un bien, d'un pays ou d'un héritage, souvent en en chassant l'occupant précédent. Le verbe est au cœur de la promesse faite à Abraham et du Deutéronome, puis s'élargit à l'héritage promis aux humbles.
Racine et étymologie
La racine y-r-š se retrouve en ougaritique et dans d'autres langues sémitiques du Nord-Ouest avec l'idée de « prendre possession, hériter ». En hébreu, elle couvre un champ plus large que notre « hériter » : elle désigne le fait de devenir possesseur d'un bien, que ce soit par succession familiale ou par conquête. D'où deux faces du même verbe : recevoir ce qui revient, et remplacer celui qui détenait auparavant.
Au qal, yāraš signifie « prendre possession » ou « hériter » : Abram se plaint qu'un serviteur « sera mon héritier » (Gn 15.3), littéralement « celui qui hérite de moi ». Au hifil, le verbe devient causatif : « faire posséder », mais surtout « déposséder, chasser » un peuple de son territoire (Dt 7.17 ; Jg 1.19). Le même hifil prend parfois le sens d'« appauvrir » : « L'Éternel appauvrit et il enrichit » (1 S 2.7), car dépouiller quelqu'un, c'est le rendre pauvre. Le nifal, rare, signifie « être réduit à la pauvreté » (Pr 30.9).
Les dérivés prolongent ces sens : yeruššâ (H3425), « possession », et môrāšâ (H4181), « propriété héritée », employé pour la loi elle-même en Deutéronome 33.4. Il faut distinguer yāraš de nāḥal, « recevoir en partage », dont dérive naḥălâ (H5159), « héritage, part attribuée » : nāḥal insiste sur la répartition, yāraš sur l'entrée effective en possession.
Sens et emplois
Hériter, être héritier
Le sens familial : succéder à quelqu'un dans ses biens. Abram, sans enfant, craint que son héritage revienne à un serviteur.
« celui qui est né dans ma maison sera mon héritier. »Gn 15.3, Segond 1910
Prendre possession du pays promis
Le sens dominant, surtout dans le Deutéronome : Israël doit entrer et prendre possession de la terre jurée aux pères. Le don est fait par Dieu, mais il faut le saisir.
« allez, et prenez possession du pays que l'Éternel a juré à vos pères, Abraham, Isaac et Jacob »Dt 1.8, Segond 1910
Déposséder, chasser
Au hifil, le verbe désigne l'expulsion des occupants. Le Deutéronome précise que ce n'est pas un mérite d'Israël, et les Juges notent que la conquête resta inachevée.
« mais il ne put chasser les habitants de la plaine, parce qu'ils avaient des chars de fer. »Jg 1.19, Segond 1910
Appauvrir
Dépouiller quelqu'un de ses biens, c'est le rendre pauvre : le cantique d'Anne attribue à Dieu le pouvoir de renverser les situations.
« L'Éternel appauvrit et il enrichit, Il abaisse et il élève. »1 S 2.7, Segond 1910
L'héritage promis aux humbles
Dans les Psaumes, la possession du pays devient la promesse faite aux justes et aux humbles, par contraste avec les méchants qui seront retranchés.
« Les misérables possèdent le pays, Et ils jouissent abondamment de la paix. »Ps 37.11, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante traduit yāraš principalement par κληρονομέω (G2816), « recevoir en héritage », formé sur κλῆρος, le « lot » tiré au sort. Ce choix oriente le verbe hébreu vers le don reçu plutôt que vers la conquête. Pour le hifil « chasser », les traducteurs emploient d'autres verbes, comme ἐξολεθρεύω, « exterminer », ou ἐκβάλλω, « jeter dehors ». Le grec sépare ainsi ce que l'hébreu tenait ensemble.
Le Nouveau Testament emploie κληρονομέω 18 fois, et c'est en héritier de la Septante qu'il le fait. La béatitude « Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre! » (Mt 5.5) reprend presque mot pour mot le Psaume 37.11. L'héritage s'élargit : on hérite du royaume, de la vie éternelle, des promesses. La Vulgate rend yāraš par « possidere » ou « hereditate possidere », d'où les rendus « posséder » et « hériter » de Segond.
Le débat
Comment comprendre la promesse de la terre, qui implique la dépossession d'autres peuples ?
- La terre, don et tentation (Walter Brueggemann, 1977) : La terre est le grand thème de la foi d'Israël : reçue comme don, elle devient danger quand Israël l'administre comme une possession acquise. L'exil révèle que l'on ne garde le pays qu'en restant fidèle à celui qui le donne.
- Un programme théologique tardif (Exégèse historico-critique) : Les récits de conquête totale reflètent surtout la théologie deutéronomiste, rédigée bien après les faits. Le livre des Juges, qui décrit une installation progressive et inachevée, serait plus proche de la réalité historique.
- Une gérance sous l'alliance (Christopher J. H. Wright, 1990) : La terre appartient à Dieu (Lv 25.23) ; Israël n'en est que le gérant. Son éthique sociale (jubilé, glanage, protection du pauvre) découle de ce statut, et la dépossession des nations est présentée comme un jugement moral, non comme une préférence ethnique (Dt 9.5).
