śādeh שָׂדֶה
Strong H7704 · nom masculin · champ, campagne · 332 occurrences
L'espace ouvert hors des villes : la campagne sauvage où vivent les bêtes, mais aussi la parcelle cultivée que l'on achète, moissonne et transmet. Le mot relie la création, l'économie de la terre et l'espérance du retour.
Racine et étymologie
L'étymologie de śādeh reste discutée. Les lexiques rapprochent souvent le mot de l'akkadien šadû, qui signifie « montagne » mais aussi « steppe, pays ouvert », car pour un habitant de la plaine mésopotamienne la montagne et la steppe sont ensemble ce qui s'étend au-delà des terres irriguées. D'autres le relient à une racine signifiant « être plat, s'étendre ». Aucune de ces explications ne s'impose de façon certaine, et le sens doit être défini par les emplois bibliques.
En poésie apparaît une forme plus ancienne, śāday (Ps 50.11), qui a nourri l'hypothèse d'un lien avec le nom divin Šadday, traduit « Tout-Puissant ». Ce rapprochement est examiné dans le débat ci-dessous. Le pluriel est śādôt, « les champs ».
Le mot s'oppose à plusieurs autres. Face à ʿîr, « la ville », il désigne ce qui est hors des murs. Face à ʾădāmāh, « le sol » arable, il désigne plutôt l'étendue de terrain ; face à ʾereṣ, « la terre, le pays », il est plus concret et plus local. Śādeh peut ainsi désigner la steppe où l'on chasse, le terroir d'un village ou une parcelle bornée et inscrite dans un contrat.
Sens et emplois
La campagne sauvage
L'espace non cultivé, domaine des « animaux des champs » et des plantes qui poussent d'elles-mêmes. C'est le décor du deuxième récit de création, avant que l'homme ne cultive le sol.
« aucun arbuste des champs n'était encore sur la terre, et aucune herbe des champs ne germait encore: »Gn 2.5, Segond 1910
Le dehors, lieu du danger
Hors du regard de la famille et de la ville, la campagne est aussi le lieu de la violence cachée. Le premier meurtre a lieu « dans les champs ».
« mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua. »Gn 4.8, Segond 1910
La parcelle possédée
Une pièce de terre délimitée, objet de vente, d'héritage et de droit de rachat. Le champ de Macpéla est la première terre que possède Abraham en Canaan.
« Le champ et la caverne qui y est demeurèrent à Abraham comme possession sépulcrale, »Gn 23.20, Segond 1910
Le champ moissonné et glané
Le lieu du travail agricole, encadré par la Loi qui réserve aux pauvres un coin du champ. C'est là que Ruth glane et rencontre Boaz.
« tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, »Lv 19.9, Segond 1910
Image de la fragilité humaine
La fleur des champs, belle mais vite fanée, sert d'image pour la brièveté de la vie et de la gloire humaine.
« Toute chair est comme l'herbe, Et tout son éclat comme la fleur des champs. »És 40.6, Segond 1910
Le champ, gage d'avenir
Pendant le siège de Jérusalem, Jérémie achète un champ à Anathoth : geste prophétique qui annonce que la vie reprendra dans le pays.
« On achètera encore des maisons, des champs et des vignes, dans ce pays. »Jr 32.15, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante traduit śādeh principalement par ἀγρός, « champ, campagne », qui a donné en français « agriculture » et « agronomie ». Elle emploie aussi πεδίον, « plaine », lorsque le texte vise l'étendue ouverte, par exemple pour les « animaux des champs ». Ἀγρός peut désigner la campagne par opposition à la ville et un domaine précis, comme l'hébreu.
Le Nouveau Testament hérite de ce vocabulaire et de son imagerie. Jésus invite à considérer « les lis des champs » (Mt 6.28) dans la ligne d'Ésaïe 40 et du Psaume 103 ; il compare le Royaume à un trésor caché « dans un champ », que l'homme achète en vendant tout ce qu'il a (Mt 13.44), écho du champ de Jérémie acheté contre toute évidence. Le « champ du potier » acquis avec l'argent de Judas (Mt 27.7) rappelle enfin que la terre peut aussi porter la mémoire d'une faute. Pierre cite Ésaïe 40.6 en 1 P 1.24, où la Septante a déjà remplacé « fleur des champs » par « fleur de l'herbe ».
Le débat
Le nom divin Šadday (« Tout-Puissant ») a-t-il un lien avec śādeh, la campagne, ou avec l'akkadien šadû, la montagne ?
- Le Dieu de la montagne (William F. Albright, 1935) : Dans un article du Journal of Biblical Literature, Albright rattache Šadday à l'akkadien šadû, « montagne » : ʾĒl Šadday serait « Dieu, celui de la montagne », comparable aux divinités résidant sur les hauteurs. Śādeh, de la même famille, aurait d'abord désigné le pays haut et ouvert.
- Une épithète cananéenne (Frank Moore Cross, Canaanite Myth and Hebrew Epic, 1973) : Cross reprend et affine le rapprochement avec la montagne, en replaçant ʾĒl Šadday parmi les noms patriarcaux de Dieu hérités du milieu cananéen, où la montagne est la demeure divine.
