kipper כִּפֶּר
Strong H3722 · verbe (piel) · faire l'expiation, purifier, apaiser · 101 occurrences
Le verbe central du culte d'Israël : rétablir la relation entre Dieu et son peuple en ôtant ce qui la compromet, faute ou impureté. Selon les textes, il signifie apaiser un offensé, purifier le sanctuaire, racheter une vie ou, avec Dieu pour sujet, pardonner.
Racine et étymologie
Le verbe s'emploie presque exclusivement au piel, kipper, et à ses passifs (pual, hitpael). Le qal kāfar n'apparaît qu'une fois, en Genèse 6.14, où Noé doit « enduire de poix » l'arche ; STEPBible le range sous un sens distinct (H3722B), ce qui explique que cette fiche compte les emplois du seul sens cultuel (H3722A).
Trois explications de l'origine se disputent le terrain. La première rapproche la racine de l'arabe kafara, « couvrir » : expier serait « couvrir » la faute pour que Dieu ne la voie plus, interprétation qui a longtemps dominé. La deuxième la relie à l'akkadien kuppuru, « essuyer, nettoyer rituellement », terme des rituels babyloniens de purification : expier serait « effacer » la souillure. La troisième la rattache au nom kōfer (H3724), « rançon », prix versé pour sauver une vie (Ex 21.30 ; 30.12) : expier serait « racheter ». Les études récentes estiment que plusieurs de ces valeurs coexistent selon les contextes.
De la racine dérivent kappōret (H3727), le « propitiatoire », couvercle d'or de l'arche où le grand prêtre aspergeait le sang (Lv 16.14), et kippurîm (H3725), « expiations », qui a donné le nom du Yôm Kippour, le « jour des expiations » (Lv 23.27).
Sens et emplois
Apaiser un offensé
L'emploi profane le plus ancien : Jacob envoie des présents à Ésaü pour « couvrir sa face », c'est-à-dire calmer sa colère avant la rencontre. Le Proverbe 16.14 parle de même de l'homme sage qui apaise la fureur du roi.
« Je l'apaiserai par ce présent qui va devant moi; »Gn 32.20, Segond 1910
Faire l'expiation par un sacrifice
Dans le Lévitique, le prêtre est le sujet habituel du verbe, et la formule se termine presque toujours par une promesse : « il leur sera pardonné ». L'expiation est accomplie par le rite, mais le pardon reste un don de Dieu, exprimé au passif.
« C'est ainsi que le sacrificateur fera pour eux l'expiation, et il leur sera pardonné. »Lv 4.20, Segond 1910
Purifier le sanctuaire
Au jour des expiations, l'objet du verbe n'est pas d'abord le peuple, mais le sanctuaire, la tente et l'autel, souillés par les impuretés et les transgressions d'Israël. Le sang sert alors à nettoyer le lieu où Dieu réside pour qu'il puisse continuer d'habiter au milieu de son peuple.
« C'est ainsi qu'il fera l'expiation pour le sanctuaire à cause des impuretés des enfants d'Israël »Lv 16.16, Segond 1910
Racheter une vie
Lors du recensement, chaque Israélite verse un demi-sicle, le même pour le riche et le pauvre, comme kōfer, « rançon » de sa vie. Le verbe kipper y prend la valeur de « racheter », que Segond rend littéralement.
« afin de racheter leurs personnes. »Ex 30.15, Segond 1910
Le sang qui fait l'expiation
Le texte qui fonde l'interdit de consommer le sang explique aussi son rôle : le sang porte la vie (nefesh), et c'est cette vie, donnée par Dieu sur l'autel, qui fait l'expiation « pour vos âmes ». Ce verset est la clé de toute la théologie sacrificielle.
« car c'est par l'âme que le sang fait l'expiation. »Lv 17.11, Segond 1910
Dieu pardonne
Hors du culte, Dieu lui-même devient sujet du verbe, qui signifie alors simplement « pardonner », sans rite. Le Psaume 78 l'associe à la miséricorde divine qui retient la colère malgré l'infidélité répétée du peuple.
« Toutefois, dans sa miséricorde, il pardonne l'iniquité et ne détruit pas; »Ps 78.38, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend kipper le plus souvent par ἐξιλάσκομαι (exhilaskomai), et parfois par le simple ἱλάσκομαι (hilaskomai), verbes qui signifiaient en grec profane « se rendre favorable, apaiser » une divinité. Le kappōret devient ἱλαστήριον (hilastērion), le « lieu » ou « l'objet » de l'expiation. Ce transfert a suscité un long débat : les traducteurs ont-ils repris l'idée païenne d'apaiser un dieu irrité, ou ont-ils plié le mot grec au sens hébreu de purification ?