Le texte lui-même met des garde-fous : Israël n'entre pas dans le pays par sa justice (Dt 9.5), et il peut en être chassé à son tour. Le verbe yāraš porte donc une logique d'alliance plus que de droit de conquête. Cette lecture n'efface pas la difficulté historique et morale, mais elle explique que les Psaumes et Jésus aient pu transposer la promesse aux humbles.
Portée théologique
Yāraš raconte une promesse qui traverse toute la Bible. Elle commence avec Abram, à qui Dieu donne un pays qu'il ne possédera jamais lui-même ; elle prend corps dans l'entrée en Canaan ; elle est mise en crise par l'exil. Le Deutéronome martèle que la possession dépend de l'écoute : « Mettez-les en pratique, afin que vous viviez, et que vous entriez en possession du pays » (Dt 4.1). La terre est un don, jamais un dû.
L'épisode de la vigne de Naboth montre le revers du verbe : Achab veut « prendre possession » d'un héritage qui ne lui revient pas, et le prophète le condamne. Les Psaumes renversent alors la perspective : ce ne sont ni les puissants ni les violents qui posséderont le pays, mais les humbles qui espèrent en l'Éternel. Jésus reprend cette promesse dans les béatitudes, et le Nouveau Testament parle d'un héritage qui ne peut se corrompre. Pour la prédication, le mot invite à recevoir les biens de Dieu comme un héritage confié, non comme une conquête.
Chaîne : Hériter la terre promise
- Gn 15.7 Le pays donné à Abram : « L'Éternel lui dit encore: Je suis l'Éternel, qui t'ai fait sortir d'Ur en Chaldée, pour te donner en possession ce pays. »
- Gn 22.17 La porte des ennemis : « je te bénirai et je multiplierai ta postérité, comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer; et ta postérité possédera la porte de ses ennemis. »
- Nb 14.24 Caleb et ses descendants : « Et parce que mon serviteur Caleb a été animé d'un autre esprit, et qu'il a pleinement suivi ma voie, je le ferai entrer dans le pays où il est allé, et ses descendants le posséderont. »
- Dt 1.8 Prenez possession du pays : « Voyez, j'ai mis le pays devant vous; allez, et prenez possession du pays que l'Éternel a juré à vos pères, Abraham, Isaac et Jacob, de donner à eux et à leur postérité après eux. »
- Dt 9.5 Non à cause de ta justice : « Non, ce n'est point à cause de ta justice et de la droiture de ton cœur que tu entres en possession de leur pays; mais c'est à cause de la méchanceté de ces nations que l'Éternel, ton Dieu, les chasse devant toi, et c'est pour confirmer la parole que l'Éternel a jurée à tes pères, à Abraham, à Isaac et à Jacob. »
- Jos 13.1 Le pays qui reste à soumettre : « Josué était vieux, avancé en âge. L'Éternel lui dit alors: Tu es devenu vieux, tu es avancé en âge, et le pays qui te reste à soumettre est très grand. »
- 1 R 21.16 Achab et la vigne de Naboth : « Achab, entendant que Naboth était mort, se leva pour descendre à la vigne de Naboth de Jizreel, afin d'en prendre possession. »
- Ps 37.11 Les humbles posséderont le pays : « Les misérables possèdent le pays, Et ils jouissent abondamment de la paix. »
- És 60.21 Les justes posséderont à toujours : « Il n'y aura plus que des justes parmi ton peuple, Ils posséderont à toujours le pays; C'est le rejeton que j'ai planté, l'œuvre de mes mains, Pour servir à ma gloire. »
- Mt 5.5 Ils hériteront la terre : « Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre! »
- 1 P 1.4 Un héritage incorruptible : « pour un héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir, lequel vous est réservé dans les cieux, »
Mots apparentés
Autres mots du thème « Alliance et fidélité »
- ḥesed : bonté fidèle
- ʾĕmet : fidélité, vérité
- raḥămîm : compassion, entrailles
- ḥēn : faveur, grâce
- ṣedāqāh : justice, droiture
- mišpāṭ : jugement, droit
- eleos : miséricorde
- charis : grâce, faveur
Anecdotes pour prêcher ce mot
- Les galettes brûlées : Alfred le Grand caché dans les marais (Alfred le Grand, 878)
- Ruiné, oublié, puis prix Nobel : Henri Dunant à Heiden (Henri Dunant, 1867-1910)
- « Attendez de grandes choses de Dieu » : le sermon de William Carey (William Carey, 31 mai 1792)
Bibliographie
- Norbert Lohfink, art. « yāraš », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 6. voir sur Amazon
- Walter Brueggemann, The Land: Place as Gift, Promise, and Challenge in Biblical Faith, Philadelphie, Fortress Press, 1977. voir sur Amazon
- W. D. Davies, The Gospel and the Land, Berkeley, University of California Press, 1974. voir sur Amazon
- Christopher J. H. Wright, God's People in God's Land: Family, Land, and Property in the Old Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1990. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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