ḥēn חֵן
Strong H2580 · nom masculin · faveur, grâce · 69 occurrences
La faveur que l'on trouve aux yeux de quelqu'un, le plus souvent d'un plus puissant que soi : un regard bienveillant qui accorde ce qui n'était pas dû. Le mot désigne aussi le charme qui attire ce regard. C'est l'ancêtre hébreu de la « grâce » chrétienne.
Racine et étymologie
ḥēn est le nom formé sur la racine ḥ-n-n, qui exprime le fait de se pencher avec bienveillance vers quelqu'un. Le verbe ḥānan (H2603), « faire grâce, avoir pitié », est fréquent dans les prières : « aie pitié de moi » est l'une des demandes les plus répétées des Psaumes. L'adjectif ḥannûn (H2587), « compatissant », qualifie Dieu dans la formule d'Exode 34.6, et le substantif teḥinnāh (H8467) désigne la « supplication », c'est-à-dire la demande de grâce.
Un dérivé éclaire particulièrement le sens du mot : l'adverbe ḥinnām (H2600), « gratuitement, pour rien, sans raison ». Ce qui est fait ḥinnām est fait sans contrepartie. On le retrouve dans la question de l'Adversaire au sujet de Job : sa piété est-elle désintéressée ? La gratuité est ainsi inscrite dans la racine même.
La racine est très présente dans l'onomastique : Ḥannāh (Anne, la mère de Samuel), Ḥănanyāh (Hanania) ou Yôḥānān, « le Seigneur a fait grâce », d'où viennent le grec Iōannēs et le français Jean. Porter un tel nom, c'était confesser une faveur reçue de Dieu.
Sens et emplois
Trouver grâce aux yeux de Dieu
Le premier emploi de la Bible est aussi le plus célèbre. Au milieu d'une humanité corrompue, Noé est l'objet d'un regard favorable de Dieu. L'expression « trouver grâce aux yeux de » est de loin la construction la plus fréquente du mot.
« Mais Noé trouva grâce aux yeux de l'Éternel. »Gn 6.8, Segond 1910
Faveur d'un supérieur
Entre humains, ḥēn est la bienveillance d'un maître, d'un roi ou d'un notable envers un subordonné. Ruth, glaneuse étrangère, s'étonne de l'attention que lui porte Boaz : la faveur est d'autant plus frappante qu'elle n'est pas due.
« Comment ai-je trouvé grâce à tes yeux, pour que tu t'intéresses à moi, à moi qui suis une étrangère? »Rt 2.10, Segond 1910
Formule de requête polie
« Si j'ai trouvé grâce à tes yeux » introduit une demande adressée à un supérieur, un peu comme « s'il vous plaît ». Abraham l'emploie devant ses trois visiteurs, Esther devant le roi.
« Seigneur, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe point, je te prie, loin de ton serviteur. »Gn 18.3, Segond 1910
La faveur qui fonde l'intercession
Après le veau d'or, Moïse s'appuie sur la grâce qu'il a trouvée auprès de Dieu pour obtenir que la présence divine accompagne encore le peuple. Le dialogue d'Exode 33 concentre à lui seul plusieurs emplois du mot.
« Je ferai ce que tu me demandes, car tu as trouvé grâce à mes yeux, et je te connais par ton nom. »Ex 33.17, Segond 1910
Charme, élégance
Dans la littérature de sagesse, ḥēn désigne aussi l'agrément d'une personne ou d'une parole, ce qui attire la faveur. Le dernier chapitre des Proverbes en relativise la valeur face à la crainte de Dieu.
« La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine; »Pr 31.30, Segond 1910
La grâce accordée aux humbles
Dieu donne sa faveur à ceux qui ne se prévalent de rien. Ce proverbe, cité deux fois dans le Nouveau Testament (Jc 4.6 ; 1 P 5.5), relie directement le ḥēn hébreu à la χάρις chrétienne.
« Il se moque des moqueurs, Mais il fait grâce aux humbles; »Pr 3.34, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ḥēn est rendu dans la grande majorité des cas par χάρις, qui signifie en grec classique à la fois le charme, la faveur et la reconnaissance. Le lexique d'Abbott-Smith le note : χάρις traduit « principalement חֵן ». L'expression hébraïque « trouver grâce aux yeux de » devient εὑρίσκειν χάριν ἐναντίον, tournure qui passe telle quelle dans le Nouveau Testament : l'ange dit à Marie qu'elle a « trouvé grâce devant Dieu » (Lc 1.30), et Étienne rappelle que David « trouva grâce devant Dieu » (Ac 7.46).
C'est donc ḥēn, bien plus que ḥesed, qui se trouve à la racine du mot « grâce » dans la Bible grecque. Mais le Nouveau Testament enrichit χάρις de la fidélité propre au ḥesed : chez Jean, « la grâce et la vérité » (Jn 1.17) reprennent le couple bonté-fidélité d'Exode 34. La Vulgate rend ḥēn par « gratia », d'où la « grâce » de Segond, qui emploie aussi « faveur » quand le contexte est profane.
Le débat
Le ḥēn est-il une faveur purement gratuite, ou la réponse à quelque chose que l'on trouve en celui qui la reçoit ?
- Une faveur unilatérale et gratuite (William F. Lofthouse, 1933) : Dans un article comparant ḥēn et ḥesed (Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft), Lofthouse distingue les deux mots : le ḥesed suppose une relation préalable, le ḥēn est la faveur d'un supérieur envers un inférieur qui n'a aucun droit sur lui. Le mot n'implique ni obligation ni réciprocité.