Le Nouveau Testament reprend cette famille de mots : le Christ est « grand prêtre… pour faire l'expiation (hilaskesthai) des péchés du peuple » (Hé 2.17), « victime expiatoire (hilasmos) pour nos péchés » (1 Jn 2.2) et hilastērion en Romains 3.25. Le publicain prie : « Ô Dieu, sois apaisé (hilasthēti) envers moi » (Lc 18.13). La Vulgate a fixé « propitiatorium » pour le couvercle de l'arche, d'où le « propitiatoire » de Segond ; Luther a créé « Gnadenstuhl », que Tyndale a rendu par « mercy seat ».
Le débat
Que fait exactement le rite d'expiation : purifier un lieu, racheter une vie, ou substituer une vie à une autre ?
- Purger le sanctuaire (Jacob Milgrom, 1991) : Dans son commentaire du Lévitique (Anchor Bible), Milgrom traduit le sacrifice ḥaṭṭāʾt par « offrande de purification » et kipper par « purger ». Le péché et l'impureté souillent le sanctuaire à distance ; le sang agit comme un détergent rituel sur l'autel et le lieu saint, non sur la personne. Si la souillure s'accumule, Dieu quitte son temple.
- Le don substitutif d'une vie (Bernd Janowski, 1982) : Dans Sühne als Heilsgeschehen, Janowski voit dans l'imposition des mains l'identification de l'offrant avec l'animal. La mort de la victime représente symboliquement le don de la vie de l'offrant à Dieu. L'expiation n'est pas un apaisement humain de Dieu, mais un événement de salut que Dieu lui-même institue (« je vous l'ai donné », Lv 17.11).
- Rançon et purification à la fois (Jay Sklar, 2005) : Dans Sin, Impurity, Sacrifice, Atonement, Sklar montre que, pour le péché comme pour l'impureté, kipper combine les deux valeurs : verser une rançon (kōfer) qui épargne une vie menacée, et purifier ce qui est souillé. Argument : Ex 30.12-16 et Nb 35.31-33 lient explicitement kipper et kōfer.
Milgrom a établi que le sanctuaire est bien un objet de l'expiation, ce que confirment Lv 16.16 et 16.33. Mais les nombreux textes où l'expiation est faite « pour » des personnes, et les liens avec kōfer, montrent que la vie du pécheur est aussi en jeu, comme le soulignent Janowski et Sklar. La lecture chrétienne de la croix comme substitution s'appuie sur le second aspect ; la tradition juive, privée du Temple, a vu dans la prière, le repentir et la bonté (Pr 16.6) ce qui « expie » désormais.
Portée théologique
Le verbe kipper montre que, dans la Bible, la faute n'est pas seulement une dette morale : elle abîme une relation et souille l'espace où Dieu et son peuple se rencontrent. L'expiation vise donc à rendre possible la présence de Dieu au milieu d'un peuple pécheur. Le jour des expiations (Lv 16) en est le sommet : une fois par an, tout ce qui sépare est ôté, le sanctuaire purifié, le peuple déclaré pur « devant l'Éternel ».
Le point décisif est que l'expiation est un don de Dieu et non une technique humaine pour le manipuler. Lévitique 17.11 le dit expressément : « je vous l'ai donné sur l'autel ». Les prophètes et les sages élargissent cette conviction : un charbon de l'autel suffit à purifier Ésaïe (És 6.7), la bonté et la fidélité expient l'iniquité (Pr 16.6), et c'est Dieu lui-même qui fait l'expiation pour son pays (Dt 32.43).
L'Épître aux Hébreux relit tout ce vocabulaire à la lumière de la croix : le Christ est à la fois le grand prêtre, la victime et le lieu de l'expiation, et son sacrifice unique rend caducs les rites répétés. La tradition juive, après la destruction du Temple en 70, a transposé l'expiation dans la prière, le jeûne et la repentance du Yôm Kippour. Les deux lectures partent du même texte et de la même conviction : Dieu veut habiter au milieu d'un peuple qu'il purifie.
