yārēʾ יָרֵא
Strong H3372 · verbe · craindre, avoir peur, révérer · 315 occurrences
Le verbe hébreu de la peur, mais aussi du respect et de l'adoration. « Craindre Dieu », c'est le reconnaître pour ce qu'il est et lui obéir. Paradoxalement, l'appel le plus fréquent que Dieu adresse aux siens est : « Ne crains pas. »
Racine et étymologie
Le verbe yārēʾ est formé sur la racine y-r-ʾ, dont on trouve des parallèles dans d'autres langues sémitiques de l'Ouest, notamment en ougaritique. Au qal, il signifie « craindre, avoir peur », mais aussi « respecter, révérer ». Au niphal, le participe nôrāʾ veut dire « redoutable, terrible, digne de crainte » : c'est le mot que Jacob emploie à Béthel (Gn 28.17) et qui qualifie le Nom de Dieu ou ses œuvres.
La même racine a produit plusieurs mots importants. Yirʾāh (H3374) est le nom « crainte », au cœur de la formule « le commencement de la sagesse, c'est la crainte de l'Éternel » (Pr 9.10). L'adjectif yārēʾ (H3373), « craignant », sert à désigner le fidèle : Abraham « craint Dieu » (Gn 22.12), Job « craignait Dieu » (Jb 1.1). Môrāʾ (H4172) signifie « terreur, prodige redoutable ». Il ne faut pas confondre cette racine avec y-r-h, « enseigner », d'où vient tôrāh, ni avec rāʾāh, « voir », malgré la ressemblance des sons.
Le verbe compte plus de trois cents emplois, avec une forte concentration dans les Psaumes, le Deutéronome et Ésaïe. Ces trois livres en montrent les trois visages : la crainte qui adore, la crainte qui obéit, et la peur que Dieu vient apaiser.
Sens et emplois
Avoir peur
Le sens le plus simple : l'émotion devant un danger. Le premier emploi biblique est celui d'Adam après la faute : la peur naît de la honte et pousse à fuir Dieu.
« J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. »Gn 3.10, Segond 1910
« Ne crains pas » : la parole qui rassure
La formule ʾal-tîrāʾ revient constamment dans la bouche de Dieu ou de ses messagers, surtout dans les oracles de salut. Elle est presque toujours suivie d'une raison : « car je suis avec toi ».
« Ne crains rien, car je suis avec toi; »És 41.10, Segond 1910
Craindre Dieu : le révérer
La crainte de Dieu est la reconnaissance de sa grandeur, qui débouche sur le culte et la confiance. Après la mer franchie, crainte et foi vont ensemble.
« Et le peuple craignit l'Éternel, et il crut en l'Éternel et en Moïse, son serviteur. »Ex 14.31, Segond 1910
Craindre Dieu : lui obéir
Dans le Deutéronome et les sages, craindre Dieu signifie vivre selon sa volonté. Les sages-femmes d'Égypte désobéissent au roi parce qu'elles craignent Dieu.
« Mais les sages-femmes craignirent Dieu, et ne firent point ce que leur avait dit le roi d'Égypte; elles laissèrent vivre les enfants. »Ex 1.17, Segond 1910
Respecter un être humain
Le verbe peut s'appliquer aux parents : la Loi demande de les « craindre », c'est-à-dire de les respecter. Segond traduit « respectera ».
« Chacun de vous respectera sa mère et son père, »Lv 19.3, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend yārēʾ presque toujours par φοβέομαι, « craindre », et le nom yirʾāh par φόβος. Le grec φόβος a d'abord un sens négatif, la panique ou la fuite (le mot vient d'un verbe signifiant « fuir »), alors que l'hébreu englobe aussi la révérence. En traduisant « craindre l'Éternel » par φοβεῖσθαι τὸν κύριον, la Septante a élargi le sens du mot grec à la piété.
