sarx σάρξ
Strong G4561 · nom féminin · chair · 146 occurrences
La chair, au sens concret du corps vivant, puis l'être humain dans sa fragilité et sa finitude. Chez Paul, le mot désigne aussi l'existence humaine livrée à elle-même, opposée à l'Esprit de Dieu. Pourtant, c'est dans la chair que la Parole s'est faite homme.
Racine et étymologie
Le nom σάρξ, génitif σαρκός, désigne en grec classique la chair molle du corps, par opposition aux os et au sang, et souvent la viande. Son étymologie est incertaine ; on l'a parfois rapprochée d'une racine signifiant « couper », la chair étant ce que l'on découpe, mais ce lien n'est pas établi. Chez les philosophes, la chair est le siège des plaisirs physiques ; Épicure en parle à propos des besoins du corps, et la tradition platonicienne tend à la dévaluer par rapport à l'âme.
Le Nouveau Testament ne reprend pas ce mépris platonicien. Son usage vient surtout de l'hébreu bāśār, que la Septante traduit par σάρξ : la chair y désigne la créature vivante dans sa faiblesse, sa dépendance et sa mortalité, mais non quelque chose de mauvais en soi. « Toute chair » signifie « tout être humain », voire « tout vivant ».
La famille comprend l'adjectif σαρκικός (G4559), « charnel, selon la chair », qu'emploie Paul pour les Corinthiens divisés (1 Co 3.3), et σάρκινος, « fait de chair ». Le mot a aussi donné en français « sarcophage » (« mangeur de chair ») et le préfixe « sarco- » du vocabulaire médical.
Sens et emplois
La chair du corps
Le sens physique : la substance du corps vivant. Le Ressuscité invite ses disciples à le toucher pour constater qu'il n'est pas un fantôme.
« un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'ai. »Lc 24.39, Segond 1910
L'être humain, « toute chair »
Par une tournure hébraïque, « toute chair » désigne l'humanité entière. Segond masque parfois le mot : en Romains 3.20, « nul ne sera justifié » traduit littéralement « aucune chair ».
« Et toute chair verra le salut de Dieu. »Lc 3.6, Segond 1910
La condition humaine assumée par le Christ
Le prologue de Jean affirme que la Parole éternelle est devenue chair : non une apparence d'homme, mais l'humanité dans toute sa fragilité. La première épître de Jean en fait un critère de foi (1 Jn 4.2).
« Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous »Jn 1.14, Segond 1910
L'appartenance naturelle, « selon la chair »
L'expression désigne la filiation humaine et les liens naturels. Le Christ est fils de David selon la chair ; le mot n'a ici aucun sens négatif.
« et qui concerne son Fils né de la postérité de David, selon la chair, »Rm 1.3, Segond 1910
L'existence livrée à elle-même, opposée à l'Esprit
Chez Paul, la chair devient le nom de l'humain qui vit sans Dieu ou contre lui, sous l'emprise du péché. Elle s'oppose à l'Esprit comme deux puissances qui se disputent la personne.
« Car la chair a des désirs contraires à ceux de l'Esprit, et l'Esprit en a de contraires à ceux de la chair »Ga 5.17, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, σάρξ traduit principalement l'hébreu bāśār (H1320). Ce mot hébreu désigne la chair, le corps, la parenté (« tu es mon os et ma chair ») et l'être humain dans sa fragilité devant Dieu : « Toute chair est comme l'herbe » (És 40.6). Il n'est pas un principe mauvais : il dit la créature, faible et mortelle, par contraste avec l'Esprit de Dieu qui donne la vie. Le Nouveau Testament hérite de cette anthropologie, et non de l'opposition grecque entre un corps méprisable et une âme noble.
Le mot grec reprend aussi les formules hébraïques : « une seule chair » pour le couple (Gn 2.24, cité en Mt 19.5 et Ep 5.31), « la chair et le sang » pour l'être humain (Mt 16.17), « toute chair » pour l'humanité (Ac 2.17, citant Joël). L'apport propre de Paul est d'avoir fait de la chair une puissance morale opposée à l'Esprit. La Vulgate traduit « caro », d'où « chair » et « charnel » en français ; certaines versions modernes ont tenté « nature pécheresse » ou « vieille nature ».
Le débat
Quand Paul oppose la chair à l'Esprit, désigne-t-il une partie de l'être humain, une « nature pécheresse », ou une manière d'exister sans Dieu ?
- Une existence qui se fie à elle-même (Rudolf Bultmann, Theologie des Neuen Testaments, 1948-1953) : La chair n'est pas une substance mauvaise mais la sphère du visible et du disponible. Vivre « selon la chair », c'est chercher sa sécurité dans ce qu'on peut maîtriser, y compris dans ses performances religieuses (Ph 3.3-4).
- Un terme forgé dans la polémique (Robert Jewett, Paul's Anthropological Terms, 1971) : Jewett montre que le sens négatif de σάρξ se développe dans les conflits de Galatie : la « chair » désigne d'abord ce que les adversaires de Paul veulent marquer par la circoncision, puis devient le nom d'une puissance qui s'oppose à l'Esprit.
