yād יָד
Strong H3027 · nom féminin · main, puissance · 1608 occurrences
La main, organe qui saisit, donne, frappe et bénit. En hébreu, elle dit aussi la puissance, la possession et la médiation : la « main forte » de Dieu délivre Israël d'Égypte, et sa parole arrive « par la main » des prophètes.
Racine et étymologie
Yād appartient au fonds le plus ancien des langues sémitiques : on retrouve le même mot, avec le même sens de « main », en akkadien (idu), en ougaritique, en araméen et en arabe (yad). C'est un nom biconsonantique primitif, qui ne dérive d'aucun verbe ; il est au contraire le point de départ de nombreux emplois figurés. Grammaticalement il est féminin, comme la plupart des parties doubles du corps, et connaît un duel, yādayim, « les deux mains ».
Le mot est l'un des plus fréquents de la Bible hébraïque : 1608 emplois selon l'outil de comptage du site, répartis dans presque tous les livres, avec une densité particulière dans les récits (Samuel, Exode, Juges) et chez les prophètes Jérémie, Ézéchiel et Ésaïe. Une telle fréquence tient moins à l'anatomie qu'aux expressions composées : beyad, « dans la main de », signifie « par, au moyen de » ; miyyad, « de la main de », veut dire « au pouvoir de » ; ʿal-yad, « sur la main de », « à côté de, sous la direction de ».
Le sens concret s'élargit donc en trois directions : la force (la main qui agit), la possession (ce que l'on tient « en main ») et l'agence (celui par la main de qui une chose se fait). Plus rarement, yād désigne un monument commémoratif, comme la stèle qu'Absalom se fit dresser (2 S 18.18), d'où l'expression « une place et un nom » (yād wāšēm) d'Ésaïe 56.5, devenue le nom du mémorial de la Shoah à Jérusalem. Le mot voisin kap (H3709) désigne plutôt la paume ou le creux de la main.
Sens et emplois
La main de l'homme
Le sens premier : l'organe qui saisit et agit. Dès Genèse 3, la main tendue vers l'arbre résume le désir humain de s'approprier ce qui ne lui est pas donné.
« Empêchons-le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement. »Gn 3.22, Segond 1910
La main forte de Dieu qui délivre
Formule du credo de l'Exode : Dieu libère son peuple par une puissance qui s'exerce dans l'histoire. Le couple « main forte » et « bras étendu » revient surtout dans le Deutéronome.
« Et l'Éternel nous fit sortir d'Égypte, à main forte et à bras étendu, avec des prodiges de terreur, avec des signes et des miracles. »Dt 26.8, Segond 1910
Par la main de : l'agent de Dieu
Beyad, littéralement « par la main de », présente un être humain comme l'instrument par lequel Dieu parle ou agit. Segond traduit simplement « par ».
« la parole de l'Éternel fut adressée par Aggée, le prophète, »Ag 1.1, Segond 1910
La main de l'Éternel sur le prophète
Expression de l'inspiration et de l'emprise divine : le prophète est saisi, transporté, rendu capable d'une parole ou d'un acte qui le dépasse.
« c'est là que la main de l'Éternel fut sur lui. »Éz 1.3, Segond 1910
Au pouvoir de, sous la garde de
Être « dans la main » de quelqu'un, c'est être en son pouvoir. Le psalmiste retourne l'image en confiance : sa vie est remise à la garde de Dieu.
« Je remets mon esprit entre tes mains; »Ps 31.6, Segond 1910
Le geste rituel de l'imposition
Poser la main sur l'animal offert, ou sur un successeur, établit un lien d'identification ou de transmission.
« Il posera sa main sur la tête de l'holocauste, »Lv 1.4, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend yād presque partout par χείρ, « main », y compris dans les tournures figurées : ἐν χειρὶ κραταιᾷ, « à main forte », ou διὰ χειρός, « par la main de ». Ces hébraïsmes passent tels quels dans le grec du Nouveau Testament, qui parle des miracles faits « par les mains des apôtres » (Ac 5.12) ou de la parole reçue « par l'entremise » d'un médiateur. Le lecteur français reconnaîtra derrière ces formules une manière très sémitique de dire l'action déléguée.
Parfois cependant les traducteurs grecs ont préféré expliciter : yād devient alors δύναμις, « puissance », ou disparaît au profit d'une simple préposition. La Vulgate a gardé « manus » et l'expression « in manu forti et brachio extento ». Segond suit l'usage français : il conserve « main » quand l'image est vivante, mais rend beyad par « par » ou « au moyen de » lorsque le mot n'est plus qu'un outil grammatical, ce qui masque au lecteur la présence du terme dans des centaines de versets.
Le débat
D'où vient la formule « à main forte et à bras étendu », et que veut-elle dire exactement ?
- Une formule de l'école deutéronomiste (Moshe Weinfeld, 1972) : Dans Deuteronomy and the Deuteronomic School, Weinfeld range l'expression parmi les tournures caractéristiques du style deutéronomique. Argument : elle se concentre dans le Deutéronome et les textes qui en dépendent (Jr 32.21, 1 R 8.42), alors que l'Exode emploie plutôt « main forte » seule.
- Une réponse à la propagande royale égyptienne (James K. Hoffmeier, 1986) : Dans un article de la revue Biblica, Hoffmeier montre que les inscriptions des pharaons célèbrent le « bras fort » du roi vainqueur. Le récit hébreu retournerait ce langage : c'est la main de l'Éternel, et non celle de Pharaon, qui l'emporte. L'expression serait donc ancienne et polémique.
