ʿāwōn עָוֺן
Strong H5771 · nom masculin · iniquité, culpabilité · 230 occurrences
La faute vue comme une déformation, une conduite tordue, et surtout comme une charge qui reste sur le coupable. Le même mot désigne l'acte mauvais, la culpabilité qu'il laisse et la peine qui en découle : une seule réalité qui va de la faute à ses conséquences.
Racine et étymologie
Le nom ʿāwōn se rattache le plus souvent à la racine ʿ-w-h, « courber, tordre ». Le verbe ʿāwâ (H5753) garde ce sens concret dans quelques textes : celui qui « a le cœur pervers » est littéralement « tordu de cœur » (Pr 12.8), et le prophète frappé par la vision dit « je suis plié » de douleur (És 21.3, que Segond rend par « des douleurs me saisissent »). Appliqué à la conduite, le verbe signifie « pervertir sa voie » : « ils ont perverti leur voie, ils ont oublié l'Éternel » (Jr 3.21).
Certains lexicographes ont proposé de rapprocher ʿāwōn d'une racine arabe signifiant « s'égarer » ; l'hypothèse est discutée et n'apporte pas grand-chose au sens. Ce qui compte, c'est l'image d'une ligne qui devait être droite et qui s'est faussée. Là où ḥaṭṭāʾt évoque le but manqué et pešaʿ la rupture d'allégeance, ʿāwōn insiste sur la déformation intérieure et sur le poids qu'elle laisse.
Le mot est massivement présent chez les prophètes de l'exil, surtout Ézéchiel, ainsi que dans le Lévitique et les Psaumes. Il entre dans des expressions figées : « porter son iniquité » (nāśāʾ ʿāwōn), c'est à la fois rester coupable et subir la peine ; « visiter l'iniquité », c'est la faire rendre compte ; « pardonner l'iniquité » se dit avec le même verbe « porter », mais c'est alors Dieu qui en assume la charge.
Sens et emplois
La faute, la conduite tordue
L'acte mauvais lui-même, souvent associé aux deux autres grands mots du péché. Dieu, en se révélant au Sinaï, nomme ensemble l'iniquité, la rébellion et le péché pour dire l'étendue de son pardon.
« qui pardonne l'iniquité, la rébellion et le péché »Ex 34.7, Segond 1910
La culpabilité qui reste attachée
Le coupable « reste chargé de sa faute » : le mot désigne ici l'état objectif de culpabilité, même lorsque personne d'autre n'a vu l'acte. La faute est un fardeau qu'on porte.
« il restera chargé de sa faute. »Lv 5.1, Segond 1910
La peine, conséquence de la faute
Le mot englobe ce que la faute entraîne. Segond traduit « châtiment » dans la plainte de Caïn ; d'autres comprennent « ma faute est trop lourde ». L'hébreu ne sépare pas les deux.
« Caïn dit à l'Éternel: Mon châtiment est trop grand pour être supporté. »Gn 4.13, Segond 1910
Une iniquité portée par un autre
Le bouc du Jour des expiations, puis le Serviteur souffrant, prennent sur eux l'iniquité des autres. C'est le sommet théologique du mot : la charge de la faute peut être transférée.
« Et l'Éternel a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous. »És 53.6, Segond 1910
Une iniquité collective et accumulée
L'iniquité peut s'accumuler à l'échelle d'un peuple et d'une histoire jusqu'à atteindre une mesure. Dieu attend que celle des Amoréens soit « à son comble » avant le jugement.
« car l'iniquité des Amoréens n'est pas encore à son comble. »Gn 15.16, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante ne dispose pas d'un équivalent unique pour ʿāwōn. Elle emploie le plus souvent ἀνομία, « absence de loi, iniquité », et ἀδικία, « injustice », mais aussi ἁμαρτία. Le choix de ἀνομία a une conséquence importante : quand le Nouveau Testament parle d'« iniquité », c'est souvent l'ʿāwōn hébreu qu'il faut entendre derrière. Ainsi Hébreux 10.17, citant Jérémie 31.34, associe « péchés » et « iniquités » (ἀνομιῶν) comme le faisait l'hébreu.
L'idée hébraïque d'une faute qu'on « porte » passe aussi dans le grec. Ésaïe 53.11-12 dit que le Serviteur « se chargera de leurs iniquités » ; la Première Épître de Pierre reprend l'image : le Christ « a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois » (1 P 2.24), et Jean-Baptiste voit en Jésus l'Agneau « qui ôte » (ou « porte ») le péché du monde. La Vulgate rend ʿāwōn surtout par « iniquitas », d'où le mot « iniquité » qui domine dans Segond, à côté de « faute », « crime » et « châtiment ».
Le débat
Quand ʿāwōn désigne à la fois la faute et la peine, faut-il penser que la faute produit d'elle-même son malheur, ou que Dieu intervient comme juge pour la sanctionner ?
- Une sphère où l'acte engendre son effet (Klaus Koch, 1955) : Dans son article « Gibt es ein Vergeltungsdogma im Alten Testament? », Koch soutient que l'Israël ancien ne pense pas en termes de rétribution judiciaire : l'acte mauvais crée autour de son auteur une sphère de malheur qui finit par l'atteindre. Dieu ne fait qu'« activer » ce lien, comme une sage-femme. Le double sens de ʿāwōn en serait la preuve.
