agapē ἀγάπη
Strong G26 · nom féminin · amour, charité · 114 occurrences
Le mot que le Nouveau Testament a choisi pour dire l'amour de Dieu et l'amour que les croyants se doivent. Peu employé dans le grec profane, il reçoit son contenu de l'hébreu biblique et surtout de la croix : un amour qui se donne, même pour celui qui ne le mérite pas.
Racine et étymologie
Le nom ἀγάπη dérive du verbe ἀγαπάω, dont l'origine reste obscure. En grec classique, ce verbe est assez sobre : il signifie « accueillir avec amitié », « chérir », mais aussi « se contenter de, être satisfait de ». Il n'a ni la chaleur de φιλέω, l'affection des proches et des amis, ni l'intensité passionnelle de ἐράω, d'où vient ἔρως. L'adjectif ἀγαπητός, « chéri », se dit déjà chez Homère de l'enfant unique, ce qui éclaire l'expression « mon Fils bien-aimé » des Évangiles.
Le nom lui-même est très rare avant la Septante. Les quelques attestations profanes proposées sont tardives ou discutées, et l'on employait plutôt ἀγάπησις. C'est donc la traduction grecque de la Bible hébraïque qui l'a mis en circulation, puis le Nouveau Testament qui en a fait un mot central (114 emplois), avec une forte concentration dans la première épître de Jean et dans les lettres de Paul.
Le pluriel ἀγάπαι a pris un sens particulier dans l'Église ancienne : les « agapes », repas fraternels partagés par la communauté, mentionnés en Jude 1.12. Le français a gardé le mot dans ce sens, alors qu'il a rendu le singulier tantôt par « amour », tantôt par « charité », d'après le latin caritas.
Sens et emplois
L'amour de Dieu pour les hommes
La source de toute agapè : un amour qui précède et ne dépend pas de la valeur de celui qui est aimé. Paul en donne la preuve dans la mort du Christ pour des pécheurs.
« Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. »Rm 5.8, Segond 1910
Dieu est amour
La première épître de Jean va jusqu'à définir Dieu par l'amour. La formule ne fait pas de l'amour un dieu ; elle dit que tout ce que Dieu fait procède de l'amour, et que l'on connaît Dieu en aimant.
« Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est amour. »1 Jn 4.8, Segond 1910
L'amour qui donne sa vie
Jésus définit le plus grand amour par le don de soi pour ses amis. L'agapè se mesure à ce qu'elle coûte.
« Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »Jn 15.13, Segond 1910
L'amour fraternel, signe des disciples
L'amour mutuel entre croyants est la marque visible de l'appartenance à Jésus. Paul en décrit les traits concrets en 1 Corinthiens 13 : patience, bonté, absence d'envie et d'orgueil.
« La charité est patiente, elle est pleine de bonté; »1 Co 13.4, Segond 1910
L'accomplissement de la loi
L'amour ne remplace pas les commandements, il en est le sens et la réalisation : celui qui aime ne fait pas de mal à son prochain.
« L'amour ne fait point de mal au prochain: l'amour est donc l'accomplissement de la loi. »Rm 13.10, Segond 1910
Le repas fraternel
Au pluriel, les « agapes » sont les repas communautaires des premiers chrétiens. Jude dénonce ceux qui les détournent à leur profit.
« Ce sont des écueils dans vos agapes, »Jd 1.12, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, ἀγάπη traduit l'hébreu ʾahăvāh (H160), et le verbe ἀγαπάω traduit ʾāhav (H157), le verbe hébreu ordinaire pour « aimer ». Le mot grec se trouve donc d'emblée chargé de toute la gamme de l'amour biblique : l'amour humain du Cantique des cantiques (« la bannière qu'il déploie sur moi, c'est l'amour », Ct 2.4), l'amour qui se change en haine d'Amnon (2 S 13.15), mais aussi l'amour électif de Dieu pour Israël et l'amour qu'Israël lui doit (Dt 6.5 ; Jr 2.2).
C'est sur ce fond que le Nouveau Testament construit son usage. Le double commandement d'amour (Mt 22.37-39) cite Deutéronome 6.5 et Lévitique 19.18 avec le verbe ἀγαπάω de la Septante. La Vulgate a rendu ἀγάπη tantôt par caritas (1 Co 13), tantôt par dilectio (Jn 15.13). D'où le double vocabulaire français : « charité » chez Segond en 1 Corinthiens 13, « amour » ailleurs.
Le débat
Le choix du mot ἀγάπη signale-t-il une conception radicalement nouvelle de l'amour, ou n'est-il que l'effet de l'évolution du grec ?
- Agapè contre éros (Anders Nygren, 1930–1936) : Dans Eros och Agape (trad. française : Érôs et Agapè, 1944–1952), Nygren oppose deux amours. L'éros grec est désir qui monte vers ce qui a de la valeur ; l'agapè chrétienne est un amour spontané qui descend vers ce qui n'en a pas et lui en confère. Le choix du mot exprimerait cette révolution.
