ergon ἔργον
Strong G2041 · nom neutre · œuvre, travail, action · 168 occurrences
L'œuvre, au double sens de travail à accomplir et d'action accomplie. Le mot désigne les œuvres de Dieu et du Christ, la conduite humaine jugée par Dieu, et, chez Paul, les « œuvres de la loi » opposées à la foi.
Racine et étymologie
Le mot ἔργον est très ancien : il s'écrivait primitivement avec un digamma initial, Ϝέργον, une lettre disparue du grec classique qui notait un son proche de notre « w ». Il appartient à une racine indo-européenne commune, dont dérivent aussi l'anglais « work » et l'allemand « Werk ». Le sens fondamental est celui de l'activité qui produit quelque chose : la tâche, le travail, et aussi son résultat, l'ouvrage accompli.
Autour de ce nom gravite une famille nombreuse : le verbe ἐργάζομαι (G2038), « travailler, accomplir », le nom ἐργάτης (G2040), « ouvrier », et des composés comme ἐνέργεια, « force agissante », d'où le français « énergie ». Le verbe κατεργάζομαι, « produire, mener à bien », est fréquent chez Paul.
En grec profane, ἔργον s'oppose volontiers à λόγος : l'acte face à la parole, la réalité face au discours. Cette opposition se retrouve dans le Nouveau Testament, par exemple en 1 Jean 3.18, qui invite à aimer « en actions et avec vérité » plutôt qu'en paroles. Le mot est réparti dans presque tous les livres du Nouveau Testament, avec une concentration notable chez Jean, dans l'Apocalypse, chez Jacques et dans l'épître aux Romains.
Sens et emplois
La tâche confiée
Le travail que quelqu'un doit accomplir, la mission reçue. Le maître de la parabole indique à chacun de ses serviteurs « sa tâche ».
« remet l'autorité à ses serviteurs, indique à chacun sa tâche, »Mc 13.34, Segond 1910
L'œuvre du Christ
Chez Jean, l'œuvre est la mission confiée par le Père au Fils, et les « œuvres » sont les signes qui en témoignent. Jésus l'accomplit jusqu'au bout.
« j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée à faire. »Jn 17.4, Segond 1910
La conduite humaine, bonne ou mauvaise
Les « œuvres » désignent la manière de vivre, que les hommes voient et que Dieu juge. Les bonnes œuvres des disciples font glorifier le Père.
« afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. »Mt 5.16, Segond 1910
Les œuvres de la loi
Chez Paul, l'expression désigne l'observance de la loi de Moïse considérée comme fondement de la justification. Paul affirme que l'homme est justifié par la foi, non par ces œuvres.
« Car nous pensons que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi. »Rm 3.28, Segond 1910
Les œuvres qui manifestent la foi
Chez Jacques, les œuvres sont la preuve vivante de la foi. Une foi qui n'agit pas est morte.
« Il en est ainsi de la foi: si elle n'a pas les œuvres, elle est morte en elle-même. »Jc 2.17, Segond 1910
Le critère du jugement final
Devant le trône, chacun est jugé selon ses œuvres. Le feu du jour du Seigneur éprouvera la qualité de l'œuvre de chacun.
« Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, »Ap 20.12, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ἔργον est très fréquent. Il rend surtout l'hébreu maʿăśeh (H4639), « action, ouvrage », dérivé du verbe ʿāśāh, « faire », et melāʾkāh (H4399), « travail, ouvrage », le mot employé pour l'œuvre de Dieu achevée au septième jour (Gn 2.2). Il traduit aussi ʿăbōdāh, « service », et pōʿal, « action ».
Ce double arrière-plan éclaire le Nouveau Testament. Les « œuvres de Dieu » prolongent les Psaumes qui célèbrent les ouvrages du Créateur ; Jean présente les œuvres de Jésus comme la continuation de l'activité du Père. Quant aux « œuvres de la loi », l'expression n'apparaît pas telle quelle dans l'Ancien Testament, mais un équivalent hébreu a été retrouvé dans un texte de Qumrân (4QMMT), ce qui a relancé le débat sur son sens. La Vulgate traduit par « opus », d'où « œuvre » et « opération ».
Le débat
Que vise Paul en rejetant les « œuvres de la loi » : l'effort humain pour mériter le salut, ou les marqueurs qui séparaient Juifs et païens ?
- Le refus du mérite (Martin Luther, Commentaire de l'épître aux Galates, 1535) : Les œuvres de la loi représentent toute tentative de se justifier devant Dieu par ses propres actes. La foi seule reçoit la justice offerte gratuitement. C'est la lecture classique de la Réforme.
- Le « nomisme d'alliance » (E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, 1977) : Le judaïsme du Ier siècle ne pensait pas gagner le salut par les œuvres : l'obéissance répondait à l'alliance reçue par grâce. Paul critique le judaïsme parce qu'il n'est pas le Christ, non parce qu'il serait légaliste.
- Les marqueurs d'identité (James D. G. Dunn, « The New Perspective on Paul », 1983) : Les œuvres de la loi désignent surtout la circoncision, les règles alimentaires et le sabbat, qui distinguaient Israël des nations. Paul refuse qu'on impose ces frontières aux païens croyants.
Ces lectures éclairent chacune une part des textes. Le contexte de Galates 2, avec la question des repas entre Juifs et païens, donne du poids à Dunn. Mais Romains 4.4-5 et Éphésiens 2.8-9, où les œuvres sont opposées à la grâce « afin que personne ne se glorifie », montrent que Paul vise aussi toute prétention humaine devant Dieu. Jacques ne contredit pas Paul : il parle des œuvres qui découlent de la foi.
