dābār דָּבָר
Strong H1697 · nom masculin · parole ; chose, affaire · 1428 occurrences
La parole prononcée et, par extension, la chose dont on parle : un message, un événement, une affaire. Appliqué à Dieu, c'est la parole qui crée, appelle les prophètes et accomplit ce qu'elle annonce.
Racine et étymologie
Le nom dābār est lié au verbe dibbēr (H1696), « parler », l'un des verbes les plus fréquents de la Bible hébraïque avec ʾāmar, « dire ». La nuance entre les deux est réelle : ʾāmar introduit le contenu d'un propos (« il dit : … »), tandis que dibbēr insiste sur l'acte même de parler, de prendre la parole. Dābār est le fruit de cet acte : ce qui a été dit.
Mais dābār signifie aussi, très souvent, « chose, affaire, événement ». « Après ces choses » (Gn 22.1) se dit littéralement « après ces paroles ». Les historiens ont parfois tiré de ce double sens une conclusion philosophique : pour l'hébreu, la parole serait inséparable de l'acte. La prudence s'impose, car bien des langues connaissent ce glissement (le latin res et le français « chose » ont une histoire comparable avec « cause », affaire en justice).
Les mêmes consonnes forment d'autres mots dont le lien avec « parler » est discuté : debîr, la pièce du fond du temple (1 R 6.5), deber, « la peste » (H1698), et midbār, « le désert », qui vient probablement d'un autre sens de la racine, « mener le troupeau ». Ces homonymes rappellent qu'une racine commune ne prouve pas un sens commun. Enfin, dābār a donné leur titre hébreu à deux livres : Debārîm, « Paroles », pour le Deutéronome, et Dibrê hayyāmîm, « Actes des jours », pour les Chroniques.
Sens et emplois
Parole prononcée, propos
Le sens le plus courant : ce qu'une personne dit. Au Sinaï, l'ensemble du Décalogue est introduit comme « ces paroles » ; ailleurs les Dix commandements sont appelés « les dix paroles » (Ex 34.28).
« Alors Dieu prononça toutes ces paroles, en disant: »Ex 20.1, Segond 1910
La parole de l'Éternel adressée au prophète
La formule « la parole de l'Éternel fut adressée à… » (littéralement « fut à… ») ouvre de nombreux oracles. Elle présente la parole comme un événement qui survient au prophète, non comme une idée qu'il produit.
« La parole de l'Éternel me fut adressée, en ces mots: »Jr 1.4, Segond 1910
Parole créatrice et efficace
La parole de Dieu fait ce qu'elle dit : elle crée les cieux, elle guérit, elle « ne retourne point sans effet ». Le psaume met en parallèle la parole et le « souffle » de la bouche divine.
« Les cieux ont été faits par la parole de l'Éternel, Et toute leur armée par le souffle de sa bouche. »Ps 33.6, Segond 1910
Chose, affaire, événement
Dans de nombreux récits, dābār désigne ce dont on parle : une affaire à régler, une situation, un événement. Segond rend alors le mot par « chose » ou « affaire ».
« Et Naomi dit: Sois tranquille, ma fille, jusqu'à ce que tu saches comment finira la chose, »Rt 3.18, Segond 1910
Actes et annales
Au pluriel, les debārîm d'un roi sont ses « actes », et le « livre des actes » est une chronique officielle. La parole devient ici le récit de ce qui a été fait.
« Le reste des actions de Salomon, tout ce qu'il a fait, et sa sagesse, cela n'est-il pas écrit dans le livre des actes de Salomon? »1 R 11.41, Segond 1910
Lumière pour la conduite
La parole divine, reçue et gardée, oriente la vie concrète. Le Psaume 119 multiplie les synonymes (loi, ordonnances, parole) pour dire que toute l'existence se règle sur ce que Dieu a dit.
« Ta parole est une lampe à mes pieds, Et une lumière sur mon sentier. »Ps 119.105, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante a rendu dābār surtout par λόγος, mais aussi par ῥῆμα, « mot, propos, chose dite », et, quand le sens est « chose, affaire », par πρᾶγμα. Ce partage est instructif : le grec oblige les traducteurs à choisir entre la parole et la chose, là où l'hébreu garde les deux ensemble. Ῥῆμα a d'ailleurs hérité, dans le grec biblique, du sens hébreu de « chose » : en Luc 1.37, « rien n'est impossible à Dieu » traduit littéralement « aucune parole (ῥῆμα) n'est impossible », écho de Genèse 18.14.
C'est par λόγος que le prologue de Jean (Jn 1.1) se rattache à la « parole de l'Éternel » des prophètes et à la parole créatrice du Psaume 33. Le latin a choisi verbum, d'où le « Verbe » de nombreuses traductions françaises de Jean, tandis que Segond garde « Parole ».
Le débat
Le double sens « parole » et « chose » révèle-t-il une conception hébraïque de la parole comme puissance agissante ?
- Une parole-événement propre à l'hébreu (Thorleif Boman, Das hebräische Denken im Vergleich mit dem griechischen, 1952) : Dābār unit parole et acte parce que la pensée hébraïque est dynamique, à la différence de la pensée grecque, statique et contemplative. Argument : le même mot dit l'énoncé et l'événement.
- Une illusion lexicale (James Barr, The Semantics of Biblical Language, 1961) : On ne peut déduire une mentalité de la structure d'un vocabulaire. Que dābār signifie aussi « chose » n'implique pas que chaque emploi charrie les deux sens ; le contexte décide. Barr nomme ce travers le « transfert illégitime de totalité ».
