aphesis ἄφεσις
Strong G859 · nom féminin · pardon, rémission, libération · 17 occurrences
Le fait de « laisser aller » : libérer un captif, remettre une dette, lever une peine. Dans la Septante, le mot désigne la libération de l'année sabbatique et du jubilé ; dans le Nouveau Testament, il devient le terme propre du pardon des péchés, offert au nom de Jésus.
Racine et étymologie
Aphesis dérive du verbe ἀφίημι (aphiēmi), composé de ἀπό, « loin de », et de ἵημι, « lancer, envoyer ». Le verbe signifie « laisser partir, lâcher, renvoyer », puis « laisser, abandonner », « permettre » et « remettre » une dette ou une faute. Il est très fréquent dans le Nouveau Testament, où il couvre tous ces sens, de « laissant là leurs filets » au pardon accordé par Jésus.
En grec classique, le nom aphesis désigne la libération d'un prisonnier, l'affranchissement, la remise d'une dette ou d'une peine, l'exemption d'une charge, et même le point de départ d'une course, l'endroit où l'on « lâche » les chevaux. L'idée commune est celle d'un lien défait : ce qui retenait est relâché.
Cette image éclaire la notion biblique du pardon. Pardonner n'est pas d'abord oublier ou excuser, mais libérer quelqu'un de ce qui le tenait, comme on libère un débiteur de sa dette. La parabole du serviteur impitoyable joue sur cette équivalence : le maître « lui remit la dette » (Mt 18.27), avec le verbe aphiēmi, et le Notre Père demande la remise des « dettes » (Mt 6.12), que Segond rend par « offenses ».
Sens et emplois
Libération des captifs
Dans la synagogue de Nazareth, Jésus lit Ésaïe 61.1, auquel Luc joint une phrase d'Ésaïe 58.6. Le mot apparaît deux fois dans le verset : délivrance pour les captifs, liberté pour les opprimés. C'est le seul emploi du Nouveau Testament où aphesis garde son sens premier de libération.
« Pour proclamer aux captifs la délivrance, »Lc 4.18, Segond 1910
La rémission liée à la repentance
Jean-Baptiste associe la rémission des péchés à un geste de conversion, le baptême. Le pardon n'est pas acquis par un rite au Temple, mais promis à ceux qui se tournent vers Dieu, en préparation de la venue du Messie.
« prêchant le baptême de repentance, pour la rémission des péchés. »Mc 1.4, Segond 1910
Le pardon fondé sur le sang de l'alliance
Lors du dernier repas, Jésus interprète sa mort comme le sang de l'alliance répandu pour que les péchés soient remis. Matthieu seul ajoute cette précision, qui fait écho à la nouvelle alliance de Jérémie, où Dieu promet : « je pardonnerai leur iniquité » (Jr 31.34).
« qui est répandu pour plusieurs, pour la rémission des péchés. »Mt 26.28, Segond 1910
Le pardon annoncé à toutes les nations
Chez Luc, le pardon des péchés est le contenu même de la mission confiée aux disciples par le Ressuscité. Les discours des Actes le reprennent sans cesse (Ac 2.38 ; 10.43 ; 13.38) : il est offert « en son nom », à quiconque croit.
« et que la repentance et le pardon des péchés seraient prêchés en son nom à toutes les nations, »Lc 24.47, Segond 1910
Le refus du pardon
Une seule limite est fixée : le blasphème contre l'Esprit, qui dans le contexte consiste à attribuer au démon l'œuvre libératrice de Jésus. Celui qui refuse de reconnaître l'œuvre de Dieu se ferme lui-même au pardon.
« mais quiconque blasphémera contre le Saint-Esprit n'obtiendra jamais de pardon: »Mc 3.29, Segond 1910
Un pardon définitif
L'Épître aux Hébreux tire la conclusion de son argument : là où le pardon est accompli une fois pour toutes, la répétition des sacrifices n'a plus de raison d'être. Le pardon n'est pas provisoire, il clôt un régime.
