apolytrōsis ἀπολύτρωσις
Strong G629 · nom féminin · rédemption, libération · 10 occurrences
La libération d'un captif ou d'un esclave, à l'origine moyennant une rançon. Dans le Nouveau Testament, le mot désigne la délivrance que Dieu accorde en Jésus-Christ : déjà reçue comme pardon des péchés, encore attendue comme libération du corps au dernier jour.
Racine et étymologie
Le mot est construit sur le verbe λύω (lyō), « délier, détacher », dont dérive λύτρον (lytron), « prix de la libération, rançon ». De lytron vient le verbe λυτρόω (lytroō), « libérer contre une rançon », puis le nom λύτρωσις (lytrōsis), « rachat ». Le préfixe ἀπό (apo), « hors de », renforce l'idée d'arrachement : apolytrōsis est la libération qui fait sortir d'un état de servitude.
Le mot est rare en grec profane. On le trouve chez quelques auteurs et dans des inscriptions pour la libération de prisonniers de guerre ou d'esclaves contre paiement. Adolf Deissmann a rapproché le vocabulaire paulinien du rachat des affranchissements sacrés pratiqués notamment à Delphes, où l'esclave était fictivement « acheté » par un dieu pour devenir libre ; ce parallèle éclaire surtout des formules comme « vous avez été rachetés à un grand prix » (1 Co 6.20), qui emploient un autre verbe.
Dans la Septante, apolytrōsis n'apparaît qu'une fois, dans la version ancienne de Daniel 4, pour la délivrance de Nabuchodonosor rendu à la raison. Le Nouveau Testament l'adopte pourtant comme terme théologique, en le chargeant de tout l'héritage du rachat biblique.
Sens et emplois
La délivrance finale
Dans le discours sur la fin des temps, Jésus annonce que les bouleversements cosmiques ne doivent pas terrifier les disciples : ils signalent que leur libération approche. Le mot garde ici une forte couleur eschatologique, proche de la « délivrance de Jérusalem » attendue par Anne (Lc 2.38).
« parce que votre délivrance approche. »Lc 21.28, Segond 1910
La rédemption accomplie en Christ
Dans le passage central de Romains, la justification gratuite repose sur une rédemption située « en Jésus-Christ ». Le verset suivant précise le moyen : son sang, et la figure du propitiatoire (Rm 3.25). La rédemption est un fait accompli dont le croyant bénéficie.
« par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ. »Rm 3.24, Segond 1910
Le pardon des péchés
En Éphésiens et Colossiens, la rédemption est expliquée par une apposition : elle est « la rémission des péchés ». Le captif est libéré de l'esclavage de la faute ; le prix est indiqué par l'expression « par son sang ».
« En lui nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, »Ep 1.7, Segond 1910
La rédemption du corps
Paul attend une libération encore à venir, qui concerne le corps lui-même et, avec lui, toute la création qui « soupire ». Le même futur se lit dans « le jour de la rédemption » (Ep 4.30), dont l'Esprit est le sceau et le gage (Ep 1.14).
« en attendant l'adoption, la rédemption de notre corps. »Rm 8.23, Segond 1910
Rachat des fautes de l'ancienne alliance
L'Épître aux Hébreux applique le mot aux transgressions commises sous la première alliance : la mort du Christ a valeur de rachat pour elles aussi, ce que les sacrifices anciens ne pouvaient accomplir.
« la mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, »Hé 9.15, Segond 1910
Une libération proposée et refusée
Le seul emploi au sens propre : des martyrs refusent la libération qu'on leur offrait en échange d'un reniement, l'allusion visant probablement les martyrs de l'époque des Maccabées. Ce texte rappelle que le mot désignait d'abord une libération négociée.
« et n'acceptèrent point de délivrance, »Hé 11.35, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Puisque apolytrōsis est presque absent de la Septante, c'est à travers sa famille de mots qu'il faut remonter à l'hébreu. Le verbe λυτρόω y traduit gāʾal, le rachat par le proche parent, et pādâ, la libération contre un prix ; le nom λύτρον rend kōfer, la rançon d'une vie (Ex 21.30 ; 30.12), et pidyôn, le prix du rachat des premiers-nés. Derrière le mot grec se tiennent donc l'Exode (« je vous délivrerai de leur servitude », Ex 6.6), la loi du rachat de la terre et la confession du Psaume 130.7 : « la rédemption est auprès de lui en abondance ».
Le Nouveau Testament réunit ces deux héritages : le Christ est à la fois le proche qui libère et celui qui paie le prix. La Vulgate a traduit apolytrōsis par redemptio, mot latin qui signifie littéralement « rachat » et a donné « rédemption » en français. Segond alterne entre « rédemption », « délivrance » et « rachat » selon que le contexte souligne l'état final, la libération ou le prix.
Le débat
Si la rédemption est un rachat, à qui le prix est-il payé, et comment comprendre l'œuvre du Christ ?
- Une rançon versée au diable (Grégoire de Nysse, Discours catéchétique, vers 385) : Dans la ligne d'Origène, Grégoire explique que l'humanité, ayant péché, était tombée au pouvoir du diable ; Dieu a offert le Christ en rançon, et le diable, trompé par l'humanité qui voilait la divinité, a perdu sa proie. Grégoire de Nazianze rejetait déjà cette idée de paiement (Discours 45).
