hamartia ἁμαρτία
Strong G266 · nom féminin · péché · 173 occurrences
Le mot principal du Nouveau Testament pour le péché. Il désigne les fautes concrètes que Jésus pardonne, mais aussi, chez Paul, une puissance qui règne sur l'humanité et la mène à la mort, puissance que le Christ a vaincue.
Racine et étymologie
Le nom ἁμαρτία est tiré du verbe ἁμαρτάνω (G264), dont le sens le plus ancien, chez Homère, est « manquer » : manquer sa cible avec une lance, manquer son chemin, être privé de quelque chose. L'étymologie plus lointaine du verbe reste discutée. En grec classique, le mot s'étend à l'erreur de jugement et à la faute morale ; Aristote, dans la Poétique, appelle hamartia l'erreur fatale du héros tragique, qui n'est pas forcément une méchanceté.
Il faut donc se méfier de la formule souvent répétée selon laquelle « pécher, c'est manquer la cible ». Elle décrit bien l'origine du verbe, mais pas son usage biblique. James Barr a montré que le sens d'un mot ne se déduit pas de son étymologie : dans le Nouveau Testament, ἁμαρτία ne désigne pas une erreur de visée excusable, mais une faute réelle contre Dieu, héritée du vocabulaire hébreu.
La famille comprend ἁμάρτημα (« acte de péché », rare), l'adjectif ἁμαρτωλός (G268), « pécheur », très présent dans les Évangiles pour désigner les gens jugés infréquentables, et le verbe ἁμαρτάνω. C'est par la Septante, qui a choisi ἁμαρτία pour traduire l'hébreu ḥaṭṭāʾt, que le mot a pris sa densité théologique.
Sens et emplois
Les péchés, fautes concrètes
Au pluriel, surtout dans les Évangiles et les Actes : les fautes commises, que l'on confesse et qui sont pardonnées. Le nom même de Jésus est expliqué par cette mission.
« c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »Mt 1.21, Segond 1910
Le péché, puissance qui règne
Chez Paul, au singulier, le péché est personnifié : il entre dans le monde, règne, habite en l'homme, paie un salaire. Il est plus qu'une somme d'actes ; c'est une domination.
« comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort »Rm 5.12, Segond 1910
Le péché qui habite en l'homme
Paul décrit un « je » divisé, qui veut le bien sans pouvoir le faire, parce qu'un autre agit en lui. Le péché devient une force intérieure qui aliène la volonté.
« Et maintenant ce n'est plus moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi. »Rm 7.17, Segond 1910
Le sacrifice pour le péché
Comme l'hébreu ḥaṭṭāʾt, l'expression περὶ ἁμαρτίας de la Septante désigne le sacrifice d'expiation. L'épître aux Hébreux cite ainsi le Psaume 40.
« Tu n'as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour le péché. »Hé 10.6, Segond 1910
Le péché du monde, ôté par le Christ
Au singulier collectif, le péché de l'humanité entière, que l'Agneau de Dieu prend sur lui et enlève. Jean emploie aussi le mot pour la réalité que la lumière du Christ révèle.
« Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. »Jn 1.29, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ἁμαρτία traduit d'abord l'hébreu ḥaṭṭāʾt et sa famille, mais aussi, souvent, ʿāwōn (« iniquité ») et parfois pešaʿ (« transgression »). Le mot grec a ainsi absorbé les trois grands termes hébreux du péché, ce qui explique sa richesse dans le Nouveau Testament : il peut désigner l'acte, la culpabilité qui en résulte et, dans la formule περὶ ἁμαρτίας, le sacrifice qui la répare.
Ce dernier emploi éclaire deux textes difficiles de Paul. En Romains 8.3, Dieu envoie son Fils « à cause du péché » (περὶ ἁμαρτίας), expression que beaucoup comprennent « en sacrifice pour le péché ». En 2 Corinthiens 5.21, Dieu « l'a fait devenir péché pour nous » : derrière ce paradoxe, on peut entendre le double sens hébreu de ḥaṭṭāʾt, faute et sacrifice pour la faute. La Vulgate a rendu le mot par « peccatum », d'où « péché » en français.
Le débat
En 2 Corinthiens 5.21, que signifie « il l'a fait devenir péché pour nous » ?
- Un sacrifice pour le péché (Augustin, Enchiridion, 41 (vers 421)) : Augustin comprend « péché » au sens de « sacrifice pour le péché », comme dans le Lévitique où le même mot hébreu désigne la faute et l'offrande. Argument : le parallèle avec Romains 8.3 et l'usage constant de la Septante.
- Un échange de condition (Martin Luther, De la liberté du chrétien, 1520) : Luther parle d'un « joyeux échange » : le Christ prend sur lui le péché du croyant et lui donne sa justice. Le verset décrit un transfert réel, sans réduire « péché » à un terme technique de culte.