« Or, là où il y a pardon des péchés, il n'y a plus d'offrande pour le péché. »Hé 10.18, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, aphesis ne désigne jamais le pardon des péchés. Il traduit des mots de la législation sociale : šᵉmiṭṭâ (H8059), le « relâche » de l'année sabbatique où les dettes sont remises (Dt 15.1-2) ; yôbēl (H3104), le jubilé, appelé « année de la libération » ; et dᵉrôr (H1865), la « liberté » proclamée aux esclaves (Lv 25.10 ; Jr 34.8). Ésaïe 61.1 reprend ce vocabulaire du jubilé pour annoncer la libération des captifs.
Le Nouveau Testament opère donc un déplacement remarquable : il emploie pour le pardon des péchés un mot qui évoquait la remise des dettes et la libération des esclaves. Luc 4.18-19, qui cite Ésaïe 61 et parle d'« une année de grâce du Seigneur », tient les deux sens ensemble. Pour le pardon lui-même, l'hébreu disait plutôt sālaḥ, « pardonner » (Jr 31.34), ou nāśāʾ, « porter, enlever ». La Vulgate traduit par remissio, d'où « rémission », que Segond alterne avec « pardon ».
Le débat
En Luc 4.18-19, la « libération » annoncée par Jésus est-elle un programme social de jubilé, ou une image du pardon des péchés ?
- Un jubilé à vivre réellement (André Trocmé, 1961 ; John Howard Yoder, 1972) : Dans Jésus-Christ et la révolution non violente, le pasteur Trocmé soutient que Jésus proclamait un véritable jubilé : remise des dettes, libération des esclaves, redistribution des terres. Yoder reprend cette thèse dans The Politics of Jesus : l'Évangile comporte une éthique sociale concrète, et l'aphesis inclut la remise des dettes économiques.
- Le pardon des péchés, sens dominant (Lecture spirituelle classique) : Partout ailleurs chez Luc et dans les Actes, aphesis signifie le pardon des péchés. Le jubilé est une image de l'ère du salut, non un programme législatif ; rien n'indique que Jésus ait appliqué ou exigé les lois du jubilé. Les « captifs » sont d'abord les prisonniers du péché et du mal.
- Une libération indivisible (Robert B. Sloan, 1977) : Dans The Favorable Year of the Lord, Sloan montre que Luc construit une « théologie jubilaire » où le pardon des péchés, les guérisons, les exorcismes et l'attention aux pauvres sont les facettes d'une même libération eschatologique. Opposer le spirituel et le social trahit l'unité du mot.
Le vocabulaire donne raison à Sloan : Luc emploie le même mot pour la délivrance des captifs (Lc 4.18) et le pardon des péchés (Lc 24.47), et l'Ancien Testament l'avait chargé d'un sens économique très concret. La lecture spirituelle a raison de souligner que le pardon est le cœur du message, et la lecture de Trocmé et Yoder que ce pardon a des conséquences sur la façon de traiter les dettes et les pauvres, comme le montre le Notre Père.
Portée théologique
Aphesis donne au pardon une forme précise : c'est une libération. Le pécheur n'est pas seulement excusé ; il est délié d'une dette qu'il ne pouvait pas payer, comme l'esclave du jubilé rentrait dans sa famille et sur sa terre. Éphésiens 1.7 et Colossiens 1.14 placent ainsi côte à côte « la rédemption » et « la rémission des péchés » : être pardonné, c'est être rendu libre.
Le pardon est inséparable de la repentance dans la prédication de Jean, de Jésus et des apôtres (Mc 1.4 ; Lc 24.47 ; Ac 2.38). Il ne s'agit pas d'une condition qui le mériterait, mais du mouvement par lequel on accueille un pardon offert. Le seul péché sans pardon (Mc 3.29) est précisément le refus obstiné de reconnaître l'œuvre de Dieu.
