ʿāśār עָשָׂר

Strong H6240 · nom de nombre · dix (dans les nombres 11 à 19) · 337 occurrences

Forme particulière de « dix » que l'hébreu emploie seulement pour composer les nombres de onze à dix-neuf. Discret en apparence, le mot porte pourtant le nombre le plus chargé de sens de l'Écriture : douze, celui des tribus d'Israël puis des apôtres.

Racine et étymologie

La racine ʿ-ś-r est celle du nombre dix dans tout le domaine sémitique : on la retrouve en akkadien, en araméen, en arabe et en éthiopien. L'hébreu biblique en tire plusieurs mots voisins. Le nombre « dix » employé seul se dit ʿeśer ou ʿăśārāh (H6235) ; les dizaines se forment sur le pluriel ʿeśrîm, « vingt » (H6242). La forme ʿāśār, avec son féminin ʿeśrēh, est réservée à la composition des nombres de onze à dix-neuf : on dit littéralement « un-dix », « deux-dix », « quatre-dix », un peu comme le français « dix-sept » mais dans l'ordre inverse.

Cette construction obéit à une règle déroutante pour le lecteur moderne : l'unité et la dizaine prennent chacune la forme masculine ou féminine selon le nom compté, et l'accord des unités se fait souvent « à l'envers » (forme féminine avec un nom masculin). C'est pourquoi on rencontre tantôt šenêm ʿāśār, tantôt šetêm ʿeśrēh pour « douze ». Les grammaires de Joüon-Muraoka ou de Gesenius consacrent plusieurs paragraphes à ces subtilités.

De la même racine viennent le verbe ʿāśar, « prélever le dixième » (H6237), et le nom maʿăśēr, « dîme » (H4643) : la dîme est littéralement « la part du dix ». Le vocabulaire du nombre et celui de l'offrande se rejoignent donc dans la même famille de mots.

Sens et emplois

  1. Douze : le nombre des tribus

    L'emploi le plus fréquent et le plus important. Les fils de Jacob sont douze, et ce nombre devient la signature même du peuple de Dieu, conservée même quand la liste des noms varie (Lévi retiré, Joseph dédoublé en Éphraïm et Manassé).

    « Ce sont là tous ceux qui forment les douze tribus d'Israël. »Gn 49.28, Segond 1910
  2. Douze dans le culte et les signes

    Le nombre des tribus se répète dans les objets du culte et les gestes commémoratifs : douze pierres au pied du Sinaï, douze pierres sur le pectoral du grand prêtre, douze pierres tirées du Jourdain, douze pierres de l'autel d'Élie.

    « il bâtit un autel au pied de la montagne, et dressa douze pierres pour les douze tribus d'Israël. »Ex 24.4, Segond 1910
  3. Dates du calendrier

    Les nombres de onze à dix-neuf servent à dater les fêtes. La Pâque est fixée au quatorzième jour du premier mois, et Pourim aux quatorzième et quinzième jours d'Adar.

    « Vous le garderez jusqu'au quatorzième jour de ce mois; »Ex 12.6, Segond 1910
  4. Durées et chiffres de récit

    Dans les généalogies, les chroniques royales ou les récits, le mot entre dans les durées et les décomptes : années de règne, âges, nombres de soldats. Il arrive aussi dans de très grands nombres, comme les « douze myriades » de Ninive, rendues par « cent vingt mille ».

    « Pendant douze ans, ils avaient été soumis à Kedorlaomer; et la treizième année, ils s'étaient révoltés. »Gn 14.4, Segond 1910
  5. Le compte de la compassion

    En Jonas 4.11, le chiffre sert l'argument final du livre : Dieu fait valoir la multitude des habitants de Ninive pour justifier sa pitié envers une ville païenne.

    « Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes »Jon 4.11, Segond 1910

Passerelle hébreu – grec

La Septante rend ces nombres composés par les formes grecques ordinaires : ἕνδεκα (onze), δώδεκα (douze), δεκατέσσαρες (quatorze), etc. Le grec forme ces nombres sur δέκα, « dix », exactement comme l'hébreu les forme sur ʿāśār. Le mot n'a donc pas de traduction unique ; il disparaît dans un nombre composé.

C'est par δώδεκα que l'héritage passe au Nouveau Testament. Jésus choisit « les Douze » (Mc 3.14), nombre qui renvoie évidemment aux tribus : il leur promet de « juger les douze tribus d'Israël » (Mt 19.28). Après la défection de Judas, l'Église se hâte de compléter le collège (Ac 1.26) ; Jacques écrit « aux douze tribus qui sont dans la dispersion » (Jc 1.1) ; et la Jérusalem nouvelle porte douze portes au nom des tribus et douze fondements au nom des apôtres (Ap 21.12-14). Le lecteur français qui rencontre « douze » dans le Nouveau Testament entend donc l'écho direct de ce petit mot hébreu.