- Un amour de choix et de respect (Ceslas Spicq, 1958–1959) : Dans Agapè dans le Nouveau Testament (3 vol.), Spicq étudie tous les emplois et voit dans l'agapè un amour de dilection, fait de discernement, de préférence et de don, plus réfléchi que l'affection. Il maintient qu'elle a pris dans le Nouveau Testament un contenu religieux propre, sans reprendre l'opposition systématique de Nygren.
- Une évolution de la langue (Robert Joly, 1968) : Dans Le vocabulaire chrétien de l'amour est-il original ?, Joly montre que, dans le grec postclassique, ἀγαπᾶν remplace peu à peu φιλεῖν, qui se spécialise dans le sens de « embrasser ». Le choix des traducteurs et des apôtres suivrait la langue de leur temps et ne serait pas, en lui-même, une innovation théologique.
Joly a établi l'essentiel sur le plan linguistique : le mot n'était pas, en soi, porteur d'une théologie nouvelle, et l'on ne peut pas tirer une doctrine du seul choix d'un terme. Mais la nouveauté que Nygren et Spicq ont décrite est réelle ; elle se trouve dans les phrases plutôt que dans le vocabulaire : un Dieu qui aime des pécheurs (Rm 5.8), un amour défini par la croix (1 Jn 3.16), un commandement d'aimer ses ennemis. Le mot a été rempli par le récit.
Portée théologique
Le Nouveau Testament ne définit pas l'amour par un sentiment, mais par un acte de Dieu : « cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu'il nous a aimés et a envoyé son Fils » (1 Jn 4.10). L'agapè est d'abord reçue avant d'être donnée. Elle est « répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit » (Rm 5.5) et devient le premier fruit de l'Esprit (Ga 5.22). C'est pourquoi Jean peut dire que celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu : l'amour fraternel n'est pas une simple conséquence morale, il est la trace de Dieu dans une vie.
Paul en fait le critère de tout le reste. Sans amour, la connaissance enfle (1 Co 8.1), les dons les plus spectaculaires ne sont « rien » (1 Co 13.1-3), et la liberté chrétienne devient un prétexte (Ga 5.13). Avec l'amour, la foi devient « agissante » (Ga 5.6) et la loi trouve son accomplissement. L'hymne de 1 Corinthiens 13 n'est pas un poème pour les mariages, mais une correction adressée à une Église divisée et fière de ses dons.
Pour la prédication, le danger est double : réduire l'agapè à une bienveillance générale, ou en faire une performance héroïque. Les textes la décrivent avec des mots très simples, patience, bonté, absence d'envie, et la fondent sur l'amour reçu : « nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier » (1 Jn 4.19).
Chaîne : L'amour qui vient de Dieu
- Dt 6.5 Aimer Dieu de tout son cœur : « Tu aimeras l'Éternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. »
- Ct 8.6 Fort comme la mort : « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, Comme un sceau sur ton bras; Car l'amour est fort comme la mort, La jalousie est inflexible comme le séjour des morts; Ses ardeurs sont des ardeurs de feu, Une flamme de l'Éternel. »
- Os 11.4 Des cordages d'amour : « Je les tirai avec des liens d'humanité, avec des cordages d'amour, Je fus pour eux comme celui qui aurait relâché le joug près de leur bouche, Et je leur présentai de la nourriture. »
- Jn 3.16 Dieu a tant aimé le monde : « Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. »
- Jn 13.35 Le signe des disciples : « À ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. »
- Jn 15.13 Donner sa vie : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »
- Rm 5.8 Alors que nous étions pécheurs : « Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. »
- Rm 8.39 Rien ne peut nous séparer : « ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. »
- 1 Co 13.4 Le portrait de la charité : « La charité est patiente, elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité ne se vante point, elle ne s'enfle point d'orgueil, »
- Ga 5.22 Le fruit de l'Esprit : « Mais le fruit de l'Esprit, c'est l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bénignité, la fidélité, »
- 1 Jn 4.8 Dieu est amour : « Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est amour. »
- 1 Jn 4.10 Il nous a aimés le premier : « Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu'il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés. »
Mots apparentés
- phileō φιλέω : aimer d'affection ; embrasser
- ʾāhav אָהַב : aimer
- charis χάρις : grâce, faveur
- eleos ἔλεος : miséricorde
- elpis ἐλπίς : espérance
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- yirʾāh : crainte
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- pistis : foi, confiance, fidélité
- eirēnē : paix
Bibliographie
- Anders Nygren, Eros och Agape, 2 vol., Stockholm, 1930–1936 (trad. française : Érôs et Agapè, Paris, Aubier, 1944–1952).
- Ceslas Spicq, Agapè dans le Nouveau Testament. Analyse des textes, 3 vol., Paris, Gabalda, 1958–1959.
- Robert Joly, Le vocabulaire chrétien de l'amour est-il original ? Φιλεῖν et Ἀγαπᾶν dans le grec antique, Bruxelles, 1968.
- Ethelbert Stauffer et Gottfried Quell, art. « ἀγαπάω, ἀγάπη », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 1.
- Martin C. D'Arcy, The Mind and Heart of Love, Londres, Faber and Faber, 1945.
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