- Une participation à notre condition (Morna D. Hooker, 1971) : Dans « Interchange in Christ », Hooker insiste sur la logique de participation : le Christ entre pleinement dans la condition humaine marquée par le péché, pour que nous entrions en lui dans la justice de Dieu. Il ne s'agit pas d'un simple transfert comptable.
Le sens sacrificiel s'appuie sur un vrai fondement linguistique, mais Paul garde le même mot deux fois dans le verset (« celui qui n'a point connu le péché… fait péché »), ce qui suggère plus qu'un terme technique. Les lectures de Luther et de Hooker soulignent l'échange et la participation. Elles se complètent : le Christ devient ce que nous sommes pour que nous devenions ce qu'il est.
Portée théologique
Le Nouveau Testament parle du péché à deux niveaux qu'il faut tenir ensemble. Dans les Évangiles, ce sont d'abord des fautes concrètes : Jésus pardonne les péchés du paralytique, mange avec les pécheurs, appelle à la repentance. Chez Paul, le péché devient aussi une puissance qui règne, qui habite l'être humain et le rend esclave, et dont le salaire est la mort. Cette double approche évite deux écueils : réduire le péché à des écarts de conduite qu'on pourrait corriger par l'effort, ou en faire une fatalité qui supprime toute responsabilité.
La bonne nouvelle répond aux deux niveaux. Les péchés sont pardonnés : « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner » (1 Jn 1.9). La puissance du péché est brisée : Dieu « a condamné le péché dans la chair » en envoyant son Fils, et le croyant est appelé à ne plus laisser le péché régner dans son corps (Rm 6.12). Pour la prédication, le mot invite à la lucidité sans désespoir : on ne nomme le péché que parce qu'il a déjà été vaincu à la croix, là où le Christ a été « fait péché pour nous ».
Chaîne : Le péché, de son entrée à sa défaite
- Gn 4.7 Le péché à la porte : « Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi: mais toi, domine sur lui. »
- Ps 51.5 Mon péché devant moi : « Car je reconnais mes transgressions, Et mon péché est constamment devant moi. »
- És 53.12 Il a porté les péchés de beaucoup : « C'est pourquoi je lui donnerai sa part avec les grands; Il partagera le butin avec les puissants, Parce qu'il s'est livré lui-même à la mort, Et qu'il a été mis au nombre des malfaiteurs, Parce qu'il a porté les péchés de beaucoup d'hommes, Et qu'il a intercédé pour les coupables. »
- Mt 1.21 Il sauvera son peuple : « elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus; c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
- Jn 1.29 L'Agneau de Dieu : « Le lendemain, il vit Jésus venant à lui, et il dit: Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. »
- Jn 8.34 Esclave du péché : « En vérité, en vérité, je vous le dis, leur répliqua Jésus, quiconque se livre au péché est esclave du péché. »
- Rm 5.12 L'entrée du péché : « C'est pourquoi, comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort s'est étendue sur tous les hommes, parce que tous ont péché,... »
- Rm 6.23 Le salaire et le don : « Car le salaire du péché, c'est la mort; mais le don gratuit de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur. »
- Rm 8.3 Le péché condamné dans la chair : « Car chose impossible à la loi, parce que la chair la rendait sans force, -Dieu a condamné le péché dans la chair, en envoyant, à cause du péché, son propre Fils dans une chair semblable à celle du péché, »
- 2 Co 5.21 Fait péché pour nous : « Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. »
- Hé 9.26 Une seule fois pour abolir le péché : « autrement, il aurait fallu qu'il eût souffert plusieurs fois depuis la création du monde, tandis que maintenant, à la fin des siècles, il a paru une seule fois pour abolir le péché par son sacrifice. »
- 1 Jn 1.9 Confesser et être purifié : « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. »
Mots apparentés
- anomia ἀνομία : iniquité, mépris de la loi
- thanatos θάνατος : mort
- aphesis ἄφεσις : pardon, rémission, libération
- ḥaṭṭāʾt חַטָּאת : péché ; sacrifice pour le péché
- metanoia μετάνοια : repentance, conversion
- sarx σάρξ : chair
Autres mots du thème « Péché, mort et repentance »
- ʿāwōn : iniquité, culpabilité
- pešaʿ : transgression, révolte
- šûb : revenir, se convertir
- šeʾôl : séjour des morts
Bibliographie
- Gottfried Quell, Georg Bertram, Gustav Stählin, Walter Grundmann, art. « ἁμαρτάνω, ἁμαρτία », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 1.
- Moisés Silva (dir.), New International Dictionary of New Testament Theology and Exegesis (NIDNTTE), Grand Rapids, Zondervan, 2014, art. « ἁμαρτάνω ».
- Morna D. Hooker, « Interchange in Christ », Journal of Theological Studies 22, 1971.
- James Barr, The Semantics of Biblical Language, Oxford University Press, 1961.
- James D. G. Dunn, The Theology of Paul the Apostle, Grand Rapids, Eerdmans, 1998.
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Péché ».
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