- Un jugement divin correspondant à la faute (Patrick D. Miller, Sin and Judgment in the Prophets, 1982) : L'étude des oracles prophétiques montre une correspondance étroite entre faute et sanction, mais la sanction est presque toujours annoncée comme une décision personnelle de Dieu (« je punirai »). La correspondance relève de la justice divine, non d'un mécanisme automatique.
- Du fardeau à la dette (Gary A. Anderson, Sin: A History, 2009) : Anderson suit l'évolution des métaphores : l'iniquité est d'abord un poids qu'on porte (nāśāʾ ʿāwōn) ; à l'époque du Second Temple, sous l'influence de l'araméen, elle devient une dette à rembourser, image qui passe dans le Notre Père.
Koch a mis en lumière une vraie donnée de la langue : ʿāwōn relie l'acte à ses suites sans les séparer. Mais Miller montre que les textes ne connaissent pas de mécanique impersonnelle : c'est Dieu qui « visite » l'iniquité, et c'est lui aussi qui peut la « porter » pour la pardonner. L'image du fardeau, bien décrite par Anderson, fait le lien entre les deux lectures.
Portée théologique
Le mot ʿāwōn rappelle qu'une faute ne disparaît pas une fois l'acte accompli : elle laisse une culpabilité réelle, qui pèse sur la personne et parfois sur toute une communauté. Caïn le dit dans un cri : c'est trop lourd à porter. La loi du Lévitique et la plainte des Psaumes partagent cette lucidité : « Si tu gardais le souvenir des iniquités, Éternel, Seigneur, qui pourrait subsister ? » (Ps 130.3). La Bible ne minimise pas le mal ; elle lui donne son poids.
Mais le même vocabulaire ouvre une issue inattendue. En hébreu, « pardonner » se dit souvent « porter l'iniquité » : quand Dieu pardonne, c'est lui qui prend la charge. Le rite du bouc émissaire met cette vérité en scène, et Ésaïe 53 la porte à son sommet : un Serviteur innocent sur qui l'Éternel « fait retomber l'iniquité de nous tous ». Ézéchiel ajoute une précision pastorale : nul n'est condamné à porter fatalement la faute de ses pères ; chacun peut se détourner et vivre. Le Nouveau Testament relit la croix dans cette lumière : le Christ porte nos fautes pour que nous en soyons déchargés.
Chaîne : Le fardeau de l'iniquité et celui qui le porte
- Gn 4.13 Caïn écrasé par sa faute : « Caïn dit à l'Éternel: Mon châtiment est trop grand pour être supporté. »
- Ex 34.7 Le Dieu qui pardonne et qui juge : « qui conserve son amour jusqu'à mille générations, qui pardonne l'iniquité, la rébellion et le péché, mais qui ne tient point le coupable pour innocent, et qui punit l'iniquité des pères sur les enfants et sur les enfants des enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération! »
- Lv 16.22 Le bouc emporte les iniquités : « Le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre désolée; il sera chassé dans le désert. »
- Ps 32.5 L'iniquité avouée : « Je t'ai fait connaître mon péché, je n'ai pas caché mon iniquité; J'ai dit: J'avouerai mes transgressions à l'Éternel! Et tu as effacé la peine de mon péché. -Pause. »
- Ps 103.10 Pas selon nos iniquités : « Il ne nous traite pas selon nos péchés, Il ne nous punit pas selon nos iniquités. »
- Ps 130.3 Qui pourrait subsister ? : « Si tu gardais le souvenir des iniquités, Éternel, Seigneur, qui pourrait subsister? »
- És 53.6 Le Serviteur chargé de nos iniquités : « Nous étions tous errants comme des brebis, Chacun suivait sa propre voie; Et l'Éternel a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous. »
- Éz 18.20 Chacun porte sa propre faute : « L'âme qui pèche, c'est celle qui mourra. Le fils ne portera pas l'iniquité de son père, et le père ne portera pas l'iniquité de son fils. La justice du juste sera sur lui, et la méchanceté du méchant sera sur lui. »
- Jn 1.29 L'Agneau qui porte le péché : « Le lendemain, il vit Jésus venant à lui, et il dit: Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. »
- Hé 10.17 Iniquités oubliées : « Et je ne me souviendrai plus de leurs péchés ni de leurs iniquités. »
- 1 P 2.24 Porté sur le bois : « lui qui a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts aux péchés nous vivions pour la justice; lui par les meurtrissures duquel vous avez été guéris. »
Mots apparentés
- ḥaṭṭāʾt חַטָּאת : péché ; sacrifice pour le péché
- pešaʿ פֶּשַׁע : transgression, révolte
- kipper כִּפֶּר : faire l'expiation, purifier, apaiser
- anomia ἀνομία : iniquité, mépris de la loi
Autres mots du thème « Péché, mort et repentance »
- šûb : revenir, se convertir
- šeʾôl : séjour des morts
- hamartia : péché
- metanoia : repentance, conversion
- sarx : chair
- thanatos : mort
Bibliographie
- Klaus Koch, « Gibt es ein Vergeltungsdogma im Alten Testament? », Zeitschrift für Theologie und Kirche 52, 1955, p. 1-42.
- Patrick D. Miller, Sin and Judgment in the Prophets: A Stylistic and Theological Analysis, Chico, Scholars Press, 1982.
- Gary A. Anderson, Sin: A History, New Haven, Yale University Press, 2009.
- Rolf Knierim, Die Hauptbegriffe für Sünde im Alten Testament, Gütersloh, Mohn, 1965.
- Francis Brown, S. R. Driver, C. A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament (BDB), Oxford, 1907, art. « ʿāwōn ».
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Péché ».
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