anomia ἀνομία
Strong G458 · nom féminin · iniquité, mépris de la loi · 15 occurrences
Littéralement l'« absence de loi » : la conduite de celui qui vit comme si la volonté de Dieu ne comptait pas. Dans le Nouveau Testament, le mot vise aussi bien l'hypocrisie religieuse que la révolte des derniers temps, et la grâce qui en délivre.
Racine et étymologie
Le mot est formé du préfixe privatif ἀ- (« sans ») et de νόμος, « loi, règle, coutume ». L'adjectif ἄνομος (G459) qualifie celui qui est « sans loi » ; le nom ἀνομία désigne l'état ou la conduite correspondante. En grec classique, le mot peut décrire l'anarchie d'une cité sans lois, ou le comportement de celui qui foule aux pieds les règles communes. Il garde toujours une nuance active : il ne s'agit pas d'ignorer la loi, mais de la mépriser.
Le préfixe peut cependant avoir un sens neutre. Paul se dit « sans loi avec ceux qui sont sans loi » (1 Co 9.21) pour désigner les païens, qui ne vivent pas sous la loi de Moïse, sans les accuser de méchanceté. Le contexte décide donc si l'on parle d'une situation (ne pas avoir reçu la Torah) ou d'une attitude (rejeter la volonté de Dieu).
Le mot appartient à la même famille que νόμος, si fréquent chez Paul, et que νομικός (« légiste »). Cette parenté est importante : dans un milieu juif, l'ἀνομία est la négation de la Torah, c'est-à-dire de l'enseignement de Dieu qui fait vivre. Le terme a donné en français « anomie », qui désigne en sociologie l'absence de normes dans une société.
Sens et emplois
Une pratique qui renie Dieu malgré les apparences
À la fin du Sermon sur la montagne, Jésus rejette ceux qui ont prophétisé et chassé des démons en son nom, mais n'ont pas fait la volonté du Père. Leur « iniquité » est une religion sans obéissance.
« Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité. »Mt 7.23, Segond 1910
L'hypocrisie intérieure
Dans les reproches aux scribes et aux pharisiens, l'iniquité est cachée sous une justice de façade. Le mot désigne ici le désaccord entre l'apparence et le cœur.
« au dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais, au dedans, vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. »Mt 23.28, Segond 1910
Le mépris de Dieu qui refroidit l'amour
Dans le discours sur la fin, la croissance du mal entraîne la perte de l'amour. L'ἀνομία n'est pas une simple infraction, c'est un climat qui détruit les relations.
« Et, parce que l'iniquité se sera accrue, la charité du plus grand nombre se refroidira. »Mt 24.12, Segond 1910
La révolte des derniers temps
Paul annonce un « mystère de l'iniquité » déjà à l'œuvre, qui culminera dans la figure de l'adversaire final. Le mot prend une portée cosmique et eschatologique.
« Car le mystère de l'iniquité agit déjà; il faut seulement que celui qui le retient encore ait disparu. »2 Th 2.7, Segond 1910
Les iniquités pardonnées et rachetées
Citant le Psaume 32, Paul montre que Dieu justifie le pécheur sans tenir compte de ses fautes. Le Christ s'est donné pour nous racheter de toute iniquité (Tt 2.14).
« Heureux ceux dont les iniquités sont pardonnées, Et dont les péchés sont couverts! »Rm 4.7, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ἀνομία est un mot très courant. Il ne traduit pas un terme hébreu unique, mais plusieurs : surtout ʿāwōn (« iniquité, culpabilité »), mais aussi pešaʿ (« transgression »), tôʿēbâ (« abomination ») et rešaʿ (« méchanceté »). Les traducteurs grecs ont ainsi pris l'habitude de concevoir le péché comme un refus de la Loi, ce qui reflète l'importance de la Torah dans le judaïsme de l'époque.
Le Nouveau Testament hérite de cet usage, souvent par citation. Romains 4.7 reprend le Psaume 32.1, où « iniquités » traduit l'hébreu pešaʿ ; Hébreux 1.9 cite le Psaume 45 (« tu as haï l'iniquité ») ; Hébreux 10.17 reprend Jérémie 31.34. Matthieu emploie le mot plus que tout autre auteur, en lien avec son insistance sur l'accomplissement de la Loi. La critique textuelle joue aussi un rôle : en 2 Thessaloniciens 2.3, les meilleurs manuscrits lisent « l'homme de l'iniquité » (ἀνομίας), là où Segond, suivant le texte reçu, traduit « l'homme du péché ». La Vulgate rend le mot par « iniquitas ».
Le débat
En 1 Jean 3.4, « le péché est l'ἀνομία » : s'agit-il d'une définition juridique (« la transgression de la loi ») ou de la révolte des derniers temps contre Dieu ?
- La transgression de la loi (Lecture traditionnelle (Vulgate, Segond)) : Le verset définit le péché comme infraction à la loi divine : « le péché est la transgression de la loi ». Cette lecture s'appuie sur l'étymologie (ἀ-νομία) et sur l'usage de la Septante.
- La révolte eschatologique (Ignace de la Potterie, 1956) : Dans « Le péché, c'est l'iniquité (1 Jn 3,4) » (Nouvelle Revue Théologique), de la Potterie relève que le mot ne fait jamais référence à la Loi de Moïse dans les écrits johanniques. Dans le judaïsme tardif et en 2 Th 2.3-7, l'ἀνομία est la rébellion satanique de la fin des temps. Pécher, pour Jean, c'est se ranger du côté du diable (1 Jn 3.8).
