ʾākal אָכַל
Strong H398 · verbe · manger, dévorer · 806 occurrences
Le verbe le plus courant pour « manger » : se nourrir, partager un repas, mais aussi dévorer, consumer, comme le fait le feu ou l'épée. Dans la Bible, manger engage toujours la relation avec Dieu, de l'arbre du jardin à la table de l'alliance.
Racine et étymologie
La racine ʾ-k-l est commune à presque toutes les langues sémitiques : on la retrouve en akkadien, en ougaritique, en araméen et en arabe avec le même sens fondamental de « manger ». C'est l'un des mots les plus anciens et les plus stables du vocabulaire sémitique, ce qui explique sa fréquence considérable dans l'Ancien Testament. Le sujet peut être un homme, un animal, mais aussi une force qui détruit : le feu « mange » ce qu'il brûle, l'épée « mange » les combattants, la terre « mange » ses habitants.
Les principaux thèmes verbaux enrichissent ce sens de base. Au qal, forme simple, le verbe signifie « manger » ou « dévorer ». Au nifal, il devient passif : une chose « est mangée », ce qui sert souvent dans les lois alimentaires pour dire ce qui peut ou non se consommer. Au hifil, forme causative, il signifie « faire manger, nourrir » : c'est ainsi que Dieu « fait manger » la manne à Israël au désert (Dt 8.3).
Plusieurs noms dérivent de cette racine : ʾōkel (H400), « nourriture, provision », ʾoklāh (H402), « ce qui est mangé, pâture », souvent dans l'expression « devenir la pâture » du feu ou des bêtes, et maʾăkāl (H3978), « aliment, mets ». La racine forme ainsi tout un champ lexical de la subsistance, où le même mot dit la vie reçue et la vie détruite.
Sens et emplois
Se nourrir, recevoir la vie
Le sens premier : prendre de la nourriture. Dès le jardin, manger est un don de Dieu, accordé largement avant toute interdiction. La nourriture est présentée comme une générosité du Créateur.
« L'Éternel Dieu donna cet ordre à l'homme: Tu pourras manger de tous les arbres du jardin; »Gn 2.16, Segond 1910
Manger contre la parole reçue
Le même geste devient le lieu de la faute. Le récit répète le verbe : la femme mange, puis son mari mange. La transgression ne consiste pas à avoir faim, mais à prendre ce que Dieu avait réservé.
« elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea. »Gn 3.6, Segond 1910
Le repas rituel et le repas d'alliance
Manger peut être un acte de culte. La Pâque se mange d'une manière prescrite, en tenue de départ ; au Sinaï, les anciens d'Israël mangent et boivent devant Dieu, scellant l'alliance par un repas.
« Ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent. »Ex 24.11, Segond 1910
Dévorer, consumer
Avec un sujet comme le feu, le verbe signifie détruire entièrement. Appliqué à Dieu, il exprime la sainteté qui ne tolère aucun rival : Dieu est « un feu dévorant ».
« Car l'Éternel, ton Dieu, est un feu dévorant, un Dieu jaloux. »Dt 4.24, Segond 1910
Manger la parole
Chez les prophètes, le verbe devient une image de l'assimilation de la parole divine. Jérémie « dévore » les paroles de Dieu ; Ézéchiel reçoit l'ordre de manger un rouleau avant d'aller parler.
« J'ai recueilli tes paroles, et je les ai dévorées; »Jr 15.16, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend ʾākal presque toujours par ἐσθίω (esthiō), « manger », et par sa forme d'aoriste φαγεῖν (phagein). Quand le sens est « dévorer, consumer », elle emploie aussi κατεσθίω, « manger entièrement », ou des verbes comme ἀναλίσκω, « consumer ». Ce partage permet de suivre dans le Nouveau Testament les deux faces du mot hébreu.
Les évangiles reprennent abondamment ce vocabulaire. Jésus se fait reconnaître dans les repas : il mange avec les pécheurs, multiplie les pains (« Tous mangèrent et furent rassasiés », Mc 6.42), institue la cène par l'ordre « Prenez, mangez » (Mt 26.26). En Jean 6, il se présente comme le pain vivant que l'on mange pour vivre éternellement, reprenant la manne de Deutéronome 8. L'Apocalypse referme la boucle : au vainqueur est promis de « manger de l'arbre de vie » (Ap 2.7), ce qui renverse l'interdit du jardin.
Le débat
Que signifie la menace de Genèse 2.17 : « le jour où tu en mangeras, tu mourras » ?
- Une mort spirituelle immédiate, une mort physique différée (Augustin, La Cité de Dieu, livre XIII (début du Ve siècle)) : Le jour même de la faute, l'âme meurt en se séparant de Dieu ; la mort du corps en est la conséquence ultérieure. Argument : Adam ne meurt pas physiquement ce jour-là, mais la rupture est immédiate.
- Une menace que Dieu n'exécute pas pleinement (Claus Westermann, Genesis 1–11, 1974) : La formule a la forme d'une sentence juridique, mais le récit montre Dieu suspendre la peine : l'homme devient mortel sans mourir sur-le-champ. Le texte révèle ainsi la patience de Dieu plus qu'une logique de châtiment automatique.