Le débat

Le système des douze tribus reflète-t-il une institution historique de l'Israël ancien, ou une construction littéraire et théologique plus tardive ?

L'hypothèse amphictyonique de Noth est aujourd'hui largement abandonnée, mais elle a mis en lumière un fait juste : le chiffre douze est structurant. Les variations des listes (Gn 49, Nb 1, Dt 33, Éz 48) montrent que le nombre est tenu avant les noms. Le Nouveau Testament le confirme en reconstituant les Douze après Judas : douze dit « Israël tout entier ».

Portée théologique

Un mot de grammaire peut porter une théologie. Dans l'immense majorité de ses emplois, ʿāśār sert à dire « douze », et ce nombre est celui d'Israël. Il rappelle que le peuple de Dieu n'est pas une masse anonyme mais une famille articulée, faite de tribus distinctes et pourtant unies. Les douze pierres du Sinaï, du pectoral, du Jourdain et du Carmel rendent cette unité visible : chaque tribu a sa place devant Dieu, aucune ne manque.

Le geste d'Élie est éloquent : au moment où le royaume est divisé, il bâtit l'autel avec douze pierres, affirmant que l'Israël véritable reste un. Les exilés revenus avec Esdras offrent de même douze taureaux « pour tout Israël », alors qu'ils ne représentent qu'un petit reste. Jésus reprend ce symbole en appelant les Douze : il signifie la restauration du peuple entier autour de lui. L'Apocalypse achève la ligne en inscrivant ensemble sur la ville sainte les noms des douze tribus et des douze apôtres : l'Église ne remplace pas Israël, elle s'élève sur ses fondations.

Pour la prédication, Jonas 4.11 offre un contrepoint précieux : ici, le nombre ne compte pas les élus mais les païens de Ninive, et Dieu s'en sert pour justifier sa pitié. Le Dieu qui compte ses tribus compte aussi les foules qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche.

Chaîne : Douze, le nombre du peuple de Dieu

  1. Gn 17.20 Les douze princes d'Ismaël : « À l'égard d'Ismaël, je t'ai exaucé. Voici, je le bénirai, je le rendrai fécond, et je le multiplierai à l'infini; il engendrera douze princes, et je ferai de lui une grande nation. »
  2. Gn 35.22 Les douze fils de Jacob : « Pendant qu'Israël habitait cette contrée, Ruben alla coucher avec Bilha, concubine de son père. Et Israël l'apprit. Les fils de Jacob étaient au nombre de douze. »
  3. Gn 49.28 La bénédiction des tribus : « Ce sont là tous ceux qui forment les douze tribus d'Israël. Et c'est là ce que leur dit leur père, en les bénissant. Il les bénit, chacun selon sa bénédiction. »
  4. Ex 24.4 Douze pierres au Sinaï : « Moïse écrivit toutes les paroles de l'Éternel. Puis il se leva de bon matin; il bâtit un autel au pied de la montagne, et dressa douze pierres pour les douze tribus d'Israël. »
  5. Ex 28.21 Le pectoral du grand prêtre : « Il y en aura douze, d'après les noms des fils d'Israël; elles seront gravées comme des cachets, chacune avec le nom de l'une des douze tribus. - »
  6. Jos 4.3 Douze pierres du Jourdain : « Donnez-leur cet ordre: Enlevez d'ici, du milieu du Jourdain, de la place où les sacrificateurs se sont arrêtés de pied ferme, douze pierres, que vous emporterez avec vous, et que vous déposerez dans le lieu où vous passerez cette nuit. »
  7. 1 R 18.31 L'autel d'Élie : « Il prit douze pierres d'après le nombre des tribus des fils de Jacob, auquel l'Éternel avait dit: Israël sera ton nom; »
  8. Esd 8.35 Douze taureaux pour tout Israël : « Les fils de la captivité revenus de l'exil offrirent en holocauste au Dieu d'Israël douze taureaux pour tout Israël, quatre-vingt-seize béliers, soixante-dix-sept agneaux, et douze boucs comme victimes expiatoires, le tout en holocauste à l'Éternel. »
  9. Mt 10.1 Les douze disciples : « Puis, ayant appelé ses douze disciples, il leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité. »
  10. Mt 19.28 Douze trônes : « Jésus leur répondit: Je vous le dis en vérité, quand le Fils de l'homme, au renouvellement de toutes choses, sera assis sur le trône de sa gloire, vous qui m'avez suivi, vous serez de même assis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël. »
  11. Jc 1.1 Les douze tribus dispersées : « Jacques, serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ, aux douze tribus qui sont dans la dispersion, salut! »
  12. Ap 21.14 Les fondements de la ville : « La muraille de la ville avait douze fondements, et sur eux les douze noms des douze apôtres de l'agneau. »

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Bibliographie

Pour aller plus loin

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