eleos ἔλεος

Strong G1656 · nom neutre · miséricorde · 27 occurrences

En grec courant, la pitié que l'on éprouve devant le malheur d'autrui. Dans la Bible grecque, le mot traduit surtout le ḥesed hébreu et prend le sens de bonté fidèle : la miséricorde de Dieu qui sauve, et celle qu'il attend des hommes les uns envers les autres.

Racine et étymologie

ἔλεος appartient à une petite famille de mots formés sur ἐλε- : le verbe ἐλεέω (G1653), « avoir pitié », l'adjectif ἐλεήμων (G1655), « miséricordieux » (Mt 5.7), et le nom ἐλεημοσύνη (G1654), « acte de pitié », d'où l'« aumône ». Le mot français vient en effet, par le latin ecclésiastique eleemosyna, de ce terme grec. L'origine plus lointaine de la racine reste obscure.

En grec classique, le mot est masculin (ὁ ἔλεος) ; la forme neutre τὸ ἔλεος, employée dans le Nouveau Testament, est propre au grec hellénistique. Les copistes tardifs ont parfois rétabli le masculin, ce qui explique quelques variantes dans les manuscrits.

Le sens classique est bien défini. Aristote, dans la Rhétorique (II, 8), décrit l'ἔλεος comme une peine ressentie devant un mal qui frappe quelqu'un qui ne le mérite pas, et dont on pourrait soi-même être victime. Dans la Poétique, la tragédie suscite la « pitié » et la « crainte ». Il s'agit donc d'une émotion, non d'une obligation. Le cri liturgique « Kyrie eleison », « Seigneur, aie pitié », emploie le verbe de la même famille (Mt 15.22).

Sens et emplois

  1. La fidélité miséricordieuse de Dieu envers Israël

    Dans les cantiques de Luc, ἔλεος a exactement le sens du ḥesed : la fidélité de Dieu à ses promesses envers Abraham et sa descendance. Marie chante un Dieu qui se « souvient » de sa miséricorde, c'est-à-dire de son engagement.

    « Il a secouru Israël, son serviteur, Et il s'est souvenu de sa miséricorde »Lc 1.54, Segond 1910
  2. La miséricorde que Dieu attend

    Jésus cite Osée 6.6 pour justifier sa table partagée avec les pécheurs. Le mot grec traduit le ḥesed d'Osée : la loyauté envers Dieu qui se traduit en bonté envers les autres, préférée aux rites.

    « Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices. »Mt 9.13, Segond 1910
  3. La compassion qui agit

    La parabole du Samaritain définit le prochain par l'acte de miséricorde. L'expression « exercer la miséricorde » montre que le mot désigne un acte concret, pas seulement un sentiment.

    « C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui »Lc 10.37, Segond 1910
  4. La miséricorde qui sauve

    Dans les épîtres, la miséricorde de Dieu est la source du salut, opposée aux œuvres humaines. Elle va de pair avec la grâce et l'amour.

    « il nous a sauvés, non à cause des œuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde »Tt 3.5, Segond 1910
  5. Dans la salutation apostolique

    Les épîtres pastorales et celles de Jean ajoutent la miséricorde à la formule paulinienne « grâce et paix ». Le mot devient un élément de la bénédiction chrétienne.

    « que la grâce, la miséricorde et la paix, te soient données »1 Tm 1.2, Segond 1910
  6. La miséricorde au jour du jugement

    La miséricorde a aussi une dimension finale : celui qui l'a pratiquée la recevra au jugement. Jacques en fait une maxime saisissante.

    « La miséricorde triomphe du jugement. »Jc 2.13, Segond 1910

Passerelle hébreu – grec

Dans la Septante, ἔλεος est la traduction ordinaire de ḥesed, et c'est ce choix qui a transformé le mot. Un terme qui désignait une émotion de pitié a dû porter la loyauté d'alliance du Dieu d'Israël : le refrain « sa miséricorde dure à toujours » (Ps 136) ou la formule d'Exode 34.6, où Dieu est dit πολυέλεος, « riche en miséricorde ». Le mot rend plus rarement raḥămîm, la compassion, et le verbe ἐλεέω traduit souvent ḥānan, « faire grâce » : le « aie pitié de moi » des Psaumes est un ḥonnēnî hébreu.