- La mort comme exclusion de la présence de Dieu (Gordon J. Wenham, Genesis 1–15, 1987) : Le jardin est un lieu de présence divine, comparable au sanctuaire. L'expulsion hors du jardin est déjà une forme de mort, car la vie, dans la Bible, est d'abord communion avec Dieu.
Les trois lectures s'accordent sur un point : manger ce que Dieu a réservé brise la relation qui fait vivre. Le récit montre à la fois la gravité de la menace et la retenue de Dieu, qui habille l'homme avant de l'éloigner (Gn 3.21). Le thème de l'arbre de vie, rouvert en Ap 2.7, confirme que la mort annoncée n'a pas le dernier mot.
Portée théologique
Dans la Bible, manger n'est jamais un geste neutre. La première parole adressée à l'homme est une permission de manger, et la première faute est un repas pris contre la parole de Dieu. Le reste de l'histoire sainte peut se lire comme une pédagogie de la table : Israël apprend au désert que la nourriture vient de Dieu jour après jour, et que « l'homme ne vit pas de pain seulement » (Dt 8.3). La bénédiction après le repas, prescrite en Deutéronome 8.10, fait de chaque repas un acte de reconnaissance.
Le repas est aussi le lieu de l'alliance et de la communion. Au Sinaï, les anciens « virent Dieu, et ils mangèrent et burent » ; dans les sacrifices de communion, une part de l'offrande est mangée devant l'Éternel. Les prophètes élargissent l'image : Ésaïe invite à un festin gratuit, Jérémie et Ézéchiel « mangent » la parole pour la porter au peuple.
Pour la prédication, ce verbe relie la création, le culte et l'Évangile. Jésus partage la table des exclus, se donne comme pain, et fait de la cène le mémorial de la nouvelle alliance. La face sombre du mot, « dévorer », rappelle cependant que Dieu est un feu dévorant : la table du Seigneur n'est pas un repas banal, mais une rencontre avec le Saint.
Chaîne : De l'arbre du jardin à la table du Royaume
- Gn 2.16 La nourriture donnée : « L'Éternel Dieu donna cet ordre à l'homme: Tu pourras manger de tous les arbres du jardin; »
- Gn 3.6 Le fruit pris : « La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea. »
- Ex 12.11 La Pâque mangée à la hâte : « Quand vous le mangerez, vous aurez vos reins ceints, vos souliers aux pieds, et votre bâton à la main; et vous le mangerez à la hâte. C'est la Pâque de l'Éternel. »
- Ex 16.35 La manne au désert : « Les enfants d'Israël mangèrent la manne pendant quarante ans, jusqu'à leur arrivée dans un pays habité; ils mangèrent la manne jusqu'à leur arrivée aux frontières du pays de Canaan. »
- Ex 24.11 Le repas devant Dieu : « Il n'étendit point sa main sur l'élite des enfants d'Israël. Ils virent Dieu, et ils mangèrent et burent. »
- Dt 8.3 Pas de pain seulement : « Il t'a humilié, il t'a fait souffrir de la faim, et il t'a nourri de la manne, que tu ne connaissais pas et que n'avaient pas connue tes pères, afin de t'apprendre que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais que l'homme vit de tout ce qui sort de la bouche de l'Éternel. »
- 1 R 19.5 Élie nourri par l'ange : « Il se coucha et s'endormit sous un genêt. Et voici, un ange le toucha, et lui dit: Lève-toi, mange. »
- És 55.1 L'invitation gratuite : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux, Même celui qui n'a pas d'argent! Venez, achetez et mangez, Venez, achetez du vin et du lait, sans argent, sans rien payer! »
- Éz 3.1 Manger le rouleau : « Il me dit: Fils de l'homme, mange ce que tu trouves, mange ce rouleau, et va, parle à la maison d'Israël! »
- Mt 26.26 Prenez, mangez : « Pendant qu'ils mangeaient, Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le donna aux disciples, en disant: Prenez, mangez, ceci est mon corps. »
- Jn 6.51 Le pain vivant : « Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde. »
- Ap 2.7 L'arbre de vie rendu : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises: À celui qui vaincra je donnerai à manger de l'arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu. »
Autres mots du thème « Culte et sainteté »
- qōdeš : sainteté, chose sainte, sanctuaire
- qorbān : offrande, ce qu'on apporte à Dieu
- ʿōlâ : holocauste, offrande qui monte
- mizbēaḥ : autel
- kōhēn : prêtre, sacrificateur
- šabbāt : sabbat, jour de repos
- hālal : louer, célébrer ; se glorifier
- hagios : saint ; au pluriel, les saints
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver et Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, Oxford, Clarendon Press, 1907, art. « אָכַל ». voir sur Amazon
- Ludwig Koehler et Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leiden, Brill, 1994-2000, art. « אכל ». voir sur Amazon
- Art. « ʾākal », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 1, Grand Rapids, Eerdmans. voir sur Amazon
- Claus Westermann, Genesis 1–11, Biblischer Kommentar, Neukirchen, 1974 (trad. anglaise 1984). voir sur Amazon
- Gordon J. Wenham, Genesis 1–15, Word Biblical Commentary 1, Waco, Word Books, 1987. voir sur Amazon
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Repas ». voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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