sōtēria σωτηρία
Strong G4991 · nom féminin · salut, délivrance, préservation · 50 occurrences
Dans le grec courant, le fait d'être tiré d'un danger et gardé sain et sauf. Par la Septante, le mot hérite de la yᵉšûʿâ hébraïque ; dans le Nouveau Testament, il désigne l'œuvre de Dieu en Jésus, à la fois déjà reçue par la foi et encore attendue.
Racine et étymologie
Sōtēria dérive du verbe σῴζω (sōzō), « sauver, garder sain et sauf », lui-même formé sur l'adjectif ancien σῶς ou σάος, « intact, en bon état ». L'idée de départ n'est pas morale mais physique : est « sauvé » ce qui échappe à la destruction et demeure entier. Le même mot désigne chez les auteurs classiques la santé d'un malade, le retour d'un voyageur, la survie d'une armée ou la sécurité d'une cité.
La famille comprend le nom d'agent σωτήρ (sōtēr), « sauveur, protecteur », et l'adjectif σωτήριος (sōtērios), « qui apporte le salut », dont le neutre σωτήριον signifie « ce qui sauve ». Dans le monde hellénistique, sōtēr était un titre religieux et politique : on l'attribuait à Zeus, à Asclépios, dieu guérisseur, et à des souverains comme Ptolémée Ier, surnommé Sōtēr, puis aux empereurs romains. Les chrétiens qui appelaient Jésus « Sauveur » employaient donc un mot chargé, qui pouvait sonner comme une concurrence avec le culte impérial.
Le verbe sōzō est fréquent dans les Évangiles au sens de « guérir » : « ta foi t'a sauvée… sois guérie de ton mal » (Mc 5.34). Le salut biblique ne se réduit donc jamais à l'âme seule ; il touche la personne entière.
Sens et emplois
Préservation de la vie
Le sens profane demeure dans le Nouveau Testament : pendant la tempête, Paul invite l'équipage à manger pour survivre. De même, Noé construit une arche « pour sauver sa famille » (Hé 11.7). Il s'agit de survie physique, sans connotation religieuse.
« car cela est nécessaire pour votre salut, »Ac 27.34, Segond 1910
Délivrance du peuple de Dieu
Dans le cantique de Zacharie, le salut garde la couleur des Psaumes et des prophètes : la délivrance d'Israël face à ses ennemis, conformément aux promesses faites à David. Étienne emploie le mot dans le même sens pour Moïse (Ac 7.25).
« Un Sauveur qui nous délivre de nos ennemis »Lc 1.71, Segond 1910
Le salut présent en Jésus
Chez Luc, le salut arrive avec la personne de Jésus. Chez Zachée, le changement de vie et l'accueil du Christ sont désignés comme l'entrée du salut dans la maison, « aujourd'hui ». Paul dit de même : « voici maintenant le jour du salut » (2 Co 6.2).
« Le salut est entré aujourd'hui dans cette maison, »Lc 19.9, Segond 1910
Le salut reçu par la foi
Pour Paul, l'Évangile est la force par laquelle Dieu sauve, et il agit en tous ceux qui croient, sans distinction entre Juif et Grec. Le salut n'est pas le résultat d'une appartenance ou d'une performance, mais l'effet d'une puissance divine accueillie dans la foi.
« c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, »Rm 1.16, Segond 1910
Le salut à venir
Très souvent, surtout chez Paul et dans 1 Pierre, le salut est un bien futur, attendu au retour du Christ : « le salut prêt à être révélé dans les derniers temps » (1 P 1.5). Il s'agit de la délivrance finale de la colère (1 Th 5.9) et de l'entrée dans la gloire.
« car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. »Rm 13.11, Segond 1910
Acclamation du salut de Dieu
Dans l'Apocalypse, le mot devient un cri de louange, presque un titre : le salut « appartient » à Dieu et à l'Agneau. On retrouve la confession de Jonas, « le salut vient de l'Éternel », transposée dans la liturgie céleste.
« Le salut est à notre Dieu qui est assis sur le trône, et à l'agneau. »Ap 7.10, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, sōtēria traduit surtout les mots hébreux de la racine y-š-ʿ : yᵉšûʿâ, yēšaʿ et tᵉšûʿâ. C'est par ce canal que le mot grec, d'abord synonyme de santé ou de sécurité, se charge de l'histoire d'Israël : la sortie d'Égypte (« regardez la délivrance que l'Éternel va vous accorder », Ex 14.13), les délivrances chantées dans les Psaumes, puis le salut éternel annoncé par Ésaïe.
Le Nouveau Testament lit donc sōtēria avec cette mémoire. Quand Paul et Barnabas citent Ésaïe 49.6, « pour porter le salut jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 13.47), c'est le mot hébreu yᵉšûʿâ qu'ils reprennent par la Septante. Quand Jésus déclare que « le salut vient des Juifs » (Jn 4.22), il rattache explicitement le salut à cette histoire. Le latin salus, retenu par la Vulgate, a donné « salut » en français, mot qui garde aussi le sens de « santé » dans la salutation.
Le débat
Le salut est-il une réalité déjà présente, ou un bien encore à venir ?
- Un salut déjà réalisé (C. H. Dodd, 1935) : Dans The Parables of the Kingdom, Dodd défend une « eschatologie réalisée » : avec Jésus, le Royaume et le salut sont arrivés. Les textes futurs sont secondaires ou à relire comme l'expression symbolique de cette présence.
- Un salut vécu dans la décision de foi (Rudolf Bultmann, 1948) : Dans sa Théologie du Nouveau Testament, Bultmann comprend le salut comme une nouvelle compréhension de soi, reçue chaque fois que l'homme répond à l'appel de l'Évangile. Le langage d'une fin du monde imminente relève d'une représentation mythique qu'il faut interpréter.
