yāṣāʾ יָצָא
Strong H3318 · verbe · sortir · 1059 occurrences
Le verbe de la sortie : quitter un lieu, jaillir, naître, partir en campagne. À sa forme causative, « faire sortir », il devient la signature de Dieu dans l'Ancien Testament : « Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte. »
Racine et étymologie
La racine y-ṣ-ʾ est bien attestée dans les langues sémitiques du Nord-Ouest : l'ugaritique et le phénicien connaissent un verbe de même forme et de même sens, et l'akkadien possède un équivalent apparenté (waṣû, « sortir »). Comme beaucoup de verbes dont la première consonne est un y (anciennement un w), yāṣāʾ perd cette consonne dans plusieurs formes : l'impératif ṣēʾ, « sors », l'infinitif ṣēʾt, « le fait de sortir ». La dernière consonne, l'aleph, s'affaiblit aussi, si bien que le mot se réduit parfois à une seule syllabe dans le texte hébreu.
Le sens premier est spatial : passer de l'intérieur à l'extérieur, franchir une limite. On sort d'une maison, d'une ville, d'une tente, d'un pays. Le verbe s'applique aussi à ce qui jaillit ou pousse : un fleuve « sortait d'Éden » (Gn 2.10), la terre « fait sortir » les vivants (Gn 1.24), une descendance « sort des entrailles » d'un homme (Gn 15.4). On l'emploie encore pour l'armée qui part en campagne, pour la parole qui sort de la bouche, et pour le soleil qui se lève.
Le thème causatif hifil, hôṣîʾ, « faire sortir », est décisif pour la théologie. C'est lui qu'emploient les formules qui résument la foi d'Israël. Du verbe dérivent plusieurs noms : môṣāʾ, « sortie, source, origine » (Mi 5.2 parle des « origines » du chef promis), tôṣāʾôt, « issues, limites », et ṣeʾĕṣāʾîm, « rejetons, descendants ». Avec plus de mille emplois, yāṣāʾ est l'un des verbes les plus fréquents de la Bible hébraïque, particulièrement dense dans l'Exode, la Genèse, Ézéchiel et les Nombres.
Sens et emplois
Sortir, quitter un lieu
Le sens concret : franchir les limites d'un lieu pour aller ailleurs. Le départ d'Abram de Charan est l'une des premières sorties qui engagent toute l'histoire du salut.
« Abram partit, comme l'Éternel le lui avait dit, et Lot partit avec lui. Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu'il sortit de Charan. »Gn 12.4, Segond 1910
Jaillir, produire
Le verbe dit aussi l'émergence de ce qui vit ou coule : un fleuve, une source, une plante. Dans la création, la terre « fait sortir » les animaux au commandement de Dieu.
« Un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras. »Gn 2.10, Segond 1910
La sortie d'Égypte
Le sens théologique majeur. Israël « est sorti » d'Égypte (forme simple) parce que Dieu l'en « a fait sortir » (forme causative). Le même verset réunit les deux formes.
« Moïse dit au peuple: Souvenez-vous de ce jour, où vous êtes sortis d'Égypte, de la maison de servitude; car c'est par sa main puissante que l'Éternel vous en a fait sortir. »Ex 13.3, Segond 1910
Dieu « qui fait sortir » : un titre divin
La formule devient une manière de nommer Dieu. Le Décalogue s'ouvre sur elle : avant tout commandement, Dieu se présente par ce qu'il a fait.
« Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude. »Ex 20.2, Segond 1910
La parole qui sort de la bouche de Dieu
Le verbe s'applique à la parole prononcée. Chez Ésaïe, la parole divine « sort » comme une messagère qui ne revient pas sans avoir accompli sa mission.
« Ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche: Elle ne retourne point à moi sans effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins. »És 55.11, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend yāṣāʾ surtout par ἐξέρχομαι, « sortir », et sa forme causative par ἐξάγω, « faire sortir, conduire dehors ». C'est aussi la Bible grecque qui a donné son nom au deuxième livre de la Torah : Ἔξοδος, « la sortie », d'où le latin Exodus et le français « Exode ». Le titre hébreu, lui, est simplement « Noms » (Shemot), d'après les premiers mots du livre.
Le Nouveau Testament reprend ce vocabulaire de manière très consciente. Lors de la Transfiguration, Moïse et Élie parlent avec Jésus « de son départ » (Lc 9.31) : le grec dit littéralement « son exode », qu'il va accomplir à Jérusalem. La mort et la résurrection de Jésus sont ainsi présentées comme une nouvelle sortie d'Égypte. Matthieu applique à l'enfant Jésus la parole d'Osée « J'ai appelé mon fils hors d'Égypte » (Mt 2.15), et l'épître aux Hébreux invite les croyants à « sortir » vers le Christ hors du camp (Hé 13.13). Segond rend le verbe par « sortir », « partir », « faire sortir », parfois « produire » ou « jaillir ».
Le débat
La sortie d'Égypte est-elle d'abord une libération politique ou une libération en vue du culte ?
- Une libération des opprimés (Gustavo Gutiérrez, Théologie de la libération, 1971) : L'Exode est l'acte fondateur d'un Dieu qui prend parti pour les pauvres contre l'oppresseur. Argument : Dieu entend le cri des esclaves (Ex 3.7) et les arrache à un système économique et politique injuste. Le salut biblique a une dimension historique et sociale qu'on ne peut spiritualiser.
- Un récit de transformation politique (Michael Walzer, Exodus and Revolution, 1985) : Le philosophe lit l'Exode comme le modèle occidental du changement politique : sortir de la servitude, traverser un désert de formation, entrer dans une terre promise sous une alliance. La sortie n'est pas une fin, mais le début d'une longue éducation à la liberté.