Enfin, le pardon reçu engage. Le Notre Père lie la remise des dettes par Dieu à la remise que les disciples accordent aux autres, et la parabole du serviteur impitoyable montre l'absurdité de celui qui, libéré d'une dette immense, étrangle son compagnon pour une petite somme. L'héritage du jubilé rappelle que le pardon biblique a toujours eu des conséquences sociales et même économiques.
Chaîne : Du jubilé au pardon des péchés
- Lv 16.22 Le bouc emporte les iniquités : « Le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre désolée; il sera chassé dans le désert. »
- Lv 25.10 La liberté du jubilé : « Et vous sanctifierez la cinquantième année, vous publierez la liberté dans le pays pour tous ses habitants: ce sera pour vous le jubilé; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans sa famille. »
- Dt 15.2 Le relâche des dettes : « Et voici comment s'observera le relâche. Quand on aura publié le relâche en l'honneur de l'Éternel, tout créancier qui aura fait un prêt à son prochain se relâchera de son droit, il ne pressera pas son prochain et son frère pour le paiement de sa dette. »
- Ps 32.1 Heureux celui à qui la transgression est remise : « De David. Cantique. Heureux celui à qui la transgression est remise, À qui le péché est pardonné! »
- Ps 130.4 Le pardon se trouve auprès de toi : « Mais le pardon se trouve auprès de toi, Afin qu'on te craigne. »
- És 61.1 Proclamer aux captifs la liberté : « L'esprit du Seigneur, l'Éternel, est sur moi, Car l'Éternel m'a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux; Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, Pour proclamer aux captifs la liberté, Et aux prisonniers la délivrance; »
- Jr 31.34 La nouvelle alliance : « Celui-ci n'enseignera plus son prochain, Ni celui-là son frère, en disant: Connaissez l'Éternel! Car tous me connaîtront, Depuis le plus petit jusqu'au plus grand, dit l'Éternel; Car je pardonnerai leur iniquité, Et je ne me souviendrai plus de leur péché. »
- Mi 7.19 Au fond de la mer : « Il aura encore compassion de nous, Il mettra sous ses pieds nos iniquités; Tu jetteras au fond de la mer tous leurs péchés. »
- Mt 26.28 Le sang de l'alliance : « car ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui est répandu pour plusieurs, pour la rémission des péchés. »
- Lc 4.18 La lecture de Nazareth : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, Parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, Pour proclamer aux captifs la délivrance, Et aux aveugles le recouvrement de la vue, Pour renvoyer libres les opprimés, »
- Ac 10.43 Le pardon par son nom : « Tous les prophètes rendent de lui le témoignage que quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon des péchés. »
- Hé 10.18 Plus d'offrande pour le péché : « Or, là où il y a pardon des péchés, il n'y a plus d'offrande pour le péché. »
Mots apparentés
- metanoia μετάνοια : repentance, conversion
- hamartia ἁμαρτία : péché
- apolytrōsis ἀπολύτρωσις : rédemption, libération
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- yᵉšûʿâ : salut, délivrance
- gāʾal : racheter, agir en proche parent
- pādâ : racheter, libérer contre un prix
- kipper : faire l'expiation, purifier, apaiser
- sōtēria : salut, délivrance, préservation
- hilastērion : propitiatoire, moyen d'expiation
- dikaioō : justifier, déclarer juste, donner raison
- katallagē : réconciliation
Bibliographie
- Rudolf Bultmann, art. « ἀφίημι, ἄφεσις », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 1.
- André Trocmé, Jésus-Christ et la révolution non violente, Genève, Labor et Fides, 1961.
- John Howard Yoder, The Politics of Jesus, Grand Rapids, Eerdmans, 1972.
- Robert B. Sloan Jr., The Favorable Year of the Lord: A Study of Jubilary Theology in the Gospel of Luke, Austin, Schola Press, 1977.
- Sharon H. Ringe, Jesus, Liberation, and the Biblical Jubilee, Philadelphie, Fortress Press, 1985.
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