Pour lire le Nouveau Testament, il faut donc souvent entendre l'hébreu derrière le grec. Quand Matthieu cite Osée 6.6 ou quand Marie et Zacharie chantent la miséricorde promise aux pères (Lc 1.54, 72), c'est le ḥesed qui parle. La Vulgate a rendu ἔλεος par « misericordia », mot latin formé sur « miser », malheureux, et « cor », cœur : une traduction heureuse qui garde à la fois l'émotion grecque et l'engagement hébreu.

Le débat

Dans le Nouveau Testament, ἔλεος garde-t-il son sens grec de pitié, ou porte-t-il le sens hébreu de fidélité d'alliance ?

Le résultat est nuancé. Dans les cantiques de Luc, les citations d'Osée et les formules de salut, l'arrière-plan du ḥesed est indéniable. Dans la parabole du Samaritain, l'émotion devant le malheur, au sens grec, est bien présente. Le Nouveau Testament réunit les deux : une miséricorde qui est à la fois compassion pour celui qui souffre et fidélité à un engagement.

Portée théologique

ἔλεος relie les deux Testaments par un fil très solide. Le Dieu d'Israël qui se révèle « riche en bonté » au Sinaï est celui que l'Épître aux Éphésiens dit « riche en miséricorde » (Ep 2.4) ; le refrain des Psaumes devient le chant de Marie, pour qui cette miséricorde s'étend « d'âge en âge ». Le salut chrétien n'est pas présenté comme une rupture avec l'alliance, mais comme l'accomplissement de la fidélité promise aux pères (Lc 1.72).

Cette miséricorde est aussi un appel. Jésus reprend deux fois la parole d'Osée contre une religion qui condamne les pécheurs et les innocents (Mt 9.13 ; 12.7), et la parabole du Samaritain se termine par un ordre : « fais de même ». Jacques en tire la conséquence la plus nette : le jugement sera sans miséricorde pour qui n'en a pas fait. Pour la prédication, on soulignera que la miséricorde biblique n'est ni simple sentiment ni simple pardon : c'est la fidélité active de Dieu, qui devient la règle de la vie des croyants, jusque dans le cri le plus ancien de la liturgie, « Seigneur, aie pitié ».

Chaîne : La miséricorde, de l'alliance à l'Évangile

  1. Ex 34.6 Riche en miséricorde : « Et l'Éternel passa devant lui, et s'écria: L'Éternel, l'Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité, »
  2. Ps 136.1 Sa miséricorde dure à toujours : « Louez l'Éternel, car il est bon, Car sa miséricorde dure à toujours! »
  3. Os 6.6 La piété plutôt que les sacrifices : « Car j'aime la piété et non les sacrifices, Et la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. »
  4. Mi 6.8 Aimer la miséricorde : « On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien; Et ce que l'Éternel demande de toi, C'est que tu pratiques la justice, Que tu aimes la miséricorde, Et que tu marches humblement avec ton Dieu. »
  5. Mt 9.13 Jésus cite Osée : « Allez, et apprenez ce que signifie: Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices. Car je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. »
  6. Mt 15.22 Le cri de la Cananéenne : « Et voici, une femme cananéenne, qui venait de ces contrées, lui cria: Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David! Ma fille est cruellement tourmentée par le démon. »
  7. Lc 1.50 D'âge en âge : « Et sa miséricorde s'étend d'âge en âge Sur ceux qui le craignent. »
  8. Lc 10.37 Le bon Samaritain : « C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit: Va, et toi, fais de même. »
  9. Rm 11.32 Faire miséricorde à tous : « Car Dieu a renfermé tous les hommes dans la désobéissance, pour faire miséricorde à tous. »
  10. Ep 2.4 Riche en miséricorde : « Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, »
  11. Hé 4.16 Le trône de la grâce : « Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce, afin d'obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être secourus dans nos besoins. »
  12. Jc 2.13 La miséricorde triomphe : « car le jugement est sans miséricorde pour qui n'a pas fait miséricorde. La miséricorde triomphe du jugement. »

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Bibliographie

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