meʾōd מְאֹד
Strong H3966 · adverbe ; nom masculin · très, beaucoup ; force · 300 occurrences
Le mot hébreu qui dit l'intensité : employé comme adverbe, il signifie « très, beaucoup » ; employé comme nom, il désigne la force, la plénitude de ce qu'un être possède. Le Deutéronome en fait la mesure de l'amour dû à Dieu : « de toute ta force ».
Racine et étymologie
Les lexiques rattachent meʾōd à une racine signifiant l'abondance ou la puissance, mais aucun verbe de cette racine n'est attesté dans la Bible hébraïque. Le mot vit donc seul, et son sens se déduit de ses emplois. À l'origine, c'est un nom, « force, abondance », qui s'est figé en adverbe d'intensité, un peu comme notre « fort » dans « fort bien ». L'hébreu biblique n'a pas de suffixe de superlatif : pour dire « très bon », il ajoute meʾōd après l'adjectif ; pour dire « extrêmement », il le redouble (meʾōd meʾōd) ou le fait précéder de la préposition « dans » (bi-meʾōd).
Ce redoublement apparaît dès les récits patriarcaux : les eaux du déluge « grossirent de plus en plus » (Gn 7.19), littéralement « beaucoup, beaucoup ». En Genèse 17.2, Dieu promet à Abram de le multiplier « bi-meʾōd meʾōd », que Segond rend par « à l'infini ». La répétition n'est pas une maladresse : c'est le procédé normal de l'hébreu pour porter un adverbe à son sommet.
Comme nom, meʾōd est rare mais décisif. Il ne se rencontre guère qu'en Deutéronome 6.5 et en 2 Rois 23.25, qui reprend la même formule à propos du roi Josias. Avec un suffixe possessif (« ta force », « sa force »), il désigne alors tout ce qu'un homme a de vigueur, de capacités et de moyens.
Sens et emplois
Adverbe d'intensité : « très »
L'emploi de loin le plus fréquent. Placé après un adjectif ou un verbe, meʾōd en élève le degré. Le premier exemple biblique est le jugement de Dieu sur la création achevée : non plus seulement « bon », mais « très bon ».
« Dieu vit tout ce qu'il avait fait et voici, cela était très bon. »Gn 1.31, Segond 1910
Intensité des émotions
Le mot souligne la violence d'un sentiment, en bien comme en mal. Caïn n'est pas seulement contrarié : sa colère est extrême, et le récit en fait le seuil du premier meurtre.
« Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu. »Gn 4.5, Segond 1910
Redoublé : « à l'infini »
Doublé et renforcé par une préposition, meʾōd exprime une mesure qui dépasse tout calcul. La promesse faite à Abram ne fixe pas de limite au nombre de ses descendants.
« J'établirai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai à l'infini. »Gn 17.2, Segond 1910
Nom : la force, tout ce qu'on a
Dans le Shema d'Israël, meʾōd devient un nom avec suffixe : « ta force ». Après le cœur (la pensée et la volonté) et l'âme (la vie elle-même), il désigne la totalité des ressources de la personne, sans réserve.
« Tu aimeras l'Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. »Dt 6.5, Segond 1910
Un éloge qui reprend le Shema
L'historien deutéronomiste applique la formule du Shema au seul roi Josias : il est celui qui a aimé Dieu « de toute sa force », réalisant ce que la loi demandait.
« revînt à l'Éternel de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force, selon toute la loi de Moïse; »2 R 23.25, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend l'adverbe meʾōd le plus souvent par σφόδρα, « très, extrêmement », et le redoublement par des tournures comme σφόδρα σφόδρα. Le grec du Nouveau Testament connaît encore σφόδρα, par exemple pour la grande crainte ou la grande tristesse des disciples dans Matthieu, ce qui prolonge la couleur sémitique du récit.
Pour le nom de Deutéronome 6.5, la Septante choisit δύναμις, « puissance, capacité ». Quand Jésus cite le Shema, les évangiles varient : Marc 12.30 conserve « de toute ta force » (ἰσχύς), tandis que Matthieu 22.37 ne garde que le cœur, l'âme et la pensée. Cette hésitation montre que la traduction de meʾōd faisait difficulté : « force » physique, « capacité » intérieure, ou « biens » matériels ? La Vulgate a fixé « fortitudo », et nos versions françaises ont suivi avec « force ».
Le débat
Dans le Shema (Dt 6.5), « de toute ta force » vise-t-il la vigueur de la personne ou ses biens matériels ?
- Les biens et les ressources (Mishna, traité Berakhot 9.5) : La tradition rabbinique comprend « de tout ton meʾōd » comme « de tout ton argent », et y ajoute une seconde lecture : aimer Dieu en toute mesure qu'il nous mesure, dans le bien comme dans le malheur. Aimer Dieu engage alors aussi les possessions.
