tôrâ תּוֹרָה
Strong H8451 · nom féminin · instruction, loi · 216 occurrences
L'instruction qui montre le chemin : enseignement d'un père, directive d'un prêtre, puis ensemble des commandements donnés au Sinaï et livre qui les contient. Plus qu'un code, c'est la parole par laquelle Dieu oriente la vie de son peuple dans l'alliance.
Racine et étymologie
Tôrâ dérive de la racine y-r-h, dont le sens premier est concret : « jeter, lancer, tirer » (une flèche, des pierres, les sorts). Au thème causatif hifil, hôrâ prend le sens de « montrer, indiquer, enseigner ». Dieu dit ainsi à Moïse, qui se plaint de ne pas savoir parler : « je t'enseignerai ce que tu auras à dire » (Ex 4.12). Le passage de « lancer » à « enseigner » s'explique sans doute par l'image du geste qui tend le bras vers une direction : enseigner, c'est indiquer le chemin.
La même racine donne môreh, « celui qui enseigne, le maître » (És 30.20), et, par une image agricole, yôreh et môreh, la « première pluie » d'automne, celle qui « est lancée » sur la terre. Certains savants ont proposé un rapprochement avec l'akkadien têrtu, « instruction, oracle », sans que le lien soit assuré.
Le préfixe t- forme en hébreu des noms d'action : tôrâ est donc littéralement « l'action d'indiquer », « l'indication ». Ce point est décisif pour l'interprétation. Le mot ne renvoie pas d'abord à un texte juridique fixe mais à une parole qui oriente : celle de la mère et du père (Pr 1.8), du prêtre consulté sur le pur et l'impur (Ag 2.11), du prophète, et finalement de Dieu lui-même. Ce n'est que progressivement, surtout dans le Deutéronome et les livres postérieurs à l'exil, que tôrâ désigne un corpus écrit, « le livre de la loi », puis les cinq livres de Moïse.
Sens et emplois
Enseignement familial et sapientiel
Dans les Proverbes, la tôrâ est d'abord l'enseignement que les parents transmettent à leurs enfants. Le mot est mis en parallèle avec mûsār, « instruction, éducation » : il s'agit d'une sagesse de vie, non d'un code.
« Ecoute, mon fils, l'instruction de ton père, Et ne rejette pas l'enseignement de ta mère; »Pr 1.8, Segond 1910
Directive rituelle des prêtres
Dans le Lévitique, « la loi de l'holocauste », « la loi du lépreux », etc., désignent des règles précises de pratique cultuelle. Le pluriel tôrôt (Lv 26.46) montre qu'il existe plusieurs instructions particulières avant qu'elles ne soient réunies en une seule « loi ».
« Telle est la loi de l'holocauste, de l'offrande, du sacrifice d'expiation, du sacrifice de culpabilité, de la consécration, et du sacrifice d'actions de grâces. »Lv 7.37, Segond 1910
L'enseignement de l'alliance, mis par écrit
Dans le Deutéronome, « cette loi » désigne l'ensemble des paroles de Moïse, écrites et confiées aux prêtres et aux anciens. La tôrâ devient un livre, lu publiquement et médité, qui fonde l'identité du peuple.
« Moïse écrivit cette loi, et il la remit aux sacrificateurs, fils de Lévi, qui portaient l'arche de l'alliance de l'Éternel, et à tous les anciens d'Israël. »Dt 31.9, Segond 1910
Objet de méditation et de joie
Les Psaumes de la loi (1, 19, 119) présentent la tôrâ non comme un fardeau mais comme une source de vie et de plaisir. Le juste la « murmure » (hāgâ) jour et nuit, comme on se répète à mi-voix une parole aimée.
« Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l'Éternel, Et qui la médite jour et nuit! »Ps 1.2, Segond 1910
Instruction pour les nations
Chez les prophètes, la tôrâ déborde Israël : à la fin des temps, les peuples montent à Sion pour recevoir l'enseignement de Dieu. Le mot y garde son sens large d'instruction sur les « voies » de Dieu.