- Deux fléaux distincts (Haggadah de Pâque (lecture rabbinique)) : Le commentaire traditionnel de Dt 26.8 lu au repas pascal détaille chaque mot : la « main forte » désigne la peste du bétail, le « bras étendu » l'épée. Cette lecture atomisante montre combien la formule était méditée, mais elle dépasse l'intention d'une expression d'abord rhétorique.
Les deux premières positions ne s'excluent pas : une image ancienne, peut-être forgée face à l'idéologie pharaonique, a pu être fixée en formule de credo par les auteurs deutéronomiques. Dans tous les cas, le sens est clair : la délivrance d'Égypte est l'œuvre de Dieu seul, et la main qui frappe l'oppresseur est la même qui « fait sortir » son peuple (Dt 5.15).
Portée théologique
Parler de la « main » de Dieu, c'est dire qu'il agit réellement dans l'histoire, sans pour autant lui prêter un corps. L'image est un anthropomorphisme assumé : la Bible ne craint pas de représenter Dieu par les gestes de l'homme, parce qu'elle veut affirmer un Dieu qui intervient, saisit, frappe et délivre. La sortie d'Égypte en est le modèle : Israël confesse qu'il n'a pas été libéré par sa propre force, mais « à main forte et à bras étendu ». Le rappel de cette délivrance fonde même le sabbat (Dt 5.15), repos de l'ancien esclave.
La formule « par la main de » corrige une lecture trop triomphale. La main divine passe par des mains humaines : Moïse, Gédéon, les prophètes. Dieu ne supprime pas ses agents, il les engage, avec leurs hésitations (Jg 6.36). Pour la prédication, ce double usage est précieux : la puissance de Dieu n'humilie pas l'homme, elle l'emploie.
Enfin, la main est un lieu de confiance. « Mes destinées sont dans ta main » (Ps 31.16) : le croyant accepte d'être « au pouvoir » de Dieu parce que cette main est celle qui a délivré. Jésus mourant reprend le Psaume 31 (Lc 23.46), et l'Évangile de Jean promet que nul ne ravira les brebis de la main du Père. La main qui frappait Pharaon devient la main qui garde.
Chaîne : La main de Dieu dans l'histoire du salut
- Gn 3.22 La main tendue vers l'arbre : « L'Éternel Dieu dit: Voici, l'homme est devenu comme l'un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement. »
- Ex 6.1 L'annonce de la main puissante : « L'Éternel dit à Moïse: Tu verras maintenant ce que je ferai à Pharaon; une main puissante le forcera à les laisser aller, une main puissante le forcera à les chasser de son pays. »
- Ex 17.11 Les mains levées de Moïse : « Lorsque Moïse élevait sa main, Israël était le plus fort; et lorsqu'il baissait sa main, Amalek était le plus fort. »
- Nb 11.23 La main de l'Éternel est-elle courte ? : « L'Éternel répondit à Moïse: La main de l'Éternel serait-elle trop courte? Tu verras maintenant si ce que je t'ai dit arrivera ou non. »
- Dt 26.8 Le credo de la sortie d'Égypte : « Et l'Éternel nous fit sortir d'Égypte, à main forte et à bras étendu, avec des prodiges de terreur, avec des signes et des miracles. »
- Jg 6.36 Délivrer par la main de Gédéon : « Gédéon dit à Dieu: Si tu veux délivrer Israël par ma main, comme tu l'as dit, »
- Ps 31.6 Remettre son esprit : « Je remets mon esprit entre tes mains; Tu me délivreras, Éternel, Dieu de vérité! »
- És 59.1 Une main assez longue pour sauver : « Non, la main de l'Éternel n'est pas trop courte pour sauver, Ni son oreille trop dure pour entendre. »
- Éz 1.3 La main sur le prophète : « la parole de l'Éternel fut adressée à Ézéchiel, fils de Buzi, le sacrificateur, dans le pays des Chaldéens, près du fleuve du Kebar; et c'est là que la main de l'Éternel fut sur lui. »
- Lc 23.46 Jésus remet son esprit au Père : « Jésus s'écria d'une voix forte: Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira. »
- Jn 10.29 Nul ne ravit de la main du Père : « Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tous; et personne ne peut les ravir de la main de mon Père. »
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- yᵉšûʿâ : salut, délivrance
- gāʾal : racheter, agir en proche parent
- pādâ : racheter, libérer contre un prix
- kipper : faire l'expiation, purifier, apaiser
- sōtēria : salut, délivrance, préservation
- apolytrōsis : rédemption, libération
- hilastērion : propitiatoire, moyen d'expiation
- dikaioō : justifier, déclarer juste, donner raison
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver, Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament (BDB), Oxford, Clarendon Press, 1906, art. « יָד ».
- Ludwig Koehler, Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leiden, Brill, 1994-2000, art. « יָד ».
- Art. « yād », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 5, Grand Rapids, Eerdmans, 1986.
- Paul Dhorme, L'emploi métaphorique des noms de parties du corps en hébreu et en akkadien, Paris, Gabalda, 1923.
- Moshe Weinfeld, Deuteronomy and the Deuteronomic School, Oxford, Clarendon Press, 1972.
- James K. Hoffmeier, « The Arm of God versus the Arm of Pharaoh in the Exodus Narratives », Biblica 67, 1986.
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