krinō κρίνω

Strong G2919 · verbe · juger, discerner, décider · 114 occurrences

Séparer pour se prononcer : estimer, décider, puis juger au sens judiciaire. Le verbe couvre l'avis personnel, la décision d'une assemblée, le procès humain et le jugement de Dieu, que le Nouveau Testament confie au Christ.

Racine et étymologie

Le verbe κρίνω repose sur une racine indo-européenne *krei-, « tamiser, séparer », que l'on retrouve dans le latin cernere, « trier, discerner », et dans cribrum, « crible ». Le sens premier est donc concret : séparer le bon grain du mauvais. De là on passe à « distinguer », puis à « choisir », « estimer », « décider », et enfin à « juger » au tribunal, là où l'on sépare le coupable de l'innocent.

Cette famille est l'une des plus riches du grec. Elle a donné κρίσις, « jugement, décision » (d'où notre « crise », le moment décisif), κρίμα, « sentence, verdict », κριτής, « juge », et κριτήριον, « tribunal », d'où « critère ». Les composés précisent l'orientation du jugement : κατακρίνω, « condamner » ; ἀνακρίνω, « examiner, interroger » ; διακρίνω, « discerner », mais aussi « hésiter, douter » ; ἀποκρίνομαι, « répondre », c'est-à-dire trancher une question posée.

On retrouve en français la même famille dans « critique », « hypocrite » (de ὑποκρίνομαι, jouer un rôle, répondre sur scène) et « discriminer » par le latin. Ces dérivés gardent l'idée première : poser une distinction et s'y tenir.

Sens et emplois

  1. Estimer, être d'avis

    Au sens faible, κρίνω exprime une opinion ou une appréciation personnelle. Jésus approuve le jugement de Simon le pharisien sur la parabole des deux débiteurs.

    « Jésus lui dit: Tu as bien jugé. »Lc 7.43, Segond 1910
  2. Décider, résoudre

    Le verbe marque une décision ferme, personnelle ou collective. Jacques formule ainsi la position de l'assemblée de Jérusalem ; Paul résume son choix de prédication à Corinthe (1 Co 2.2).

    « C'est pourquoi je suis d'avis qu'on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, »Ac 15.19, Segond 1910
  3. Juger autrui, condamner

    Porter sur le prochain un verdict qui l'enferme. C'est ce jugement que Jésus interdit, et que Paul retourne contre celui qui le prononce.

    « Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. »Mt 7.1, Segond 1910
  4. Juger au tribunal

    Le sens juridique : instruire un procès et rendre un verdict selon une loi. Pilate renvoie Jésus aux autorités juives.

    « Prenez-le vous-mêmes, et jugez-le selon votre loi. »Jn 18.31, Segond 1910
  5. Le jugement de Dieu par le Christ

    Dieu juge le monde avec justice, et il confie ce jugement au Christ ressuscité. Le jugement final devient ainsi inséparable de la personne de Jésus.

    « parce qu'il a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l'homme qu'il a désigné, »Ac 17.31, Segond 1910

Passerelle hébreu – grec

Dans la Septante, κρίνω traduit surtout l'hébreu šāpaṭ, « juger, gouverner, rendre justice », dont dérive mišpāṭ, « droit, jugement ». Or šāpaṭ est plus large que notre « juger » : les « juges » d'Israël, de Gédéon à Samuel, étaient d'abord des libérateurs et des chefs. Juger, dans la Bible hébraïque, c'est rétablir le droit de celui qui est lésé, souvent le pauvre, la veuve ou l'orphelin.

Cet arrière-plan éclaire le grec du Nouveau Testament. Quand le Psaume 96 annonce que Dieu « vient pour juger la terre », la Septante emploie κρίνω, et ce jugement est une bonne nouvelle : la création se réjouit. Le verbe traduit aussi parfois dîn, « plaider, rendre justice », et rîb, « faire procès ». La Vulgate traduit par iudicare, d'où notre « juger ».

Le débat

Que vise exactement l'interdiction « Ne jugez point » (Mt 7.1) ?

Le Nouveau Testament n'abolit ni le discernement ni la discipline communautaire (1 Co 5), mais il retire au croyant la position de juge ultime de son prochain. Celle-ci appartient à Dieu seul (Jc 4.12). La lecture d'Augustin et celle de l'exégèse récente se rejoignent ; la position de Tolstoï garde le mérite de rappeler le tranchant du texte.

Portée théologique

Le jugement est une affirmation de la Bible avant d'être une menace : il dit que le mal n'aura pas le dernier mot et que les victimes seront entendues. Abraham l'invoque comme une garantie (« Celui qui juge toute la terre n'exercera-t-il pas la justice ? »), et les Psaumes l'attendent avec joie. Le Nouveau Testament maintient cette espérance mais lui donne un visage : Dieu juge par l'homme qu'il a ressuscité.

L'Évangile de Jean en tire un paradoxe : le Fils n'est pas venu pour juger mais pour sauver (Jn 3.17 ; 12.47), et pourtant tout jugement lui est remis (Jn 5.22). Le jugement se joue déjà dans l'accueil ou le refus de la lumière. Celui qui sera juge est celui qui s'est laissé juger injustement et « s'en remettait à celui qui juge justement » (1 P 2.23).

Pour la vie des croyants, κρίνω trace une frontière délicate. Il faut discerner, décider, parfois trancher en communauté ; mais il est interdit de s'ériger en juge définitif d'autrui. La parole de Jésus ne supprime pas la vérité, elle supprime la prétention : un seul est législateur et juge.

Chaîne : Le juge de toute la terre

  1. Gn 18.25 Le juge de toute la terre : « Faire mourir le juste avec le méchant, en sorte qu'il en soit du juste comme du méchant, loin de toi cette manière d'agir! loin de toi! Celui qui juge toute la terre n'exercera-t-il pas la justice? »
  2. Ps 82.8 Lève-toi, juge la terre : « Lève-toi, ô Dieu, juge la terre! Car toutes les nations t'appartiennent. »
  3. Ps 96.13 Il vient pour juger : « Devant l'Éternel! Car il vient, Car il vient pour juger la terre; Il jugera le monde avec justice, Et les peuples selon sa fidélité. »
  4. Mt 7.1 Ne jugez point : « Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. »
  5. Jn 3.17 Non pour juger mais pour sauver : « Dieu, en effet, n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. »
  6. Jn 5.22 Tout jugement remis au Fils : « Le Père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au Fils, »
  7. Jn 7.24 Juger selon la justice : « Ne jugez pas selon l'apparence, mais jugez selon la justice. »
  8. Ac 17.31 Un jour fixé : « parce qu'il a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l'homme qu'il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts... »
  9. Rm 2.1 Celui qui juge se condamne : « Ô homme, qui que tu sois, toi qui juges, tu es donc inexcusable; car, en jugeant les autres, tu te condamnes toi-même, puisque toi qui juges, tu fais les mêmes choses. »
  10. 1 P 2.23 S'en remettre au juste juge : « lui qui, injurié, ne rendait point d'injures, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s'en remettait à celui qui juge justement; »
  11. Ap 19.11 Le cavalier Fidèle et Véritable : « Puis je vis le ciel ouvert, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait s'appelle Fidèle et Véritable, et il juge et combat avec justice. »
  12. Ap 20.12 Les livres ouverts : « Et je vis les morts, les grands et les petits, qui se tenaient devant le trône. Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, d'après ce qui était écrit dans ces livres. »

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Bibliographie

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