- Une position intermédiaire (Raymond E. Brown, The Epistles of John, 1982) : Brown suit largement de la Potterie : l'auteur vise des adversaires qui minimisent le péché, et leur rappelle que tout péché participe à la grande révolte de la fin. Mais il garde la dimension morale concrète du mot.
Le contexte de 1 Jean (l'antichrist, la « dernière heure », les enfants du diable) donne du poids à la lecture de de la Potterie. Le verset ne dit pas seulement que le péché enfreint une règle : il affirme qu'aucun péché n'est anodin, car tout péché participe au refus de Dieu. « Le péché, c'est l'iniquité » traduit mieux l'équivalence que « la transgression de la loi ».
Portée théologique
L'ἀνομία n'est pas d'abord le fait des gens sans religion. Dans Matthieu, ce sont des disciples qui ont prophétisé au nom du Seigneur, ou des hommes pieux à l'apparence irréprochable, qui sont accusés d'iniquité. Le mot démasque la religion qui parle beaucoup de Dieu sans faire sa volonté. Il rejoint l'appel des prophètes : ce que Dieu attend, c'est un cœur et une conduite accordés à sa Loi, c'est-à-dire à son amour. Quand l'iniquité grandit, dit Jésus, c'est l'amour qui se refroidit.
Le mot a aussi une dimension plus vaste. Paul voit dans le « mystère de l'iniquité » une force déjà à l'œuvre dans l'histoire, et Jean affirme que tout péché participe à cette révolte. La Bible ne fait donc pas du mal une affaire purement individuelle. Mais elle ne le laisse pas avoir le dernier mot : le Christ « s'est donné lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité » (Tt 2.14), et Dieu promet de ne plus se souvenir de nos iniquités (Hé 10.17). Pour la prédication, le mot invite à l'examen de soi plutôt qu'à la condamnation des autres, dans la confiance que la grâce délivre de ce qu'elle dénonce.
Chaîne : De l'iniquité pardonnée à l'iniquité vaincue
- Ps 32.1 Heureux le pardonné : « De David. Cantique. Heureux celui à qui la transgression est remise, À qui le péché est pardonné! »
- És 53.12 Compté parmi les malfaiteurs : « C'est pourquoi je lui donnerai sa part avec les grands; Il partagera le butin avec les puissants, Parce qu'il s'est livré lui-même à la mort, Et qu'il a été mis au nombre des malfaiteurs, Parce qu'il a porté les péchés de beaucoup d'hommes, Et qu'il a intercédé pour les coupables. »
- Mt 7.23 Je ne vous ai jamais connus : « Alors je leur dirai ouvertement: Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité. »
- Mt 13.41 La moisson finale : « Le Fils de l'homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l'iniquité: »
- Mt 23.28 Justes au dehors : « Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais, au dedans, vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. »
- Mt 24.12 L'amour refroidi : « Et, parce que l'iniquité se sera accrue, la charité du plus grand nombre se refroidira. »
- Rm 4.7 Paul cite David : « Heureux ceux dont les iniquités sont pardonnées, Et dont les péchés sont couverts! »
- Rm 6.19 De l'iniquité à la sainteté : « Je parle à la manière des hommes, à cause de la faiblesse de votre chair. -De même donc que vous avez livré vos membres comme esclaves à l'impureté et à l'iniquité, pour arriver à l'iniquité, ainsi maintenant livrez vos membres comme esclaves à la justice, pour arriver à la sainteté. »
- 2 Th 2.7 Le mystère de l'iniquité : « Car le mystère de l'iniquité agit déjà; il faut seulement que celui qui le retient encore ait disparu. »
- Tt 2.14 Rachetés de toute iniquité : « qui s'est donné lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité, et de se faire un peuple qui lui appartienne, purifié par lui et zélé pour les bonnes œuvres. »
- Hé 10.17 Iniquités oubliées : « Et je ne me souviendrai plus de leurs péchés ni de leurs iniquités. »
- 1 Jn 3.4 Le péché, c'est l'iniquité : « Quiconque pèche transgresse la loi, et le péché est la transgression de la loi. »
Mots apparentés
- hamartia ἁμαρτία : péché
- ʿāwōn עָוֺן : iniquité, culpabilité
- tôrâ תּוֹרָה : instruction, loi
- pešaʿ פֶּשַׁע : transgression, révolte
Autres mots du thème « Péché, mort et repentance »
- ḥaṭṭāʾt : péché ; sacrifice pour le péché
- šûb : revenir, se convertir
- šeʾôl : séjour des morts
- metanoia : repentance, conversion
- sarx : chair
- thanatos : mort
Bibliographie
- Ignace de la Potterie, « Le péché, c'est l'iniquité (1 Jn 3,4) », Nouvelle Revue Théologique 78, 1956.
- Raymond E. Brown, The Epistles of John, Anchor Bible 30, Garden City, Doubleday, 1982.
- Gerhard Barth, « Das Gesetzesverständnis des Evangelisten Matthäus », dans G. Bornkamm, G. Barth, H. J. Held, Überlieferung und Auslegung im Matthäusevangelium, Neukirchen, 1960.
- Walter Gutbrod, art. « νόμος, ἀνομία, ἄνομος », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 4.
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament (BDAG), 3e éd., Chicago, 2000, art. « ἀνομία ».
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