heis εἷς
Strong G1520 · adjectif numéral cardinal · un, un seul · 345 occurrences
Le nombre « un » : ce qui est seul, unique, ou ce qui fait unité. Dans le Nouveau Testament, le mot porte la confession d'un seul Dieu héritée du Shema, et l'unité du peuple que ce Dieu rassemble en Christ.
Racine et étymologie
Εἷς est le numéral « un » du grec ancien. Il se décline sur trois genres : εἷς au masculin, μία au féminin, ἕν au neutre, avec un génitif ἑνός qui laisse voir le radical ἑν-. Les linguistes rattachent ce radical à une forme indo-européenne signifiant « un, ensemble », que l'on retrouve dans le latin « semel » (une fois) et « simplex » (simple). Le mot n'a donc rien de technique : c'est le chiffre le plus courant de la langue.
Plusieurs mots du Nouveau Testament sont bâtis sur lui. Οὐδείς (« personne, aucun ») et μηδείς sont formés de la négation et de εἷς : littéralement « pas même un ». Ἑνότης, « unité », n'apparaît que deux fois, en Éphésiens 4, pour l'unité de l'Esprit et de la foi. Le grec possède aussi μόνος, « seul », qui insiste sur l'exclusion des autres, alors que εἷς insiste sur le nombre et sur l'unité.
Dans l'usage courant de la koinè, εἷς sert aussi d'article indéfini (« un certain ») et de pronom distributif (« l'un… l'autre »). Ces emplois banals sont nombreux dans les Évangiles. C'est le contexte, et en particulier l'écho de la Septante, qui donne au mot sa charge théologique.
Sens et emplois
Le nombre un, opposé à plusieurs
Le sens premier : une seule unité, souvent pour souligner qu'aucune parcelle n'est négligeable. Jésus affirme que la Loi ne perdra pas même la plus petite lettre.
« il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre »Mt 5.18, Segond 1910
L'unicité de Dieu
Reprise du Shema de Deutéronome 6.4 : Dieu est un, sans rival ni partage. Jésus en fait le premier commandement, et Paul y appuie l'universalité du salut.
« Ecoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l'unique Seigneur; »Mc 12.29, Segond 1910
L'unité des croyants
Le mot passe de Dieu à ceux qu'il rassemble : une unité qui ne supprime pas les différences mais les dépasse, sur le modèle de l'unité du Père et du Fils.
« afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi »Jn 17.21, Segond 1910
Un seul homme pour tous
Chez Paul, « un seul » désigne la personne dont l'acte engage une multitude : Adam d'un côté, le Christ de l'autre.
« par l'obéissance d'un seul beaucoup seront rendus justes. »Rm 5.19, Segond 1910
Un certain, l'un… l'autre
Emplois ordinaires de la langue parlée : article indéfini ou distributif. Ils rappellent que le mot n'est pas en lui-même un terme sacré.
« l'un sera pris et l'autre laissé; »Mt 24.40, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, εἷς traduit très régulièrement l'hébreu ʾeḥād, « un ». La phrase décisive est le Shema : « l'Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel » (Dt 6.4), rendu en grec par κύριος εἷς ἐστιν. Quand Jésus cite ce texte en Marc 12.29, ou quand Jacques rappelle « Tu crois qu'il y a un seul Dieu » (Jc 2.19), c'est donc toute la confession d'Israël qui résonne derrière le petit mot grec.
Le même ʾeḥād se trouve dans « ils deviendront une seule chair » (Gn 2.24), cité par Jésus en Matthieu 19.6, et dans la promesse de Zacharie : « l'Éternel sera le seul Éternel, et son nom sera le seul nom » (Za 14.9). L'unité de Dieu et l'unité qu'il crée entre les êtres sont ainsi liées dès l'Ancien Testament. La Vulgate rend le mot par « unus », et Segond alterne « un », « un seul », « l'unique » selon l'insistance du contexte.
Le débat
En 1 Corinthiens 8.6, Paul inclut-il Jésus dans l'unique Dieu du Shema, ou le place-t-il à côté de lui comme son agent ?
- Un Shema « christologique » (N. T. Wright, The Climax of the Covenant, 1991) : Paul réécrit le Shema en répartissant ses deux termes : « Dieu » est dit du Père, « Seigneur » de Jésus. Jésus est donc placé à l'intérieur de la confession monothéiste, non en dehors.
- Le monothéisme christologique (Richard Bauckham, Jesus and the God of Israel, 2008) : Le judaïsme du Second Temple définissait l'unicité de Dieu par son rôle de créateur et de souverain. En attribuant à Jésus la création (« par qui sont toutes choses »), Paul l'inclut dans l'identité même du Dieu unique.