« Car de Sion sortira la loi, Et de Jérusalem la parole de l'Éternel. »És 2.3, Segond 1910
La loi écrite dans le cœur
Jérémie annonce une nouvelle alliance où la tôrâ ne sera plus seulement gravée sur la pierre ou écrite sur un rouleau, mais inscrite à l'intérieur de l'homme. Le contenu ne change pas ; c'est son lieu qui change.
« Je mettrai ma loi au dedans d'eux, Je l'écrirai dans leur cœur; »Jr 31.33, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante a traduit tôrâ presque systématiquement par νόμος, « loi, usage établi ». Ce choix a eu une portée immense : il a fait passer dans le grec, puis dans le latin (lex) et dans nos langues, l'idée que la tôrâ est d'abord une législation. Or le grec nómos désignait lui-même, à l'origine, la coutume, l'ordre reçu qui structure une cité, et pas seulement un texte de lois. Les traducteurs juifs d'Alexandrie n'ont donc pas nécessairement « légalisé » la tôrâ ; ils ont choisi le mot grec qui disait le mieux une norme de vie reçue des ancêtres et de Dieu.
Dans le Nouveau Testament, νόμος reprend tous les sens de tôrâ : un commandement particulier, la législation de Moïse, le Pentateuque (« la loi et les prophètes », Mt 5.17), voire toute l'Écriture (Jn 10.34 cite un psaume comme « votre loi »). Les traductions françaises rendent tôrâ par « loi » dans la grande majorité des cas, mais Segond garde « instruction » ou « enseignement » dans les Proverbes, ce qui rappelle utilement le sens premier.
Le débat
Traduire tôrâ par « loi » (νόμος, lex) a-t-il déformé le sens du mot et fait de la religion d'Israël un légalisme ?
- Une traduction qui a légalisé la tôrâ (C. H. Dodd, The Bible and the Greeks, 1935) : Le choix de νόμος aurait réduit un enseignement vivant à un code juridique, préparant la lecture du judaïsme comme religion de la loi. Argument : le sens étymologique d'« instruction » et l'usage des Proverbes.
- Une traduction adéquate (Stephen Westerholm, « Torah, nomos, and Law », Studies in Religion, 1986) : Dans le Pentateuque lui-même, tôrâ désigne déjà un ensemble de commandements assortis de sanctions et de promesses. νόμος ne trahit pas le mot ; c'est le sens étymologique qui est trop sollicité.
- La loi à l'intérieur de l'alliance (E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, 1977) : Le judaïsme ancien n'obéit pas à la loi pour gagner le salut : il s'y tient parce qu'il a déjà été choisi. Sanders appelle ce modèle le « nomisme d'alliance » : l'obéissance répond à la grâce, elle ne l'achète pas.
Westerholm a raison sur le vocabulaire : dès le Deutéronome, tôrâ désigne bien des commandements, et « loi » n'est pas un contresens. Mais Dodd et Sanders rappellent ce que le mot français laisse échapper : la tôrâ est donnée après la sortie d'Égypte, dans une relation déjà établie, et les Psaumes la reçoivent comme un don qui fait vivre. Lire « loi » en gardant à l'esprit « instruction d'alliance » respecte les deux faces.
Portée théologique
La place de la tôrâ dans le récit biblique en commande le sens : elle est donnée au Sinaï après la délivrance d'Égypte, non avant. Le Décalogue s'ouvre sur « Je suis l'Éternel, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte » : le commandement suit la grâce et en dessine la forme. C'est pourquoi le Deutéronome peut présenter la loi comme la sagesse d'Israël aux yeux des nations (Dt 4.6-8) et le psalmiste comme une source de joie (Ps 119.97). Obéir, c'est demeurer dans l'espace de liberté ouvert par l'Exode.
La tôrâ est aussi un livre lu en communauté. Josias la retrouve et réforme le culte (2 R 22) ; Esdras la lit et la fait expliquer pour qu'on la comprenne (Né 8.8), ce qui est l'acte de naissance de la prédication biblique. La promesse de Jérémie ne supprime pas cette loi : elle annonce qu'elle sera enfin intériorisée.