- Un spectre de sens, du neutre au négatif (James D. G. Dunn, The Theology of Paul the Apostle, 1998) : Dunn refuse de choisir un sens unique : le mot couvre un éventail allant de la chair physique à la faiblesse humaine, puis à l'humanité soumise au péché. Le contexte détermine où l'on se trouve sur ce spectre.
Traduire σάρξ par « nature pécheresse », comme l'ont fait certaines versions, a l'avantage de la clarté mais fait croire à une partie mauvaise de l'homme, que Paul n'enseigne pas. Le spectre décrit par Dunn rend mieux compte des textes, et Bultmann a bien vu que la chair n'est pas d'abord le corps : c'est l'humain qui compte sur lui-même plutôt que sur Dieu. « Chair », avec une explication, reste la meilleure traduction.
Portée théologique
La chair, dans la Bible, n'est pas l'ennemie du corps ni de la matière. La création de l'homme et de la femme en « une seule chair », l'annonce de l'Esprit répandu sur « toute chair », et surtout l'Incarnation l'interdisent : « la Parole a été faite chair ». Le christianisme a dû défendre cette affirmation contre ceux qui jugeaient indigne de Dieu de prendre un vrai corps ; la première épître de Jean en fait un critère de la foi. Le salut ne consiste pas à fuir la chair, mais à ce que Dieu la rejoigne et la relève.
Chez Paul, cependant, la chair devient aussi le nom d'une existence repliée sur elle-même et dominée par le péché. Les « œuvres de la chair » (Ga 5.19) ne sont pas seulement des fautes sensuelles : on y trouve aussi les disputes, les jalousies et les divisions. À l'inverse, celui qui vit « selon l'Esprit » reçoit une vie nouvelle dont l'amour est le premier fruit. Pour la prédication, cette opposition n'invite pas au mépris du corps, mais à une question : sur quoi est-ce que je m'appuie ? Ceux qui sont au Christ ont « crucifié la chair » (Ga 5.24), non pour devenir de purs esprits, mais pour vivre de l'Esprit dans leur corps même.
Chaîne : De la chair fragile à la chair assumée
- Gn 2.24 Une seule chair : « C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. »
- Gn 6.3 L'homme n'est que chair : « Alors l'Éternel dit: Mon esprit ne restera pas à toujours dans l'homme, car l'homme n'est que chair, et ses jours seront de cent vingt ans. »
- És 40.6 Toute chair est comme l'herbe : « Une voix dit: Crie! -Et il répond: Que crierai-je? Toute chair est comme l'herbe, Et tout son éclat comme la fleur des champs. »
- Jl 2.28 L'Esprit répandu sur toute chair : « Après cela, je répandrai mon esprit sur toute chair; Vos fils et vos filles prophétiseront, Vos vieillards auront des songes, Et vos jeunes gens des visions. »
- Mt 26.41 La chair est faible : « Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation; l'esprit est bien disposé, mais la chair est faible. »
- Jn 1.14 La Parole faite chair : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »
- Jn 6.51 Le pain qui est sa chair : « Je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et le pain que je donnerai, c'est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde. »
- Rm 7.18 Le bien n'habite pas ma chair : « Ce qui est bon, je le sais, n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair: j'ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. »
- Rm 8.3 Le péché condamné dans la chair : « Car chose impossible à la loi, parce que la chair la rendait sans force, -Dieu a condamné le péché dans la chair, en envoyant, à cause du péché, son propre Fils dans une chair semblable à celle du péché, »
- Ga 5.24 La chair crucifiée : « Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. »
- 1 Jn 4.2 Jésus-Christ venu en chair : « Reconnaissez à ceci l'Esprit de Dieu: tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair est de Dieu; »
Mots apparentés
- bāśār בָּשָׂר : chair, corps, être humain
- sôma σῶμα : corps
- pneuma πνεῦμα : souffle, esprit, Esprit
- hamartia ἁμαρτία : péché
- psychè ψυχή : vie, âme, personne
Autres mots du thème « Péché, mort et repentance »
- ḥaṭṭāʾt : péché ; sacrifice pour le péché
- ʿāwōn : iniquité, culpabilité
- pešaʿ : transgression, révolte
- šûb : revenir, se convertir
- šeʾôl : séjour des morts
- metanoia : repentance, conversion
- anomia : iniquité, mépris de la loi
- thanatos : mort
Bibliographie
- Rudolf Bultmann, Theologie des Neuen Testaments, Tübingen, Mohr, 1948-1953.
- Robert Jewett, Paul's Anthropological Terms: A Study of Their Use in Conflict Settings, Leiden, Brill, 1971.
- James D. G. Dunn, The Theology of Paul the Apostle, Grand Rapids, Eerdmans, 1998.
- Eduard Schweizer et al., art. « σάρξ, σαρκικός, σάρκινος », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 7.
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament (BDAG), 3e éd., Chicago, 2000, art. « σάρξ ».
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Chair ».
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