- Une distinction maintenue (James D. G. Dunn, Did the First Christians Worship Jesus?, 2010) : Paul garde une hiérarchie : le Père est la source de toutes choses, le Seigneur en est le médiateur. Le texte exalte Jésus sans encore formuler son égalité avec Dieu.
Tous reconnaissent que Paul cite le Shema et que la formule est sans précédent dans le judaïsme. La structure même du verset, qui reprend les deux mots « Dieu » et « Seigneur » de Dt 6.4, donne du poids à la lecture de Wright et Bauckham ; Dunn rappelle à juste titre que le Père y reste l'origine. Le « un seul » est partagé sans être divisé.
Portée théologique
Le plus petit des nombres porte la plus grande confession de la Bible. Israël se distinguait des nations non par l'idée abstraite d'un dieu suprême, mais par l'attachement exclusif à un seul Dieu qui réclame tout le cœur. Le Nouveau Testament ne renonce jamais à ce « un seul » : Jésus le cite comme premier commandement, Paul en tire que Juifs et païens sont justifiés par le même Dieu (Rm 3.30). La nouveauté chrétienne est de confesser Jésus à l'intérieur de cette unicité, sans la briser.
De l'unité de Dieu découle l'unité de son peuple. Éphésiens 4 enchaîne les « un seul » : un seul corps, un seul Esprit, une seule espérance, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu. Pour la prédication, le message est clair : les divisions de l'Église contredisent ce qu'elle confesse de Dieu. La prière de Jésus en Jean 17 donne même à cette unité une portée missionnaire : elle est le signe offert au monde « pour que le monde croie ». Galates 3.28 précise que cette unité ne passe pas par l'uniformité : Juif, Grec, esclave, libre, homme, femme restent ce qu'ils sont, mais aucune de ces différences ne fonde plus un rang devant Dieu.
Chaîne : Un seul Dieu, un seul peuple
- Gn 2.24 Une seule chair : « C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. »
- Dt 6.4 Le Shema : « Ecoute, Israël! l'Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel. »
- Za 14.9 Le seul nom : « L'Éternel sera roi de toute la terre; En ce jour-là, l'Éternel sera le seul Éternel, Et son nom sera le seul nom. »
- Ml 2.10 Un seul père : « N'avons-nous pas tous un seul père? N'est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés? Pourquoi donc sommes-nous infidèles l'un envers l'autre, En profanant l'alliance de nos pères? »
- Mc 12.29 Le premier commandement : « Jésus répondit: Voici le premier: Ecoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l'unique Seigneur; »
- Jn 10.30 Le Père et le Fils : « Moi et le Père nous sommes un. »
- Jn 17.21 La prière pour l'unité : « afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m'as envoyé. »
- Rm 5.19 Adam et le Christ : « Car, comme par la désobéissance d'un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l'obéissance d'un seul beaucoup seront rendus justes. »
- 1 Co 8.6 Un seul Dieu, un seul Seigneur : « néanmoins pour nous il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes. »
- Ga 3.28 Tous un en Christ : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. »
- Ep 4.5 Une seule foi : « il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, »
- 1 Tm 2.5 Un seul médiateur : « Car il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme, »
Mots apparentés
Autres mots du thème « Dieu et ses noms »
- YHWH : l'Éternel, le Seigneur
- ʾĕlōhîm : Dieu, dieux
- ʾēl : Dieu, le Dieu fort
- ʾădōnāy : Seigneur, mon Seigneur
- šadday : le Tout-Puissant
- qādôš : saint
- kāḇôd : gloire, poids, honneur
- patēr : père
Bibliographie
- Ethelbert Stauffer, art. « εἷς », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 2. voir sur Amazon
- Walter Bauer, Frederick W. Danker et al., A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature (BDAG), 3e éd., Chicago, 2000. voir sur Amazon
- N. T. Wright, The Climax of the Covenant: Christ and the Law in Pauline Theology, Édimbourg, T&T Clark, 1991. voir sur Amazon
- Richard Bauckham, Jesus and the God of Israel, Grand Rapids, Eerdmans, 2008. voir sur Amazon
- James D. G. Dunn, Did the First Christians Worship Jesus? The New Testament Evidence, Londres, SPCK, 2010. voir sur Amazon
Pour aller plus loin
- Bible d'étude Segond 21
- Vocabulaire de théologie biblique (X. Léon-Dufour)
- Grand dictionnaire de la Bible (Excelsis)
- Nouveau Testament interlinéaire grec-français
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