charis χάρις
Strong G5485 · nom féminin · grâce, faveur · 153 occurrences
En grec courant, ce qui réjouit : le charme, la faveur accordée, le bienfait et la reconnaissance qui y répond. Dans le Nouveau Testament, surtout chez Paul, c'est la faveur de Dieu donnée sans condition de mérite en Jésus-Christ, et la force qui transforme ceux qui la reçoivent.
Racine et étymologie
χάρις appartient à la famille de χαίρω (G5463), « se réjouir », et de χαρά (G5479), « joie ». La grâce est d'abord ce qui fait plaisir, ce qui réjouit celui qui la voit ou la reçoit. Les Charites, les « Grâces » de la mythologie, personnifiaient la beauté et le charme qui suscitent la joie.
La famille est riche dans le Nouveau Testament. Le verbe χαρίζομαι (G5483) signifie « donner gracieusement », mais aussi « pardonner » (Col 3.13). Le nom χάρισμα (G5486), avec le suffixe -μα qui désigne le résultat d'une action, est le « don de grâce » concret : chez Paul, les « charismes » sont les dons répartis dans l'Église (Rm 12.6). Le verbe εὐχαριστέω (G2168), « rendre grâce », a donné « eucharistie », l'action de grâce par excellence.
En grec classique, χάρις désigne un cycle complet : la faveur de celui qui donne, le bienfait lui-même, et la gratitude de celui qui reçoit. Les sociétés grecques et romaines reposaient largement sur ce système de bienfaits et de reconnaissance, où tout don créait une obligation en retour. C'est sur ce fond que le langage chrétien de la grâce a été entendu, et parfois bousculé.
Sens et emplois
Faveur trouvée auprès de quelqu'un
L'expression hébraïque « trouver grâce » passe telle quelle dans le grec de Luc et des Actes. L'ange l'applique à Marie, la plaçant dans la lignée de Noé et de Moïse.
« Ne crains point, Marie; car tu as trouvé grâce devant Dieu. »Lc 1.30, Segond 1910
La faveur gratuite qui sauve
Chez Paul, la grâce est la faveur de Dieu donnée sans considération de mérite. Le mot est souligné par l'adverbe « gratuitement » (δωρεάν), et opposé à ce qui serait un salaire dû (Rm 4.4).
« et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce »Rm 3.24, Segond 1910
Une puissance qui agit
La grâce n'est pas seulement un regard favorable ; elle transforme et rend capable d'agir. Paul attribue à la grâce son existence d'apôtre et son travail, et entend du Christ qu'elle suffit dans la faiblesse.
« Ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse. »2 Co 12.9, Segond 1910
Le geste généreux, la collecte
En 2 Corinthiens 8 et 9, le même mot désigne la collecte pour les pauvres de Jérusalem. Segond traduit par « œuvre de bienfaisance » : la générosité des croyants prolonge la grâce du Christ, « qui pour vous s'est fait pauvre » (2 Co 8.9).
« cette œuvre de bienfaisance »2 Co 8.6, Segond 1910
Reconnaissance, action de grâces
Fidèle au sens grec, χάρις désigne aussi la gratitude qui répond au don. La formule « grâces soient rendues à Dieu » est fréquente chez Paul.
« Mais grâces soient rendues à Dieu, qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ! »1 Co 15.57, Segond 1910
Le charme d'une parole
Le sens esthétique subsiste : une parole « pleine de grâce » est aimable, agréable à entendre. Les auditeurs de Nazareth s'étonnent ainsi des « paroles de grâce » de Jésus (Lc 4.22).
« Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce, assaisonnée de sel »Col 4.6, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, χάρις traduit principalement ḥēn, la « faveur » que l'on trouve aux yeux d'un supérieur. Il ne rend ḥesed que très rarement, par exemple en Esther 2.9 et 2.17, où ḥesed est ordinairement traduit par ἔλεος. Le grec biblique hérite donc d'une χάρις qui est surtout faveur accordée d'en haut, comme dans la tournure « trouver grâce aux yeux de », reprise en Luc 1.30 et Actes 7.46. Proverbes 3.34, « il fait grâce aux humbles », est cité en Jacques 4.6 et 1 Pierre 5.5 sous la forme χάριν δίδωσιν.
Le Nouveau Testament élargit pourtant le mot. Dans le prologue de Jean, « pleine de grâce et de vérité » (Jn 1.14) fait écho au couple ḥesed weʾĕmet d'Exode 34.6 : χάρις y prend le relais du ḥesed, la bonté fidèle de l'alliance. Chez Paul, le mot devient le terme clé du salut. La Vulgate dit « gratia », que Segond rend presque toujours par « grâce », avec « faveur », « reconnaissance » ou « bienfaisance » selon le contexte.
Le débat
La grâce paulinienne est-elle un don pur, sans retour, ou un don qui crée une relation et appelle une réponse ?
- La grâce opposée aux œuvres (Martin Luther, Préface à l'épître aux Romains, 1522) : Luther distingue la grâce, faveur de Dieu qui accepte le pécheur entièrement, et le don de l'Esprit qui le transforme peu à peu. La grâce exclut tout mérite humain : la lecture protestante classique y voit le cœur de l'Évangile, contre une piété des œuvres.