- Une efficacité liée à l'institution (Anthony C. Thiselton, « The Supposed Power of Words in the Biblical Writings », Journal of Theological Studies, 1974) : Une bénédiction ou une parole prophétique agit non parce que les mots seraient chargés d'une force magique, mais parce qu'ils sont prononcés par une personne habilitée dans un cadre reconnu. C'est l'auteur, Dieu ou son envoyé, qui donne son efficacité à la parole.
La critique de Barr est décisive : le double sens de dābār ne prouve rien à lui seul. Mais l'efficacité de la parole divine reste une affirmation des textes (És 55.11 ; Jr 1.12), et Thiselton en donne la bonne raison : c'est la fidélité de celui qui parle, non la nature des mots, qui fait que sa parole s'accomplit.
Portée théologique
Le Dieu d'Israël est un Dieu qui parle. Les idoles « ont une bouche et ne parlent point » (Ps 115.5) ; l'Éternel, lui, crée par sa parole, s'engage par sa parole et se fait connaître par elle. La formule « la parole de l'Éternel fut adressée à… » montre que la révélation biblique n'est pas d'abord une vision ou une expérience mystique, mais une parole reçue, qui peut être transmise, mise par écrit et vérifiée par son accomplissement.
Cette parole est fiable parce que Dieu « veille sur sa parole pour l'exécuter » (Jr 1.12). Ésaïe l'oppose à la fragilité humaine : l'herbe sèche, la parole de Dieu subsiste (És 40.8). Elle peut aussi manquer : Amos annonce une famine non de pain mais de parole (Am 8.11), et le temps de Samuel est marqué par sa rareté (1 S 3.1). Le silence de Dieu est un jugement.
Le Nouveau Testament reçoit ce vocabulaire et le concentre en une personne : la Parole a été faite chair (Jn 1.14). Pour la prédication, dābār rappelle que la parole de Dieu n'est pas un simple contenu d'information. Elle appelle, elle juge, elle console, et elle s'accomplit dans l'histoire.
Chaîne : La parole qui fait ce qu'elle dit
- Gn 15.1 La parole vient à Abram : « Après ces événements, la parole de l'Éternel fut adressée à Abram dans une vision, et il dit: Abram, ne crains point; je suis ton bouclier, et ta récompense sera très grande. »
- Ex 34.28 Les dix paroles : « Moïse fut là avec l'Éternel quarante jours et quarante nuits. Il ne mangea point de pain, et il ne but point d'eau. Et l'Éternel écrivit sur les tables les paroles de l'alliance, les dix paroles. »
- Dt 30.14 Tout près de toi : « C'est une chose, au contraire, qui est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. »
- 1 S 3.1 Quand la parole était rare : « Le jeune Samuel était au service de l'Éternel devant Eli. La parole de l'Éternel était rare en ce temps-là, les visions n'étaient pas fréquentes. »
- Ps 33.6 La parole qui crée : « Les cieux ont été faits par la parole de l'Éternel, Et toute leur armée par le souffle de sa bouche. »
- Ps 119.105 Une lampe à mes pieds : « Ta parole est une lampe à mes pieds, Et une lumière sur mon sentier. »
- És 40.8 Elle subsiste éternellement : « L'herbe sèche, la fleur tombe; Mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement. »
- És 55.11 Elle ne revient pas sans effet : « Ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche: Elle ne retourne point à moi sans effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins. »
- Jr 23.29 Comme un feu, comme un marteau : « Ma parole n'est-elle pas comme un feu, dit l'Éternel, Et comme un marteau qui brise le roc? »
- Am 8.11 La famine de la parole : « Voici, les jours viennent, dit le Seigneur, l'Éternel, Où j'enverrai la famine dans le pays, Non pas la disette du pain et la soif de l'eau, Mais la faim et la soif d'entendre les paroles de l'Éternel. »
- Jn 1.14 La parole faite chair : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »
- Hé 4.12 Vivante et efficace : « Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu'une épée quelconque à deux tranchants, pénétrante jusqu'à partager âme et esprit, jointures et moelles; elle juge les sentiments et les pensées du cœur. »
Mots apparentés
- ʾāmar אָמַר : dire
- tôrâ תּוֹרָה : instruction, loi
- nābîʾ נָבִיא : prophète
- logos λόγος : parole, compte, raison
- legō λέγω : dire, parler, appeler
- hāyāh הָיָה : être, devenir, arriver
Autres mots du thème « Parole, sagesse et révélation »
- ḥokmâ : sagesse, habileté
- euangelion : bonne nouvelle, Évangile
- graphē : écrit, Écriture
- alētheia : vérité
- apokalypsis : révélation, dévoilement
- sophia : sagesse
Bibliographie
- Thorleif Boman, Das hebräische Denken im Vergleich mit dem griechischen, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1952 (trad. anglaise : Hebrew Thought Compared with Greek, 1960).
- James Barr, The Semantics of Biblical Language, Oxford, Oxford University Press, 1961.
- Anthony C. Thiselton, « The Supposed Power of Words in the Biblical Writings », Journal of Theological Studies 25, 1974.
- Gillis Gerleman, art. « dābār », dans E. Jenni et C. Westermann (dir.), Theologisches Handwörterbuch zum Alten Testament, vol. 1, Munich, Kaiser, 1971.
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Parole de Dieu ».
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