- La puissance et la capacité (Septante (δύναμις) et Vulgate (fortitudo)) : Les traductions anciennes y voient l'énergie de la personne, ce qui s'accorde avec l'emploi du mot comme adverbe d'intensité : aimer Dieu « très fort », de toute son énergie.
- Une gradation vers la totalité (exégèse moderne du Deutéronome) : Le cœur, l'âme, puis meʾōd forment une progression : après l'intérieur et la vie vient « l'excédent » de la personne, tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle a. Le mot ne choisit pas entre la vigueur et les biens : il dit l'absence de réserve.
Le sens adverbial dominant (« très ») invite à lire le nom comme une intensité totale plutôt que comme une catégorie précise. La lecture rabbinique des biens n'est pas fausse : elle en tire une application concrète. « De toute ta force » reste une bonne traduction, à condition d'y entendre tout ce dont on dispose.
Portée théologique
Un petit adverbe porte une grande théologie. Le premier meʾōd de la Bible qualifie l'œuvre de Dieu : le monde n'est pas seulement bon, il est « très bon ». Avant toute faute, l'Écriture affirme l'excellence du créé, et cette affirmation fonde la valeur du corps, du travail et de la matière dans la foi biblique.
Le même mot mesure ensuite la réponse humaine. Le Shema ne demande pas un amour partiel ou spécialisé : après le cœur et l'âme, il réclame « toute ta force », c'est-à-dire tout ce qui déborde encore. La tradition juive y a lu l'engagement des biens, la lecture chrétienne l'engagement de toutes les énergies ; les deux convergent vers une foi sans réserve. Josias en devient le modèle, et Jésus place ce commandement en tête de toute la loi. Pour la prédication, meʾōd rappelle que Dieu donne « très » et appelle à aimer « très » : à la surabondance de la grâce répond la totalité de l'engagement.
Chaîne : Le « très » de Dieu et la réponse totale de l'homme
- Gn 1.31 La création très bonne : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait et voici, cela était très bon. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le sixième jour. »
- Gn 7.19 Les eaux du déluge : « Les eaux grossirent de plus en plus, et toutes les hautes montagnes qui sont sous le ciel entier furent couvertes. »
- Gn 15.1 Une récompense très grande : « Après ces événements, la parole de l'Éternel fut adressée à Abram dans une vision, et il dit: Abram, ne crains point; je suis ton bouclier, et ta récompense sera très grande. »
- Gn 17.2 Une descendance à l'infini : « J'établirai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai à l'infini. »
- Dt 6.5 Le Shema : de toute ta force : « Tu aimeras l'Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. »
- 2 R 23.25 Josias, l'amour sans réserve : « Avant Josias, il n'y eut point de roi qui, comme lui, revînt à l'Éternel de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force, selon toute la loi de Moïse; et après lui, il n'en a point paru de semblable. »
- Ps 119.140 Une parole entièrement éprouvée : « Ta parole est entièrement éprouvée, Et ton serviteur l'aime. »
- Mc 12.30 Jésus cite le Shema : « et: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. »
- 1 Jn 4.19 Aimer parce qu'il a aimé le premier : « Pour nous, nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier. »
Mots apparentés
- ʾāhav אָהַב : aimer
- lēb לֵב : cœur, intérieur, intelligence
- nefeš נֶפֶשׁ : être vivant, vie, âme
- gādôl גָּדוֹל : grand
- rab רַב : nombreux, abondant, grand ; chef
- lēbāb לֵבָב : cœur
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- yirʾāh : crainte
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- pistis : foi, confiance, fidélité
- elpis : espérance
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
Anecdotes pour prêcher ce mot
- Des chants dans la tempête : John Wesley et les moraves du Simmonds (John Wesley, 25 janvier 1736)
- Deux mers, un même fleuve : la mer de Galilée et la mer Morte (La mer Morte, toujours)
- Le chapelet d'Ampère et la foi du jeune Frédéric Ozanam (André-Marie Ampère, vers 1831)
- Le verset dans la vitrine du cordonnier : Spurgeon et le choléra de 1854 (Charles Spurgeon, 1854)
- Mourir sur un lit de cendres : les derniers jours de Saint Louis (Louis IX (Saint Louis), 25 août 1270)
- « Le garçon qui pousse la charrue » : la promesse de William Tyndale (William Tyndale, vers 1522)
- « Plus près de toi, mon Dieu » sur le pont du Titanic ? (Sarah Flower Adams, 15 avril 1912)
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver, Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, Oxford, Clarendon Press, 1906. voir sur Amazon
- Ludwig Koehler, Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament, Leyde, Brill, 1994-2000. voir sur Amazon
- R. Laird Harris, Gleason L. Archer, Bruce K. Waltke (dir.), Theological Wordbook of the Old Testament, Chicago, Moody Press, 1980. voir sur Amazon
- Moshe Weinfeld, Deuteronomy 1-11, Anchor Bible 5, New York, Doubleday, 1991. voir sur Amazon
- Mishna, traité Berakhot 9.5. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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