- Une étymologie incertaine (lexicographie hébraïque récente) : Le passage de la « montagne » à la « campagne » n'est pas démontré, et la forme poétique śāday peut n'être qu'une coïncidence. La traduction grecque « Tout-Puissant » (παντοκράτωρ) repose sur une autre interprétation encore. Il vaut mieux ne pas fonder le sens de l'un des mots sur l'autre.
Le lien entre śādeh, šadû et Šadday reste une hypothèse séduisante mais non prouvée. Pour la lecture des textes, la prudence s'impose : śādeh se comprend parfaitement par ses emplois (campagne, champ), et le sens de Šadday se cherche dans les récits patriarcaux où il apparaît, non dans une étymologie fragile.
Portée théologique
Le champ est l'endroit où la théologie de la création rencontre la vie quotidienne. En Genèse 2, la campagne attend l'homme qui la cultivera ; en Genèse 4, elle devient le témoin muet du premier meurtre. Dès les premières pages, śādeh est un lieu moral : on peut y travailler, y bénir ou y verser le sang.
La Loi fait du champ une affaire de justice. Le propriétaire ne moissonne pas jusqu'au bord, pour que le pauvre et l'étranger puissent glaner ; le champ vendu peut être racheté par le proche parent. Le livre de Ruth montre ces lois en action : une étrangère glane dans le champ d'un homme de bien, qui finit par racheter la terre et la famille. Ésaïe dénonce au contraire ceux qui « joignent champ à champ » jusqu'à ne laisser aucune place aux autres.
Les prophètes donnent enfin au champ une portée d'espérance. Jérémie achète une parcelle dans un pays occupé, parce que Dieu a promis qu'on achètera encore des champs. Jésus reprend l'image : le Royaume est un trésor caché dans un champ qu'on achète avec joie. Pour la prédication, le champ dit à la fois la fragilité de l'homme, fleur qui se fane, et la fidélité de Dieu, qui donne un avenir à la terre et à ceux qui la travaillent.
Chaîne : Du champ sauvage au champ du Royaume
- Gn 2.5 Avant la culture : « aucun arbuste des champs n'était encore sur la terre, et aucune herbe des champs ne germait encore: car l'Éternel Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre, et il n'y avait point d'homme pour cultiver le sol. »
- Gn 4.8 Le sang dans les champs : « Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua. »
- Gn 23.20 Le champ de Macpéla : « Le champ et la caverne qui y est demeurèrent à Abraham comme possession sépulcrale, acquise des fils de Heth. »
- Gn 27.27 Un champ béni : « Jacob s'approcha, et le baisa. Isaac sentit l'odeur de ses vêtements; puis il le bénit, et dit: Voici, l'odeur de mon fils est comme l'odeur d'un champ que l'Éternel a béni. »
- Lv 19.9 Le coin réservé aux pauvres : « Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner. »
- Rt 2.3 Le champ de Boaz : « Elle alla glaner dans un champ, derrière les moissonneurs. Et il se trouva par hasard que la pièce de terre appartenait à Boaz, qui était de la famille d'Elimélec. »
- Ps 103.15 La fleur des champs : « L'homme! ses jours sont comme l'herbe, Il fleurit comme la fleur des champs. »
- És 5.8 Ceux qui joignent champ à champ : « Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, Et qui joignent champ à champ, Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'espace, Et qu'ils habitent seuls au milieu du pays! »
- Jr 32.9 Le champ d'Anathoth : « J'achetai de Hanameel, fils de mon oncle, le champ qui est à Anathoth, et je lui pesai l'argent, dix-sept sicles d'argent. »
- Mt 6.28 Les lis des champs : « Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement? Considérez comment croissent les lis des champs: ils ne travaillent ni ne filent; »
- Mt 13.44 Le trésor caché dans un champ : « Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ. L'homme qui l'a trouvé le cache; et, dans sa joie, il va vendre tout ce qu'il a, et achète ce champ. »
- 1 P 1.24 Toute chair est comme l'herbe : « Car Toute chair est comme l'herbe, Et toute sa gloire comme la fleur de l'herbe. L'herbe sèche, et la fleur tombe; »
Mots apparentés
- ʾereṣ אֶרֶץ : terre, pays
- ʾădāmâ אֲדָמָה : sol, terre cultivable
- ʿîr עִיר : ville, cité
- šadday שַׁדַּי : le Tout-Puissant
- gē γῆ : terre, pays, sol
Autres mots du thème « Création, vie et gloire »
- bārāʾ : créer
- šāmayim : cieux, ciel
- ḥayyîm : vie
- bārak : bénir
- zōē : vie
- kosmos : monde, ordre, parure
- chara : joie
- doxa : gloire
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver, Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, Oxford, Clarendon Press, 1906. voir sur Amazon
- Ludwig Koehler, Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leiden, Brill, 1994-2000. voir sur Amazon
- William F. Albright, « The Names Shaddai and Abram », Journal of Biblical Literature 54, 1935. voir sur Amazon
- Frank Moore Cross, Canaanite Myth and Hebrew Epic, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1973. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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