Le Nouveau Testament hérite des deux usages. Le « ne crains pas » des oracles revient dans les annonces de l'ange à Zacharie, à Marie et aux bergers, puis dans les paroles de Jésus (« Ne crains point, petit troupeau », Lc 12.32). Les païens proches de la synagogue sont appelés « craignant Dieu » (Ac 10.2). Et l'Église des Actes marche « dans la crainte du Seigneur » (Ac 9.31). La première épître de Jean apporte une nuance : « l'amour parfait bannit la crainte » (1 Jn 4.18), il s'agit alors de la peur du châtiment. La Vulgate traduit par timere et timor.
Le débat
La « crainte de Dieu » dans l'Ancien Testament est-elle d'abord une émotion devant le sacré, ou une attitude morale et religieuse sans véritable peur ?
- L'effroi devant le sacré (Rudolf Otto, Das Heilige, 1917) : Au fondement de la religion se trouve l'expérience du « numineux », à la fois terrible et fascinant (mysterium tremendum et fascinans). Le « que ce lieu est redoutable » de Jacob en est l'expression : la crainte est d'abord un frisson devant le tout autre.
- Une attitude de fidélité (Joachim Becker, Gottesfurcht im Alten Testament, 1965) : L'étude des emplois montre que l'expression a évolué. Au-delà du sens émotionnel, « craindre l'Éternel » désigne surtout la fidélité au culte de Dieu, l'obéissance à sa loi et la sagesse pratique. Dans le Deutéronome, c'est presque un synonyme d'aimer et de servir.
Les deux lectures se complètent mieux qu'elles ne s'opposent. Les théophanies (Gn 28.17, Ex 20.20) gardent le frisson dont parle Otto : la crainte n'est jamais simple politesse religieuse. Mais Becker a raison de montrer que, dans la majorité des textes, « craindre Dieu » désigne une manière de vivre. Moïse le dit en une phrase paradoxale : « Ne vous effrayez pas », mais ayez « sa crainte devant les yeux » (Ex 20.20). La crainte juste chasse la peur.
Portée théologique
Le verbe yārēʾ tient ensemble deux réalités que nous séparons volontiers : la peur et l'adoration. La Bible ne les confond pas, mais elle montre comment l'une se transforme en l'autre. Adam a peur parce qu'il se cache ; Israël, au bord de la mer, passe de la panique (Ex 14.10) à la crainte qui croit (Ex 14.31). La vraie crainte de Dieu n'éloigne pas de lui : elle rend possible une relation juste avec celui qui est saint.
Le Psaume 130 en donne la clé la plus surprenante : « le pardon se trouve auprès de toi, afin qu'on te craigne ». Ce n'est pas la menace qui produit la crainte de Dieu, c'est la grâce. Celui qui a été pardonné mesure la grandeur de celui qui pardonne. Et la crainte de Dieu libère des autres peurs : les sages-femmes ne craignent plus Pharaon, le psalmiste ne craint aucun mal.
Pour la prédication, on peut suivre le fil du « ne crains pas », qui traverse toute l'Écriture, d'Abram jusqu'aux disciples. Dieu ne demande jamais de ne pas avoir peur sans donner une raison : sa présence, son rachat, son nom prononcé sur nous.