- Une satisfaction rendue à Dieu (Anselme de Cantorbéry, Cur Deus homo, 1098) : Anselme refuse tout droit du diable : c'est l'honneur de Dieu, offensé par le péché, qui exige réparation. Seul un homme peut la devoir, seul Dieu peut la rendre ; d'où l'incarnation. Cette lecture a profondément marqué la théologie occidentale, catholique puis protestante.
- Une victoire sur les puissances (Gustaf Aulén, Christus Victor, 1930) : Aulén soutient que le motif central des Pères et de Luther n'est pas le paiement mais le combat : le Christ libère l'humanité des puissances du péché, de la mort et du diable en triomphant d'elles (Col 2.15). Il juge la théorie de la rançon maladroite dans ses images, mais juste dans son intuition.
Le Nouveau Testament n'indique jamais le bénéficiaire du « prix » ; il en nomme seulement la nature : le sang, la vie donnée. Pousser la métaphore jusqu'à demander qui encaisse, c'est la faire parler au-delà des textes. Chaque modèle met en valeur un aspect réel : la libération d'un esclavage (Aulén), le coût pour le libérateur (Grégoire de Nysse), et la justice de Dieu manifestée (Anselme, en écho à Rm 3.25-26).
Portée théologique
Apolytrōsis rappelle que le salut chrétien est d'abord une libération. L'être humain est décrit comme un captif : asservi au péché (Rm 6.17), soumis à la mort, tenu par des puissances qui le dépassent. La rédemption n'est pas une amélioration morale, mais un changement de maître, de statut et de destin. Le croyant est désormais quelqu'un qui « appartient » à Dieu (Ep 1.14).
Le mot porte aussi la tension du « déjà » et du « pas encore ». Éphésiens 1.7 dit « nous avons la rédemption » ; Romains 8.23 dit que nous l'« attendons ». Le pardon est donné maintenant ; la libération du corps, de la souffrance et de la mort reste à venir. Cette double perspective protège à la fois contre le désespoir et contre l'illusion d'un salut déjà complet ici-bas.
Pour la prédication, Luc 21.28 offre une image forte : au moment où tout s'effondre, les disciples sont invités à « lever la tête », parce que l'effondrement annonce leur libération. La rédemption biblique transforme le regard porté sur les crises de l'histoire.
Chaîne : La rédemption, de l'Exode au dernier jour
- Ex 6.6 Je vous délivrerai de leur servitude : « C'est pourquoi dis aux enfants d'Israël: Je suis l'Éternel, je vous affranchirai des travaux dont vous chargent les Égyptiens, je vous délivrerai de leur servitude, et je vous sauverai à bras étendu et par de grands jugements. »
- Ps 130.7 La rédemption en abondance : « Israël, mets ton espoir en l'Éternel! Car la miséricorde est auprès de l'Éternel, Et la rédemption est auprès de lui en abondance. »
- És 52.3 Rachetés sans argent : « Car ainsi parle l'Éternel: C'est gratuitement que vous avez été vendus, Et ce n'est pas à prix d'argent que vous serez rachetés. »
- Mc 10.45 La rançon de plusieurs : « Car le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. »
- Lc 2.38 Ceux qui attendaient la délivrance : « Etant survenue, elle aussi, à cette même heure, elle louait Dieu, et elle parlait de Jésus à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. »
- Lc 21.28 Levez vos têtes : « Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et levez vos têtes, parce que votre délivrance approche. »
- Rm 3.24 Justifiés par la rédemption : « et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ. »
- Rm 8.23 La rédemption du corps : « Et ce n'est pas elle seulement; mais nous aussi, qui avons les prémices de l'Esprit, nous aussi nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l'adoption, la rédemption de notre corps. »
- 1 Co 6.20 Rachetés à un grand prix : « Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu. »
- Ep 1.7 Par son sang, le pardon : « En lui nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés, selon la richesse de sa grâce, »
- Hé 9.12 Une rédemption éternelle : « et il est entré une fois pour toutes dans le lieu très saint, non avec le sang des boucs et des veaux, mais avec son propre sang, ayant obtenu une rédemption éternelle. »
- Ap 5.9 Des hommes de toute nation : « Et ils chantaient un cantique nouveau, en disant: Tu es digne de prendre le livre, et d'en ouvrir les sceaux; car tu as été immolé, et tu as racheté pour Dieu par ton sang des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute nation; »
Mots apparentés
- gāʾal גָּאַל : racheter, agir en proche parent
- pādâ פָּדָה : racheter, libérer contre un prix
- aphesis ἄφεσις : pardon, rémission, libération
- hilastērion ἱλαστήριον : propitiatoire, moyen d'expiation
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- yᵉšûʿâ : salut, délivrance
- kipper : faire l'expiation, purifier, apaiser
- sōtēria : salut, délivrance, préservation
- dikaioō : justifier, déclarer juste, donner raison
- katallagē : réconciliation
- pas : tout, tous, chaque
Bibliographie
- Friedrich Büchsel, art. « λύω, λύτρον, ἀπολύτρωσις », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 4.
- Adolf Deissmann, Licht vom Osten, Tübingen, Mohr, 1908 (trad. anglaise : Light from the Ancient East, 1910).
- Leon Morris, The Apostolic Preaching of the Cross, Londres, Tyndale Press, 1955.
- Gustaf Aulén, Christus Victor: An Historical Study of the Three Main Types of the Idea of the Atonement, Londres, SPCK, 1931 (original suédois 1930).
- Anselme de Cantorbéry, Pourquoi Dieu s'est fait homme (Cur Deus homo), Sources chrétiennes 91, Paris, Cerf, 1963.
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