Chaîne : De l'autel au propitiatoire
- Gn 32.20 Jacob apaise Ésaü : « Vous direz: Voici, ton serviteur Jacob vient aussi derrière nous. Car il se disait: Je l'apaiserai par ce présent qui va devant moi; ensuite je le verrai en face, et peut-être m'accueillera-t-il favorablement. »
- Ex 25.22 Le lieu de la rencontre : « C'est là que je me rencontrerai avec toi; du haut du propitiatoire, entre les deux chérubins placés sur l'arche du témoignage, je te donnerai tous mes ordres pour les enfants d'Israël. »
- Ex 32.30 L'intercession de Moïse : « Le lendemain, Moïse dit au peuple: Vous avez commis un grand péché. Je vais maintenant monter vers l'Éternel: j'obtiendrai peut-être le pardon de votre péché. »
- Lv 16.30 Le jour des expiations : « Car en ce jour on fera l'expiation pour vous, afin de vous purifier: vous serez purifiés de tous vos péchés devant l'Éternel. »
- Lv 17.11 La vie est dans le sang : « Car l'âme de la chair est dans le sang. Je vous l'ai donné sur l'autel, afin qu'il servît d'expiation pour vos âmes, car c'est par l'âme que le sang fait l'expiation. »
- Nb 16.47 Aaron court au milieu du peuple : « Aaron prit le brasier, comme Moïse avait dit, et courut au milieu de l'assemblée; et voici, la plaie avait commencé parmi le peuple. Il offrit le parfum, et il fit l'expiation pour le peuple. »
- Ps 78.38 Dieu pardonne et ne détruit pas : « Toutefois, dans sa miséricorde, il pardonne l'iniquité et ne détruit pas; Il retient souvent sa colère et ne se livre pas à toute sa fureur. »
- És 6.7 Les lèvres purifiées d'Ésaïe : « Il en toucha ma bouche, et dit: Ceci a touché tes lèvres; ton iniquité est enlevée, et ton péché est expié. »
- Dn 9.24 Expier l'iniquité : « Soixante-dix semaines ont été fixées sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser les transgressions et mettre fin aux péchés, pour expier l'iniquité et amener la justice éternelle, pour sceller la vision et le prophète, et pour oindre le Saint des saints. »
- Rm 3.25 Le Christ, propitiatoire : « C'est lui que Dieu a destiné, par son sang, à être, pour ceux qui croiraient victime propitiatoire, afin de montrer sa justice, parce qu'il avait laissé impunis les péchés commis auparavant, au temps de sa patience, afin, dis-je, »
- Hé 2.17 Le grand prêtre miséricordieux : « En conséquence, il a dû être rendu semblable en toutes choses à ses frères, afin qu'il fût un souverain sacrificateur miséricordieux et fidèle dans le service de Dieu, pour faire l'expiation des péchés du peuple; »
- 1 Jn 2.2 Pour le monde entier : « Il est lui-même une victime expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier. »
Mots apparentés
- ḥaṭṭāʾt חַטָּאת : péché ; sacrifice pour le péché
- ʿāwōn עָוֺן : iniquité, culpabilité
- hilastērion ἱλαστήριον : propitiatoire, moyen d'expiation
- pādâ פָּדָה : racheter, libérer contre un prix
- ʿōlâ עֹלָה : holocauste, offrande qui monte
- mizbēaḥ מִזְבֵּחַ : autel
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- yᵉšûʿâ : salut, délivrance
- gāʾal : racheter, agir en proche parent
- sōtēria : salut, délivrance, préservation
- apolytrōsis : rédemption, libération
- dikaioō : justifier, déclarer juste, donner raison
- katallagē : réconciliation
- aphesis : pardon, rémission, libération
- pas : tout, tous, chaque
Bibliographie
- Jacob Milgrom, Leviticus 1–16 (Anchor Bible 3), New York, Doubleday, 1991.
- Bernd Janowski, Sühne als Heilsgeschehen. Studien zur Sühnetheologie der Priesterschrift und zur Wurzel KPR im Alten Orient und im Alten Testament, Neukirchen-Vluyn, Neukirchener Verlag, 1982.
- Jay Sklar, Sin, Impurity, Sacrifice, Atonement: The Priestly Conceptions, Sheffield, Sheffield Phoenix Press, 2005.
- Baruch A. Levine, In the Presence of the Lord: A Study of Cult and Some Cultic Terms in Ancient Israel, Leyde, Brill, 1974.
- Bernhard Lang, art. « kippēr », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 7.
Ouvrir la fiche interactive · Toutes les occurrences de kipper (H3722) dans la concordance biblique