Chaîne : De la peur à la crainte de Dieu
- Gn 3.10 La peur d'Adam : « Il répondit: J'ai entendu ta voix dans le jardin, et j'ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. »
- Gn 15.1 Abram, ne crains point : « Après ces événements, la parole de l'Éternel fut adressée à Abram dans une vision, et il dit: Abram, ne crains point; je suis ton bouclier, et ta récompense sera très grande. »
- Ex 1.17 Les sages-femmes : « Mais les sages-femmes craignirent Dieu, et ne firent point ce que leur avait dit le roi d'Égypte; elles laissèrent vivre les enfants. »
- Ex 20.20 Ne vous effrayez pas : « Moïse dit au peuple: Ne vous effrayez pas; car c'est pour vous mettre à l'épreuve que Dieu est venu, et c'est pour que vous ayez sa crainte devant les yeux, afin que vous ne péchiez point. »
- Dt 10.12 Ce que Dieu demande : « Maintenant, Israël, que demande de toi l'Éternel, ton Dieu, si ce n'est que tu craignes l'Éternel, ton Dieu, afin de marcher dans toutes ses voies, d'aimer et de servir l'Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur et de toute ton âme; »
- Ps 23.4 Je ne crains aucun mal : « Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi: Ta houlette et ton bâton me rassurent. »
- Ps 130.4 Le pardon, afin qu'on te craigne : « Mais le pardon se trouve auprès de toi, Afin qu'on te craigne. »
- És 43.1 Je te rachète : « Ainsi parle maintenant l'Éternel, qui t'a créé, ô Jacob! Celui qui t'a formé, ô Israël! Ne crains rien, car je te rachète, Je t'appelle par ton nom: tu es à moi! »
- Lc 1.30 Ne crains point, Marie : « L'ange lui dit: Ne crains point, Marie; car tu as trouvé grâce devant Dieu. »
- Lc 12.32 Petit troupeau : « Ne crains point, petit troupeau; car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume. »
- 1 Jn 4.18 L'amour bannit la crainte : « La crainte n'est pas dans l'amour, mais l'amour parfait bannit la crainte; car la crainte suppose un châtiment, et celui qui craint n'est pas parfait dans l'amour. »
Mots apparentés
- yirʾāh יִרְאָה : crainte
- bāṭaḥ בָּטַח : se confier, être en sécurité
- sûr סוּר : se détourner, s'écarter ; ôter
- ḥāzaq חָזַק : être fort, fortifier, endurcir
- ʿābad עָבַד : servir, travailler, adorer
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- ʾāhav : aimer
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- pistis : foi, confiance, fidélité
- elpis : espérance
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
- eirēnē : paix
Anecdotes pour prêcher ce mot
- Des chants dans la tempête : John Wesley et les moraves du Simmonds (John Wesley, 25 janvier 1736)
- Deux lettres de deuil et un verset : « Appuyé sur les bras éternels » (Elisha Hoffman, 1887)
- Face à la foule de Wednesbury : John Wesley et l'émeute de 1743 (John Wesley, 20 octobre 1743)
- La coupe bue sans trembler : Alexandre le Grand et son médecin Philippe (Alexandre le Grand, 333 av. J.-C.)
- La marée qui s'arrête où Dieu l'a dit : la mer et ses limites (La marée, toujours)
- La prière de minuit : Martin Luther King dans sa cuisine (Martin Luther King, 27 janvier 1956)
- Le dimanche de Pentecôte de Charles Wesley : une conversion au lit (Charles Wesley, 21 mai 1738)
- Le soldat qui n'a pas tiré : Sankey et le cantique du Berger (Ira Sankey, vers 1875)
- Le verset dans la vitrine du cordonnier : Spurgeon et le choléra de 1854 (Charles Spurgeon, 1854)
- Sous le scalpel, en prière : le courage de la cheffe Kapiolani (Kapiolani, 1841)
- Une nuit de désespoir à Yale : la conversion de R. A. Torrey (R. A. Torrey, vers 1875)
- Une petite femme face à l'émeute : Gladys Aylward dans la prison de Yangcheng (Gladys Aylward, années 1930)
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver, Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament (BDB), Oxford, Clarendon Press, 1906. voir sur Amazon
- Ludwig Koehler et Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leiden, Brill, 1994-2000. voir sur Amazon
- Theological Dictionary of the Old Testament, éd. G. Johannes Botterweck et Helmer Ringgren, vol. 6, art. « yārēʾ ». voir sur Amazon
- Joachim Becker, Gottesfurcht im Alten Testament, Analecta Biblica 25, Rome, Institut biblique pontifical, 1965. voir sur Amazon
- Rudolf Otto, Das Heilige, Breslau, 1917. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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