Portée théologique
Le mot ἔργον permet de tenir ensemble deux affirmations que l'on oppose trop vite. D'un côté, le salut est l'œuvre de Dieu : c'est lui qui a « commencé cette bonne œuvre » et qui la mènera à son terme. Jésus résume même la réponse humaine en un paradoxe : « l'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez ». La foi n'est pas une œuvre méritoire, mais l'accueil de l'œuvre achevée du Christ.
De l'autre, l'Écriture ne méprise jamais les œuvres. Les croyants sont « créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres », et Jacques rappelle qu'une foi sans œuvres est morte. Paul et Jacques ne se contredisent pas : Paul refuse que les œuvres soient la cause de la justification, Jacques exige qu'elles en soient le fruit.
Enfin, le mot rappelle que chacun rendra compte de sa vie. Le jugement « selon les œuvres » n'est pas une contradiction de la grâce, mais la révélation de ce qu'elle a produit. Pour la prédication, c'est une parole de libération autant que d'exigence : on n'a rien à prouver pour être accepté, mais on est appelé à tout donner.
Chaîne : L'œuvre de Dieu et les œuvres de l'homme
- Gn 2.2 Dieu achève son œuvre : « Dieu acheva au septième jour son œuvre, qu'il avait faite: et il se reposa au septième jour de toute son œuvre, qu'il avait faite. »
- Ps 104.24 La multitude des œuvres du Créateur : « Que tes œuvres sont en grand nombre, ô Éternel! Tu les as toutes faites avec sagesse. La terre est remplie de tes biens. »
- Mt 5.16 Vos bonnes œuvres : « Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. »
- Jn 4.34 Accomplir l'œuvre du Père : « Jésus leur dit: Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. »
- Jn 6.29 L'œuvre de Dieu : croire : « Jésus leur répondit: L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. »
- Jn 17.4 L'œuvre achevée : « Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée à faire. »
- Rm 3.28 Justifié sans les œuvres de la loi : « Car nous pensons que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi. »
- 1 Co 3.13 L'œuvre éprouvée par le feu : « l'œuvre de chacun sera manifestée; car le jour la fera connaître, parce qu'elle se révèlera dans le feu, et le feu éprouvera ce qu'est l'œuvre de chacun. »
- Ep 2.10 Créés pour de bonnes œuvres : « Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance, afin que nous les pratiquions. »
- Ph 1.6 La bonne œuvre menée à son terme : « Je suis persuadé que celui qui a commencé en vous cette bonne œuvre la rendra parfaite pour le jour de Jésus-Christ. »
- Jc 2.18 La foi montrée par les œuvres : « Mais quelqu'un dira: Toi, tu as la foi; et moi, j'ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi, je te montrerai la foi par mes œuvres. »
- Ap 20.12 Jugés selon leurs œuvres : « Et je vis les morts, les grands et les petits, qui se tenaient devant le trône. Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, d'après ce qui était écrit dans ces livres. »
Mots apparentés
- poieō ποιέω : faire, fabriquer
- pistis πίστις : foi, confiance, fidélité
- nomos νόμος : loi
- dikaioō δικαιόω : justifier, déclarer juste, donner raison
- charis χάρις : grâce, faveur
- ʿāśâ עָשָׂה : faire
- maʿăśeh מַעֲשֶׂה : œuvre, action, ouvrage
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- yirʾāh : crainte
- ʾāhav : aimer
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- elpis : espérance
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
Anecdotes pour prêcher ce mot
- Blaise Pascal voulait mourir parmi les pauvres (Blaise Pascal, 1662)
- Des chapeaux de paille et une école : Moody fonde Northfield (Dwight L. Moody, 1879)
- Deux cuillères d'argent à Londres : John Wesley et le fisc (John Wesley, 1776)
- Du deuil au service : les Spafford fondent une œuvre à Jérusalem (Horatio Spafford, 1881)
- Interdit de chaire à Genève : César Malan bâtit la chapelle du Témoignage (César Malan, 1817-1820)
- Jusqu'au bout du don : le dernier Noël de Lottie Moon (Lottie Moon, 24 décembre 1912)
- L'arbre que le vent fortifie : racines profondes et tempêtes (Le chêne, toujours)
- La bougie qui se consume pour éclairer : la leçon de Michael Faraday (La bougie, 1848 et 1860)
- La dame à la lampe : Florence Nightingale dans les hôpitaux de Scutari (Florence Nightingale, 1854-1855)
- La dernière pièce de Hudson Taylor : un placement à quatre cents pour cent (Hudson Taylor, vers 1852)
- La lentille de Fresnel : la même flamme, vue de beaucoup plus loin (Augustin Fresnel, 1823)
- La nuit de la Saint-Barthélemy : la mort de l'amiral de Coligny (Gaspard de Coligny, 24 août 1572)
Bibliographie
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature (BDAG), 3e éd., Chicago, University of Chicago Press, 2000. voir sur Amazon
- Gerhard Kittel, Gerhard Friedrich (dir.), Theological Dictionary of the New Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1964-1976, art. « ἔργον ». voir sur Amazon
- E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, Londres, SCM Press, 1977. voir sur Amazon
- James D. G. Dunn, « The New Perspective on Paul », Bulletin of the John Rylands Library 65, 1983. voir sur Amazon
- Martin Luther, Commentaire de l'épître aux Galates, 1535. voir sur Amazon
- Moisés Silva (dir.), New International Dictionary of New Testament Theology and Exegesis, Grand Rapids, Zondervan, 2014. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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