alētheia ἀλήθεια
Strong G225 · nom féminin · vérité · 109 occurrences
Ce qui est conforme au réel et ne trompe pas : l'exactitude d'un récit, la sincérité d'une personne, la fidélité de Dieu à ses promesses. Chez Jean et Paul, c'est la réalité de Dieu révélée en Jésus-Christ, qui se reçoit, se connaît et se pratique.
Racine et étymologie
Ἀλήθεια est formé de l'adjectif ἀληθής, « vrai », lui-même composé du préfixe privatif ἀ- et de la racine ληθ- / λαθ-, celle de λανθάνω, « échapper aux regards, être caché », et de λήθη, « l'oubli » (le Léthé, fleuve de l'oubli). Étymologiquement, le vrai serait ce qui n'est pas caché, ou ce qui n'est pas oublié.
Martin Heidegger a popularisé la traduction « non-voilement » (Unverborgenheit) dans Être et temps (1927), en faisant de la vérité un dévoilement de l'être. Beaucoup de linguistes jugent cette lecture trop chargée : dans l'usage grec courant, dès Homère, ἀλήθεια signifie simplement la vérité d'un récit, ce qui est dit sans rien omettre ni déformer, par opposition au mensonge. L'étymologie éclaire, mais l'usage décide.
La famille comprend ἀληθής, « vrai, véridique » (G227), ἀληθινός, « véritable, authentique » (G228), cher à Jean (« la vraie lumière », « le vrai cep »), et le verbe ἀληθεύω, « dire la vérité ». Son contraire est ψεῦδος, « le mensonge » (G5579), d'où viennent les composés en pseudo-.
Sens et emplois
Exactitude, ce qui s'est réellement passé
Le sens ordinaire : dire les choses comme elles sont. La femme guérie raconte à Jésus « toute la vérité », sans rien cacher.
« La femme, effrayée et tremblante, sachant ce qui s'était passé en elle, vint se jeter à ses pieds, et lui dit toute la vérité. »Mc 5.33, Segond 1910
Véracité et fidélité de Dieu
Sous l'influence de l'hébreu ʾĕmet, ἀλήθεια peut désigner la fidélité de Dieu qui tient ses promesses. Segond rend ici le mot par « véracité ».
« Je dis, en effet, que Christ a été serviteur des circoncis, pour prouver la véracité de Dieu en confirmant les promesses faites aux pères, »Rm 15.8, Segond 1910
La réalité de Dieu révélée en Jésus
Chez Jean, la vérité n'est pas seulement une proposition exacte : c'est la révélation du Père apportée par Jésus. Elle vient par lui et elle est en lui.
« Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. »Jn 14.6, Segond 1910
Le contenu de l'Évangile
Chez Paul et dans les Pastorales, « la vérité » devient presque synonyme de l'Évangile. On parvient à « la connaissance de la vérité », on la reçoit ou on la refuse.
« qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. »1 Tm 2.4, Segond 1910
Une vérité qui se pratique
Selon la tournure hébraïque « faire la vérité », la vérité se fait autant qu'elle se dit. Mentir, c'est prétendre être en communion avec Dieu tout en marchant dans les ténèbres.
« Si nous disons que nous sommes en communion avec lui, et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons, et nous ne pratiquons pas la vérité. »1 Jn 1.6, Segond 1910
Une vérité qui libère
Demeurer dans la parole de Jésus conduit à connaître la vérité, et cette connaissance affranchit de l'esclavage du péché (Jn 8.34).
« vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. »Jn 8.32, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ἀλήθεια traduit surtout l'hébreu ʾĕmet (H571) et parfois ʾĕmûnâ, deux mots de la racine ʾ-m-n, « être solide, fiable », celle de « amen ». Or ʾĕmet signifie d'abord la fiabilité, la fidélité d'une personne, et seulement ensuite la vérité d'une parole. Le couple hébreu ḥesed we-ʾĕmet, « bonté et fidélité » (Ex 34.6), devient en grec ἔλεος καὶ ἀλήθεια.
Le Nouveau Testament hérite de ce double registre. Quand Jean écrit que la Parole est « pleine de grâce et de vérité » (Jn 1.14), il fait très probablement écho à Exode 34.6 : la vérité est ici la fidélité de Dieu devenue visible. Mais quand Pilate demande « Qu'est-ce que la vérité ? », c'est la question grecque du vrai qui est posée. Le latin veritas et le français « vérité » ont surtout retenu ce second sens.
Le débat
La « vérité » de Jean est-elle la vérité grecque (la réalité dévoilée), l'ʾĕmet hébraïque (la fidélité) ou la révélation au sens juif ?
- La réalité divine qui se dévoile (Rudolf Bultmann, art. « ἀλήθεια », Theologisches Wörterbuch zum Neuen Testament, vol. 1, 1933) : Chez Jean, ἀλήθεια désigne la réalité de Dieu, par opposition au monde illusoire, et cette réalité se révèle en Jésus. Bultmann y voit un usage proche du dualisme hellénistique, transformé par l'idée de révélation.
- Pas de vérité « hébraïque » opposée à la grecque (James Barr, The Semantics of Biblical Language, 1961) : Opposer une vérité hébraïque, qui serait fidélité, à une vérité grecque, qui serait conformité au réel, repose sur une étymologie abusive. ʾĕmet peut signifier la vérité d'un énoncé, et ἀλήθεια la fiabilité. Il faut juger chaque texte en contexte.