- Déjà et pas encore (Oscar Cullmann, 1946) : Dans Christ et le temps, Cullmann compare la croix et la résurrection à la bataille décisive d'une guerre dont la victoire finale n'est pas encore proclamée. Le salut est acquis, mais son plein accomplissement reste à venir. Cette position est devenue majoritaire dans l'exégèse, catholique comme protestante.
Les textes emploient eux-mêmes trois temps : « vous êtes sauvés » (Ep 2.5), « nous qui sommes sauvés » (1 Co 1.18), « nous serons sauvés » (Rm 5.10). Le nom sōtēria est plutôt futur chez Paul (Rm 13.11 ; 1 Th 5.9) et plutôt présent chez Luc (Lc 19.9). La formule de Cullmann rend mieux compte de cette tension que les deux autres, qui privilégient chacune un seul pôle.
Portée théologique
Le Nouveau Testament ne définit jamais le salut de façon abstraite : il raconte des personnes sauvées. Une femme guérie, un collecteur d'impôts qui rend ce qu'il a volé, un geôlier qui demande « que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » (Ac 16.30). Le salut atteint le corps, les relations, la conscience et l'avenir. L'héritage hébreu de yᵉšûʿâ empêche de le réduire à une affaire purement intérieure.
Philippiens 2.12-13 résume la tension que ce mot porte dans la vie chrétienne : « travaillez à votre salut avec crainte et tremblement… car c'est Dieu qui produit en vous le vouloir et le faire ». Les traditions ont mis l'accent différemment sur ces deux versets, mais toutes reconnaissent que l'initiative revient à Dieu et que le croyant est engagé dans un chemin. Le salut n'est ni un acquis passif ni une conquête.
Actes 4.12 affirme qu'il n'y a « de salut en aucun autre ». Ce verset est au cœur des débats contemporains sur le rapport du christianisme aux autres religions ; on note qu'il est prononcé devant les autorités de Jérusalem, à propos de la guérison d'un infirme, et qu'il affirme d'abord que Dieu a agi en Jésus de façon décisive.
Chaîne : Le salut, de l'Exode à l'Apocalypse
- Ex 14.13 La délivrance de la mer Rouge : « Moïse répondit au peuple: Ne craignez rien, restez en place, et regardez la délivrance que l'Éternel va vous accorder en ce jour; car les Égyptiens que vous voyez aujourd'hui, vous ne les verrez plus jamais. »
- És 49.6 La lumière des nations : « Il dit: C'est peu que tu sois mon serviteur Pour relever les tribus de Jacob Et pour ramener les restes d'Israël: Je t'établis pour être la lumière des nations, Pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la terre. »
- Lc 1.77 La connaissance du salut : « Afin de donner à son peuple la connaissance du salut Par le pardon de ses péchés, »
- Lc 19.9 Aujourd'hui chez Zachée : « Jésus lui dit: Le salut est entré aujourd'hui dans cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d'Abraham. »
- Jn 4.22 Le salut vient des Juifs : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. »
- Ac 4.12 Aucun autre nom : « Il n'y a de salut en aucun autre; car il n'y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés. »
- Rm 1.16 La puissance de l'Évangile : « Car je n'ai point honte de l'Évangile: c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec, »
- Rm 13.11 Le salut plus proche : « Cela importe d'autant plus que vous savez en quel temps nous sommes: c'est l'heure de vous réveiller enfin du sommeil, car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru. »
- 2 Co 6.2 Le jour du salut : « Car il dit: Au temps favorable je t'ai exaucé, Au jour du salut je t'ai secouru. Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. »
- Ph 2.12 Travaillez à votre salut : « Ainsi, mes bien-aimés, comme vous avez toujours obéi, travaillez à votre salut avec crainte et tremblement, non seulement comme en ma présence, mais bien plus encore maintenant que je suis absent; »
- Hé 2.3 Un si grand salut : « comment échapperons-nous en négligeant un si grand salut, qui, annoncé d'abord par le Seigneur, nous a été confirmé par ceux qui l'ont entendu, »
- Ap 19.1 Alléluia ! Le salut est à notre Dieu : « Après cela, j'entendis dans le ciel comme une voix forte d'une foule nombreuse qui disait: Alléluia! Le salut, la gloire, et la puissance sont à notre Dieu, »
Mots apparentés
- yᵉšûʿâ יְשׁוּעָה : salut, délivrance
- charis χάρις : grâce, faveur
- pistis πίστις : foi, confiance, fidélité
- eirēnē εἰρήνη : paix
- euangelion εὐαγγέλιον : bonne nouvelle, Évangile
- pas πᾶς : tout, tous, chaque
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- gāʾal : racheter, agir en proche parent
- pādâ : racheter, libérer contre un prix
- kipper : faire l'expiation, purifier, apaiser
- apolytrōsis : rédemption, libération
- hilastērion : propitiatoire, moyen d'expiation
- dikaioō : justifier, déclarer juste, donner raison
- katallagē : réconciliation
- aphesis : pardon, rémission, libération
Bibliographie
- Werner Foerster et Georg Fohrer, art. « σῴζω, σωτηρία, σωτήρ, σωτήριος », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 7.
- Moisés Silva (éd.), New International Dictionary of New Testament Theology and Exegesis, art. « σῴζω », Grand Rapids, Zondervan, 2014.
- C. H. Dodd, The Parables of the Kingdom, Londres, Nisbet, 1935.
- Rudolf Bultmann, Theologie des Neuen Testaments, Tübingen, Mohr, 1948-1953.
- Oscar Cullmann, Christ et le temps. Temps et histoire dans le christianisme primitif, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1947 (original allemand 1946).
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