aphiēmi ἀφίημι
Strong G863 · verbe · laisser, remettre, pardonner · 143 occurrences
Verbe du lâcher-prise : laisser partir, abandonner, permettre, remettre une dette. Appliqué aux péchés, il dit le pardon comme une libération : la faute est « lâchée », la dette effacée, le coupable laissé libre.
Racine et étymologie
Le verbe est un composé de la préposition ἀπό, « loin de, hors de », et du verbe ἵημι, « lancer, envoyer, laisser aller ». Le sens de base est donc physique : envoyer au loin, lâcher ce que l'on tenait. Le grec classique l'emploie pour un trait que l'on décoche, pour un animal que l'on relâche, pour une épouse que l'on renvoie, ou pour un débiteur que l'on tient quitte de ce qu'il doit.
Ce dernier emploi, juridique et commercial, explique le passage au vocabulaire religieux. Remettre une dette, c'est renoncer à un droit réel : le créancier pouvait exiger, il choisit de laisser aller. Les papyrus d'époque hellénistique connaissent aussi l'exemption d'une taxe ou la libération d'un prisonnier exprimées par ce verbe et par son nom dérivé.
Ce nom dérivé est ἄφεσις (G859), « libération, rémission », que le Nouveau Testament associe souvent aux péchés (« la rémission des péchés »). Le verbe garde pourtant tout l'éventail de ses sens concrets : les disciples « laissent » leurs filets, Jésus « laisse » la paix, on « laisse » un pays ou une maison. Le pardon n'est qu'une branche de cet arbre, mais elle en dit la sève : pardonner, c'est lâcher prise sur ce qu'on aurait le droit de retenir.
Sens et emplois
Laisser, quitter
Le sens le plus concret : abandonner un objet, un lieu, une activité. À l'appel de Jésus, les pêcheurs quittent sur-le-champ leur gagne-pain.
« Aussitôt, ils laissèrent les filets, et le suivirent. »Mt 4.20, Segond 1910
Permettre, laisser faire
Ne pas faire obstacle : laisser quelqu'un agir ou venir. Jésus reprend ses disciples qui écartent les enfants.
« Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; »Mt 19.14, Segond 1910
Remettre une dette
L'emploi juridique : le créancier tient son débiteur quitte. La parabole du serviteur impitoyable bâtit sur cette image toute une leçon sur le pardon.
« Emu de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette. »Mt 18.27, Segond 1910
Pardonner les péchés
Le sens théologique : Dieu, ou l'homme à son tour, renonce à faire payer la faute. Dans la prière enseignée par Jésus, les offenses sont pensées comme des dettes.
« pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; »Mt 6.12, Segond 1910
Rendre l'esprit
Laisser aller son souffle, c'est mourir. Matthieu emploie ce verbe pour la mort de Jésus, présentée comme un acte et non comme une simple défaite.
« Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l'esprit. »Mt 27.50, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ἀφίημι traduit plusieurs verbes hébreux. Le plus fréquent est ʿāzab, « abandonner, laisser », ce qui correspond au sens concret. Pour le pardon, il rend surtout nāśāʾ (H5375), « porter, enlever » : la faute est soulevée et emportée loin du coupable. C'est le cas du Psaume 32.1, que Paul cite en Romains 4.7 sous la forme « Heureux ceux dont les iniquités sont pardonnées ». Il rend aussi parfois sālaḥ, le verbe hébreu réservé au pardon divin.
Ce double héritage donne au mot sa profondeur. Derrière le grec juridique de la dette remise, il faut entendre l'image hébraïque de la faute « portée », enlevée comme un fardeau. La Vulgate a choisi « dimittere » et « remittere », d'où la « rémission » des péchés de nos traductions. Segond varie selon le contexte : laisser, quitter, permettre, remettre, pardonner.
Le débat
Quand Jésus dit aux disciples « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés » (Jn 20.23), leur confie-t-il un pouvoir de pardonner, ou la mission d'annoncer le pardon de Dieu ?
- Un pouvoir confié à l'Église (Concile de Trente, session XIV, 1551) : Le texte institue un pouvoir réel de remettre les péchés, exercé par les ministres ordonnés dans le sacrement de pénitence. Argument : le parfait passif « ils leur seront pardonnés » ratifie un acte posé par les apôtres.
- Une parole qui déclare le pardon (Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, 1559 (livre III, ch. 4)) : Le pouvoir des clés est celui de la prédication de l'Évangile : en annonçant le pardon à ceux qui croient, l'Église déclare ce que Dieu fait. Argument : Dieu seul pardonne (Mc 2.7).
- Une mission communautaire (Exégèse johannique contemporaine) : La parole est adressée à l'ensemble des disciples réunis, après le don de l'Esprit (Jn 20.22). Elle concerne la mission de toute la communauté, qui rend le pardon présent dans le monde, plus que la répartition des pouvoirs entre ses membres.
Le verbe grec au parfait passif (« ils ont été pardonnés ») souligne que le pardon vient de Dieu ; les disciples n'en sont pas la source. Mais la phrase leur donne bien un rôle effectif : par eux, ce pardon est rendu présent. Les traditions divergent sur la forme de ce ministère, non sur son origine divine.