- D'un maître à un autre (Jon D. Levenson, « Exodus and Liberation », 1993) : Le texte ne présente pas une liberté abstraite : Israël sort du service de Pharaon pour entrer au service de Dieu. Argument : « Laisse aller mon peuple, afin qu'il me serve » (Ex 7.16). Le même verbe hébreu (ʿābad) signifie « servir » et « rendre un culte ». L'Exode mène au Sinaï et à l'alliance, non à l'autonomie.
Les textes interdisent de choisir un seul côté. La sortie est réellement une délivrance d'esclaves, et les prophètes rappellent sans cesse ce passé pour exiger la justice envers l'étranger et l'opprimé (Lv 25.38, Dt 24.18). Mais la formule « qui t'ai fait sortir » introduit les commandements (Ex 20.2) : la liberté reçue a pour but une vie d'alliance avec Dieu. Levenson rappelle utilement que l'Exode n'est pas un récit d'émancipation moderne.
Portée théologique
Yāṣāʾ dit l'événement qui définit le Dieu d'Israël. Là où d'autres peuples présentaient leurs dieux par leur domaine (le ciel, l'orage, la mer), la Bible présente le sien par un acte historique : il « fait sortir ». Le Décalogue, les fêtes, la loi sur l'esclave libéré, le repos du sabbat en Deutéronome 5 se fondent sur ce souvenir. Israël n'a pas conquis sa liberté ; il l'a reçue, et cette mémoire doit façonner sa manière de traiter les plus faibles.
Le verbe est aussi celui des commencements. Abram sort de son pays, la terre fait sortir les vivants, la parole sort de la bouche de Dieu, et Michée annonce qu'un chef « sortira » de Bethléhem. Chaque sortie ouvre un avenir que Dieu seul rend possible.
Pour la prédication, le Nouveau Testament permet de relire toute la vie chrétienne comme un exode. Jésus accomplit son propre « départ » à Jérusalem, par la croix et la résurrection, et entraîne les siens hors de la servitude du péché. La prière du Psaume 121 garde la dimension la plus quotidienne du mot : « L'Éternel gardera ton départ et ton arrivée » ; chacune de nos sorties est placée sous la garde de celui qui a fait sortir son peuple.
Chaîne : Les sorties de l'histoire du salut
- Gn 12.4 Abram sort de Charan : « Abram partit, comme l'Éternel le lui avait dit, et Lot partit avec lui. Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu'il sortit de Charan. »
- Gn 15.7 Sorti d'Ur en Chaldée : « L'Éternel lui dit encore: Je suis l'Éternel, qui t'ai fait sortir d'Ur en Chaldée, pour te donner en possession ce pays. »
- Ex 12.41 La nuit de la sortie : « Et au bout de quatre cent trente ans, le jour même, toutes les armées de l'Éternel sortirent du pays d'Égypte. »
- Ex 20.2 Le prologue du Décalogue : « Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude. »
- Ps 121.8 Gardé dans ses départs : « L'Éternel gardera ton départ et ton arrivée, Dès maintenant et à jamais. »
- És 55.11 La parole qui sort : « Ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche: Elle ne retourne point à moi sans effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins. »
- Jr 31.32 L'alliance de la sortie : « Non comme l'alliance que je traitai avec leurs pères, Le jour où je les saisis par la main Pour les faire sortir du pays d'Égypte, Alliance qu'ils ont violée, Quoique je fusse leur maître, dit l'Éternel. »
- Mi 5.2 De Bethléhem sortira un chef : « Et toi, Bethléhem Ephrata, Petite entre les milliers de Juda, De toi sortira pour moi Celui qui dominera sur Israël, Et dont l'origine remonte aux temps anciens, Aux jours de l'éternité. »
- Mt 2.15 Mon fils hors d'Égypte : « Il y resta jusqu'à la mort d'Hérode, afin que s'accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète: J'ai appelé mon fils hors d'Égypte. »
- Lc 9.31 L'exode de Jésus : « qui, apparaissant dans la gloire, parlaient de son départ qu'il allait accomplir à Jérusalem. »
Mots apparentés
- bôʾ בּוֹא : venir, entrer
- hālak הָלַךְ : aller, marcher
- pādâ פָּדָה : racheter, libérer contre un prix
- gāʾal גָּאַל : racheter, agir en proche parent
- yᵉšûʿâ יְשׁוּעָה : salut, délivrance
- ʿebed עֶבֶד : serviteur, esclave
- lāqaḥ לָקַח : prendre
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- kipper : faire l'expiation, purifier, apaiser
- sōtēria : salut, délivrance, préservation
- apolytrōsis : rédemption, libération
- hilastērion : propitiatoire, moyen d'expiation
- dikaioō : justifier, déclarer juste, donner raison
- katallagē : réconciliation
- aphesis : pardon, rémission, libération
- pas : tout, tous, chaque
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver, Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament (BDB), Oxford, 1906, art. « yāṣāʾ ». voir sur Amazon
- Ludwig Koehler, Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leiden, Brill, art. « yṣʾ ». voir sur Amazon
- Theological Dictionary of the Old Testament, Grand Rapids, Eerdmans, art. « yāṣāʾ ». voir sur Amazon
- Brevard S. Childs, The Book of Exodus: A Critical, Theological Commentary, Old Testament Library, Philadelphia, Westminster, 1974. voir sur Amazon
- Michael Walzer, Exodus and Revolution, New York, Basic Books, 1985. voir sur Amazon
- Jon D. Levenson, The Hebrew Bible, the Old Testament, and Historical Criticism, Louisville, Westminster John Knox, 1993 (chap. « Exodus and Liberation »). voir sur Amazon
- Gustavo Gutiérrez, Théologie de la libération, Bruxelles, Lumen Vitae, 1974 (original espagnol 1971). voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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