- La révélation apportée par le Christ (Ignace de la Potterie, La vérité dans saint Jean, 1977) : L'arrière-plan est la littérature juive tardive (sagesse, apocalyptique, Qumrân), où « la vérité » désigne la révélation du dessein de Dieu. Chez Jean, la vérité est la révélation du Père dans le Fils, que l'Esprit fait intérioriser.
La critique de Barr interdit les oppositions simples. De la Potterie a montré de façon convaincante que la vérité johannique est d'abord une révélation : elle « vient » par Jésus (Jn 1.17), elle se reçoit et se « fait ». L'écho d'Exode 34.6 en Jean 1.14 garde pourtant la nuance de fidélité : ce que Dieu révèle, c'est qu'il tient parole.
Portée théologique
La Bible ne sépare pas la vérité de la personne qui la dit. Le Dieu d'Israël est « riche en bonté et en fidélité » (Ex 34.6) : sa vérité, c'est d'être fiable. Le Nouveau Testament franchit un pas de plus en identifiant la vérité à une personne : « Je suis la vérité » (Jn 14.6). Devant Pilate, qui demande « Qu'est-ce que la vérité ? », la réponse se tient debout devant lui, sans qu'il la reconnaisse.
Cette vérité n'est pas seulement à savoir, elle est à faire et à habiter. Jean parle de « pratiquer la vérité » (1 Jn 1.6), de « marcher dans la vérité » (3 Jn 1.4) ; Paul demande de dire la vérité à son prochain (Ep 4.25) et de la professer dans l'amour (Ep 4.15). Le mensonge, inversement, n'est pas une simple erreur : c'est « changer la vérité de Dieu en mensonge » (Rm 1.25), préférer l'idole au Créateur.
Pour la prédication, ἀλήθεια tient ensemble ce que notre culture sépare : l'exactitude des faits, la fidélité dans les relations et la vérité ultime sur Dieu. L'Esprit de vérité conduit les disciples « dans toute la vérité » (Jn 16.13) ; c'est un chemin plus qu'une possession.
Chaîne : De la fidélité de Dieu à la vérité qui libère
- Gn 24.27 Bonté et fidélité envers Abraham : « en disant: Béni soit l'Éternel, le Dieu de mon seigneur Abraham, qui n'a pas renoncé à sa miséricorde et à sa fidélité envers mon seigneur! Moi-même, l'Éternel m'a conduit à la maison des frères de mon seigneur. »
- Ex 34.6 Riche en bonté et en fidélité : « Et l'Éternel passa devant lui, et s'écria: L'Éternel, l'Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité, »
- Ps 25.5 Conduis-moi dans ta vérité : « Conduis-moi dans ta vérité, et instruis-moi; Car tu es le Dieu de mon salut, Tu es toujours mon espérance. »
- Ps 119.142 Ta loi est la vérité : « Ta justice est une justice éternelle, Et ta loi est la vérité. »
- Jn 1.14 Pleine de grâce et de vérité : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »
- Jn 8.32 La vérité vous affranchira : « vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. »
- Jn 14.6 Je suis la vérité : « Jésus lui dit: Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. »
- Jn 18.38 La question de Pilate : « Pilate lui dit: Qu'est-ce que la vérité? Après avoir dit cela, il sortit de nouveau pour aller vers les Juifs, et il leur dit: Je ne trouve aucun crime en lui. »
- Rm 1.25 La vérité changée en mensonge : « eux qui ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et qui ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni éternellement. Amen! »
- Ep 4.15 La vérité dans l'amour : « mais que, professant la vérité dans la charité, nous croissions à tous égards en celui qui est le chef, Christ. »
- 2 Th 2.10 L'amour de la vérité : « et avec toutes les séductions de l'iniquité pour ceux qui périssent parce qu'ils n'ont pas reçu l'amour de la vérité pour être sauvés. »
- 3 Jn 1.4 Marcher dans la vérité : « Je n'ai pas de plus grande joie que d'apprendre que mes enfants marchent dans la vérité. »
Mots apparentés
- ʾĕmet אֱמֶת : fidélité, vérité
- ʾāman אָמַן : être ferme ; croire
- euangelion εὐαγγέλιον : bonne nouvelle, Évangile
- logos λόγος : parole, compte, raison
- paraklētos παράκλητος : défenseur, consolateur
Autres mots du thème « Parole, sagesse et révélation »
- tôrâ : instruction, loi
- dābār : parole ; chose, affaire
- nābîʾ : prophète
- ḥokmâ : sagesse, habileté
- graphē : écrit, Écriture
- apokalypsis : révélation, dévoilement
- sophia : sagesse
- ʾāmar : dire
Bibliographie
- Ignace de la Potterie, La vérité dans saint Jean, 2 vol., Analecta Biblica 73-74, Rome, Biblical Institute Press, 1977.
- Rudolf Bultmann et G. Quell, art. « ἀλήθεια », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 1.
- James Barr, The Semantics of Biblical Language, Oxford, Oxford University Press, 1961.
- Anthony C. Thiselton, art. « Truth », dans Colin Brown (dir.), The New International Dictionary of New Testament Theology, vol. 3, Exeter, Paternoster, 1978.
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Vérité ».
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