Portée théologique
Le choix d'un verbe aussi ordinaire pour dire le pardon est en soi un enseignement. Pardonner, dans le Nouveau Testament, n'est pas d'abord un sentiment : c'est un acte de renoncement, comme celui du créancier qui déchire la reconnaissance de dette. La parabole de Matthieu 18 en tire la conséquence : celui à qui l'on a remis une dette immense ne peut exiger de son compagnon quelques pièces. Le pardon reçu crée l'obligation de pardonner à son tour, ce que la prière du Seigneur fait dire chaque jour.
Les adversaires de Jésus avaient raison sur un point : « Qui peut pardonner les péchés, si ce n'est Dieu seul ? » (Mc 2.7). En s'attribuant ce pouvoir, Jésus se place du côté de Dieu. Sur la croix, il demande ce pardon pour ceux qui le crucifient (Lc 23.34). Pour la prédication, le verbe offre une image simple et forte : la faute est une main qui retient, le pardon une main qui s'ouvre. L'Évangile annonce que Dieu a ouvert la main le premier, et il invite à faire de même envers les autres.
Chaîne : Le pardon qui libère
- Ex 34.7 Le Dieu qui pardonne : « qui conserve son amour jusqu'à mille générations, qui pardonne l'iniquité, la rébellion et le péché, mais qui ne tient point le coupable pour innocent, et qui punit l'iniquité des pères sur les enfants et sur les enfants des enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération! »
- Ps 32.1 Le bonheur du pardonné : « De David. Cantique. Heureux celui à qui la transgression est remise, À qui le péché est pardonné! »
- Ps 103.12 Aussi loin que l'orient : « Autant l'orient est éloigné de l'occident, Autant il éloigne de nous nos transgressions. »
- És 1.18 Blancs comme la neige : « Venez et plaidons! dit l'Éternel. Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige; S'ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine. »
- Jr 31.34 La promesse de l'alliance nouvelle : « Celui-ci n'enseignera plus son prochain, Ni celui-là son frère, en disant: Connaissez l'Éternel! Car tous me connaîtront, Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, dit l'Éternel; Car je pardonnerai leur iniquité, Et je ne me souviendrai plus de leur péché. »
- Mi 7.18 Qui est comme toi ? : « Quel Dieu est semblable à toi, Qui pardonnes l'iniquité, qui oublies les péchés Du reste de ton héritage? Il ne garde pas sa colère à toujours, Car il prend plaisir à la miséricorde. »
- Mt 6.12 La prière des disciples : « pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés; »
- Mt 18.27 La dette remise : « Emu de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette. »
- Mc 2.5 Le paralytique pardonné : « Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique: Mon enfant, tes péchés sont pardonnés. »
- Lc 23.34 Le pardon depuis la croix : « Jésus dit: Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Ils se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort. »
- Ep 1.7 La rédemption par son sang : « En lui nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, selon la richesse de sa grâce, »
- 1 Jn 1.9 La fidélité de Dieu : « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. »
Mots apparentés
- aphesis ἄφεσις : pardon, rémission, libération
- hamartia ἁμαρτία : péché
- eleos ἔλεος : miséricorde
- charis χάρις : grâce, faveur
- nāśāʾ נָשָׂא : lever, porter, pardonner
- metanoia μετάνοια : repentance, conversion
- ʿāzab עָזַב : abandonner, laisser
Autres mots du thème « Péché, mort et repentance »
- ḥaṭṭāʾt : péché ; sacrifice pour le péché
- ʿāwōn : iniquité, culpabilité
- pešaʿ : transgression, révolte
- šûb : revenir, se convertir
- šeʾôl : séjour des morts
- sarx : chair
- anomia : iniquité, mépris de la loi
- thanatos : mort
Anecdotes pour prêcher ce mot
- Des cantiques pour les enfants de Leith : Horatius Bonar (Horatius Bonar, vers 1834)
- L'affaire Calas : un protestant innocent supplicié à Toulouse en 1762 (Jean Calas, 1761-1765)
- L'affaire des statues : Chrysostome prêche à une ville terrifiée (Jean Chrysostome, 387)
- La dette nationale et nos péchés : le calcul de Toplady (Augustus Toplady, mars 1776)
- La main tendue : Corrie ten Boom face à son ancien gardien (Corrie ten Boom, 1947)
- La Samaritaine et la Brahmane : la découverte de Pandita Ramabai (Pandita Ramabai, 1883)
- Le jour où Abraham Lincoln visita l'école du dimanche de Moody (Dwight L. Moody, 25 novembre 1860)
- Le Messie au profit des prisonniers : la première de Dublin (Georg Friedrich Haendel, 13 avril 1742)
- Le Nouveau Testament du bagne, compagnon de Dostoïevski jusqu'à sa mort (Fiodor Dostoïevski, 1850-1881)
- Le temple qui ne fut jamais rebâti : Julien l'Apostat à Jérusalem (Julien l'Apostat, 363)
- Les jumeaux condamnés : Mary Slessor au Calabar (Mary Slessor, fin du XIXe siècle)
- Les saucisses du carême : Zwingli et la liberté chrétienne à Zurich (Ulrich Zwingli, carême 1522)
Bibliographie
- Rudolf Bultmann, art. « ἀφίημι, ἄφεσις », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 1. voir sur Amazon
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature (BDAG), 3e éd., Chicago, University of Chicago Press, 2000. voir sur Amazon
- Ceslas Spicq, Lexique théologique du Nouveau Testament, Fribourg/Paris, Éditions universitaires/Cerf, 1991. voir sur Amazon
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Pardon ». voir sur Amazon
- Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, 1559, livre III, chapitre 4. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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