Le Nouveau Testament hérite de cette tension. Jésus déclare venir « accomplir » la loi et les prophètes (Mt 5.17) ; Paul affirme que la foi « confirme la loi » (Rm 3.31) tout en refusant qu'elle soit le moyen d'être déclaré juste. Pour la prédication, la tôrâ invite à tenir ensemble ce que le christianisme a souvent séparé : le don de Dieu et la forme concrète de vie qu'il appelle.
Chaîne : De l'instruction au livre, du livre au cœur
- Gn 26.5 Abraham a gardé mes lois : « parce qu'Abraham a obéi à ma voix, et qu'il a observé mes ordres, mes commandements, mes statuts et mes lois. »
- Ex 24.12 Les tables du Sinaï : « L'Éternel dit à Moïse: Monte vers moi sur la montagne, et reste là; je te donnerai des tables de pierre, la loi et les ordonnances que j'ai écrites pour leur instruction. »
- Dt 31.9 Moïse écrit la loi : « Moïse écrivit cette loi, et il la remit aux sacrificateurs, fils de Lévi, qui portaient l'arche de l'alliance de l'Éternel, et à tous les anciens d'Israël. »
- Jos 1.8 Méditer jour et nuit : « Que ce livre de la loi ne s'éloigne point de ta bouche; médite-le jour et nuit, pour agir fidèlement selon tout ce qui y est écrit; car c'est alors que tu auras du succès dans tes entreprises, c'est alors que tu réussiras. »
- 2 R 22.8 Le livre retrouvé sous Josias : « Alors Hilkija, le souverain sacrificateur, dit à Schaphan, le secrétaire: J'ai trouvé le livre de la loi dans la maison de l'Éternel. Et Hilkija donna le livre à Schaphan, et Schaphan le lut. »
- Né 8.8 Esdras lit et explique : « Ils lisaient distinctement dans le livre de la loi de Dieu, et ils en donnaient le sens pour faire comprendre ce qu'ils avaient lu. »
- Ps 1.2 Le plaisir du juste : « Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l'Éternel, Et qui la médite jour et nuit! »
- Ps 119.97 Combien j'aime ta loi : « Combien j'aime ta loi! Elle est tout le jour l'objet de ma méditation. »
- És 2.3 La loi sort de Sion : « Des peuples s'y rendront en foule, et diront: Venez, et montons à la montagne de l'Éternel, À la maison du Dieu de Jacob, Afin qu'il nous enseigne ses voies, Et que nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi, Et de Jérusalem la parole de l'Éternel. »
- Jr 31.33 Écrite dans le cœur : « Mais voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël, Après ces jours-là, dit l'Éternel: Je mettrai ma loi au dedans d'eux, Je l'écrirai dans leur cœur; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple. »
- Mt 5.17 Accomplir, non abolir : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. »
- Rm 3.31 La foi confirme la loi : « Anéantissons-nous donc la loi par la foi? Loin de là! Au contraire, nous confirmons la loi. »
Mots apparentés
- mišpāṭ מִשְׁפָּט : jugement, droit
- dābār דָּבָר : parole ; chose, affaire
- berît בְּרִית : alliance
- anomia ἀνομία : iniquité, mépris de la loi
- ḥokmâ חָכְמָה : sagesse, habileté
- graphē γραφή : écrit, Écriture
- ʿāśâ עָשָׂה : faire
Autres mots du thème « Parole, sagesse et révélation »
- nābîʾ : prophète
- logos : parole, compte, raison
- euangelion : bonne nouvelle, Évangile
- alētheia : vérité
- apokalypsis : révélation, dévoilement
- sophia : sagesse
- ʾāmar : dire
- legō : dire, parler, appeler
Bibliographie
- F. García López, art. « tôrâ », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 15, Grand Rapids, Eerdmans, 2006.
- C. H. Dodd, The Bible and the Greeks, Londres, Hodder & Stoughton, 1935.
- E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, Londres, SCM Press, 1977.
- Stephen Westerholm, « Torah, nomos, and Law: A Question of Meaning », Studies in Religion / Sciences religieuses 15, 1986.
- Frank Crüsemann, Die Tora. Theologie und Sozialgeschichte des alttestamentlichen Gesetzes, Munich, Kaiser, 1992.
Ouvrir la fiche interactive · Toutes les occurrences de tôrâ (H8451) dans la concordance biblique