- Un regard attiré par le charme (Lecture lexicale) : Plusieurs emplois associent ḥēn à l'agrément de la personne : Esther « trouvait grâce aux yeux de tous ceux qui la voyaient » (Est 2.15), la femme gracieuse obtient la gloire (Pr 11.16). « Trouver grâce » signifierait d'abord « plaire » : la faveur répond à une qualité perçue.
- La grâce précède la justice (Jean Calvin, Commentaire sur la Genèse, 1554) : À propos de Noé, Calvin souligne que la grâce trouvée en Genèse 6.8 est mentionnée avant la justice de Noé (Gn 6.9) : c'est la faveur de Dieu qui fonde la droiture du patriarche, non l'inverse.
Les emplois profanes montrent que ḥēn peut répondre à un attrait (Esther, Joseph), mais la tournure « trouver grâce » met toujours l'initiative du côté de celui qui regarde : c'est lui qui accorde ou refuse. Quand Dieu est le sujet, la Bible souligne plutôt la gratuité, ce que confirme le dérivé ḥinnām, « gratuitement ». La distinction de Lofthouse reste utile : le ḥēn ne présuppose pas d'alliance, le ḥesed si.
Portée théologique
ḥēn place le lecteur devant la structure la plus simple de la grâce : quelqu'un regarde, et ce regard change une situation. Noé, Joseph, Ruth, Moïse, Esther : tous dépendent d'une faveur qu'ils ne peuvent exiger. L'Ancien Testament ne réserve pas encore le mot au salut, mais il en dessine déjà la logique : la vie de l'homme se joue « aux yeux » de Dieu, et ce qu'on y trouve est un don. L'adverbe ḥinnām, « gratuitement », de la même racine, en donne la clé.
Le Nouveau Testament hérite directement de ce vocabulaire. En reprenant pour Marie la formule « tu as trouvé grâce », Luc la place dans la lignée de Noé et de Moïse. Jacques et Pierre citent Proverbes 3.34 pour rappeler que la grâce va aux humbles. Pour la prédication, on soulignera aussi le contrepoint de la sagesse : le charme humain est « trompeur » (Pr 31.30), mais la grâce que Dieu répand, jusqu'à « l'esprit de grâce et de supplication » promis par Zacharie, ne trompe pas.
Chaîne : Trouver grâce
- Gn 6.8 Noé au milieu du déluge : « Mais Noé trouva grâce aux yeux de l'Éternel. »
- Gn 39.21 Joseph en prison : « L'Éternel fut avec Joseph, et il étendit sur lui sa bonté. Il le mit en faveur aux yeux du chef de la prison. »
- Ex 33.17 Moïse intercède : « L'Éternel dit à Moïse: Je ferai ce que tu me demandes, car tu as trouvé grâce à mes yeux, et je te connais par ton nom. »
- Ex 34.6 Le Dieu compatissant : « Et l'Éternel passa devant lui, et s'écria: L'Éternel, l'Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité, »
- Rt 2.10 L'étrangère dans le champ de Boaz : « Alors elle tomba sur sa face et se prosterna contre terre, et elle lui dit: Comment ai-je trouvé grâce à tes yeux, pour que tu t'intéresses à moi, à moi qui suis une étrangère? »
- Ps 84.12 Dieu donne la grâce et la gloire : « Car l'Éternel Dieu est un soleil et un bouclier, L'Éternel donne la grâce et la gloire, Il ne refuse aucun bien à ceux qui marchent dans l'intégrité. »
- Pr 3.34 La grâce aux humbles : « Il se moque des moqueurs, Mais il fait grâce aux humbles; »
- Jr 31.2 Grâce trouvée au désert : « Ainsi parle l'Éternel: Il a trouvé grâce dans le désert, Le peuple de ceux qui ont échappé au glaive; Israël marche vers son lieu de repos. »
- Za 12.10 Un esprit de grâce : « Alors je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem Un esprit de grâce et de supplication, Et ils tourneront les regards vers moi, celui qu'ils ont percé. Ils pleureront sur lui comme on pleure sur un fils unique, Ils pleureront amèrement sur lui comme on pleure sur un premier-né. »
- Lc 1.30 Marie a trouvé grâce : « L'ange lui dit: Ne crains point, Marie; car tu as trouvé grâce devant Dieu. »
- Jn 1.16 Grâce pour grâce : « Et nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce; »
- Jc 4.6 Le proverbe cité : « Il accorde, au contraire, une grâce plus excellente; c'est pourquoi l'Écriture dit: Dieu résiste aux orgueilleux, Mais il fait grâce aux humbles. »
Mots apparentés
Autres mots du thème « Alliance et fidélité »
- ʾĕmet : fidélité, vérité
- raḥămîm : compassion, entrailles
- berît : alliance
- ṣedāqāh : justice, droiture
- mišpāṭ : jugement, droit
- eleos : miséricorde
- diathēkē : alliance, testament
Bibliographie
- William F. Lofthouse, « Ḥen and Ḥesed in the Old Testament », Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft 51, 1933.
- David Noel Freedman, Jack R. Lundbom, art. « ḥānan », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 5.
- Hans Conzelmann, Walther Zimmerli, art. « χάρις », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 9.
- Jean Calvin, Commentaires sur le premier livre de Moyse, dit Genèse, Genève, 1554.
- Ludwig Koehler, Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leiden, Brill, 1994-2000.
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