- La grâce n'est pas une nouveauté chrétienne (E. P. Sanders, 1977) : Dans Paul and Palestinian Judaism, Sanders montre que le judaïsme de l'époque n'était pas une religion du mérite : l'élection d'Israël et l'alliance reposaient sur la grâce de Dieu, l'obéissance servant à y demeurer. Paul ne s'oppose donc pas à un judaïsme sans grâce.
- Une grâce incongrue mais non sans retour (John M. G. Barclay, 2015) : Dans Paul and the Gift, Barclay distingue plusieurs manières de « perfectionner » l'idée de grâce : surabondance, priorité, efficacité, incongruité, absence de retour. Le trait distinctif de Paul est l'incongruité : la grâce est donnée sans égard à la valeur de celui qui la reçoit. Mais, comme dans le monde antique, elle appelle une réponse et transforme le bénéficiaire.
Barclay permet de tenir ensemble ce que le débat a souvent opposé. Avec Luther, il faut maintenir que la grâce ne répond à aucun mérite (Rm 4.4 ; 11.6). Avec Sanders, il faut reconnaître que le judaïsme connaissait aussi la grâce de l'alliance. La nouveauté paulinienne tient à l'incongruité d'une grâce donnée aux païens comme aux Juifs, aux impies comme aux justes, et qui produit une vie nouvelle, de reconnaissance et de générosité (2 Co 8.9).
Portée théologique
χάρις est le mot qui condense l'Évangile selon Paul. La grâce n'est pas seulement l'indulgence de Dieu envers des fautes ; elle est son initiative souveraine pour sauver ceux qui n'avaient rien à faire valoir : « par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi » (Ep 2.8). Paul en tire une logique rigoureuse : si c'était par les œuvres, « la grâce n'est plus une grâce » (Rm 11.6). Là où le péché a abondé, elle a surabondé (Rm 5.20).
Mais la grâce n'est pas inerte. Elle fait de Paul ce qu'il est et travaille à travers lui (1 Co 15.10) ; elle se répand en charismes au service de l'Église ; elle se prolonge dans la générosité de la collecte, et elle revient vers Dieu sous forme d'action de grâces. Le cycle grec du don et de la reconnaissance est ainsi repris, mais transformé : le don premier vient de Dieu, et la réponse n'est pas un paiement, mais une vie donnée. Pour la prédication, on rappellera que les lettres de Paul commencent et finissent presque toutes par « la grâce » : elle n'est pas un thème parmi d'autres, mais l'atmosphère de toute la vie chrétienne.
Chaîne : De la faveur à la grâce
- Gn 6.8 Noé trouve grâce : « Mais Noé trouva grâce aux yeux de l'Éternel. »
- Ex 33.17 Moïse connu par son nom : « L'Éternel dit à Moïse: Je ferai ce que tu me demandes, car tu as trouvé grâce à mes yeux, et je te connais par ton nom. »
- Pr 3.34 La grâce aux humbles : « Il se moque des moqueurs, Mais il fait grâce aux humbles; »
- Za 12.10 Un esprit de grâce : « Alors je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem Un esprit de grâce et de supplication, Et ils tourneront les regards vers moi, celui qu'ils ont percé. Ils pleureront sur lui comme on pleure sur un fils unique, Ils pleureront amèrement sur lui comme on pleure sur un premier-né. »
- Lc 1.30 La grâce faite à Marie : « L'ange lui dit: Ne crains point, Marie; car tu as trouvé grâce devant Dieu. »
- Jn 1.14 Pleine de grâce et de vérité : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »
- Jn 1.17 La loi et la grâce : « car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. »
- Rm 3.24 Justifiés gratuitement : « et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ. »
- Rm 5.20 La grâce surabonde : « Or, la loi est intervenue pour que l'offense abondât, mais là où le péché a abondé, la grâce a surabondé, »
- 2 Co 12.9 La grâce dans la faiblesse : « et il m'a dit: Ma grâce te suffit, car ma puissance s'accomplit dans la faiblesse. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses, afin que la puissance de Christ repose sur moi. »
- Ep 2.8 Sauvés par grâce : « Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. »
- Tt 2.11 La grâce manifestée : « Car la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée. »
Mots apparentés
- ḥēn חֵן : faveur, grâce
- ḥesed חֶסֶד : bonté fidèle
- eleos ἔλεος : miséricorde
- sōtēria σωτηρία : salut, délivrance, préservation
- dikaioō δικαιόω : justifier, déclarer juste, donner raison
- agapē ἀγάπη : amour, charité
- eirēnē εἰρήνη : paix
- chara χαρά : joie
Autres mots du thème « Alliance et fidélité »
- ʾĕmet : fidélité, vérité
- raḥămîm : compassion, entrailles
- berît : alliance
- ṣedāqāh : justice, droiture
- mišpāṭ : jugement, droit
- diathēkē : alliance, testament
Bibliographie
- Hans Conzelmann, Walther Zimmerli, art. « χάρις, χαρίζομαι, χάρισμα, εὐχαριστέω », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 9.
- John M. G. Barclay, Paul and the Gift, Grand Rapids, Eerdmans, 2015.
- E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, Londres, SCM Press ; Philadelphia, Fortress Press, 1977.
- James R. Harrison, Paul's Language of Grace in Its Graeco-Roman Context, Tübingen, Mohr Siebeck, 2003.
- Ceslas Spicq, Lexique théologique du Nouveau Testament, Fribourg, Éditions universitaires ; Paris, Cerf, 1991.
Ouvrir la fiche interactive · Toutes les occurrences de charis (G5485) dans la concordance biblique