yirʾāh יִרְאָה
Strong H3374 · nom féminin · crainte · 45 occurrences
La crainte, de la simple frayeur jusqu'à la « crainte de l'Éternel », expression centrale de la piété biblique. Celle-ci n'est pas la peur d'un tyran, mais le respect saisi de celui qui sait devant qui il vit, et qui en tire sa sagesse et sa conduite.
Racine et étymologie
Le nom yirʾāh dérive du verbe yārēʾ (H3372), « craindre », l'un des verbes les plus fréquents de l'Ancien Testament (315 emplois). Le verbe couvre toute la gamme qui va de la peur panique à la vénération. Son participe passif niphal, nôrāʾ, signifie « redoutable, terrible » et qualifie Dieu lui-même et ses actes (« le grand et redoutable Dieu »). L'adjectif yārēʾ (H3373) donne l'expression « ceux qui craignent l'Éternel », qui finit par désigner les fidèles en général.
La forme nominale yirʾāh est beaucoup plus rare que le verbe et se concentre dans les livres de sagesse : Proverbes, Psaumes, Job. Elle s'emploie le plus souvent dans la locution construite yirʾat YHWH ou yirʾat ʾĕlōhîm, « crainte de l'Éternel », « crainte de Dieu », où Dieu est l'objet de la crainte.
D'autres mots hébreux désignent la peur sans cette ouverture religieuse : paḥad (H6343), la terreur soudaine, ou ʾêmāh, l'épouvante. yirʾāh peut avoir ce sens de frayeur (Jon 1.10), mais c'est son évolution vers le respect et la piété qui fait son intérêt. Le livre de Jonas joue précisément sur ce passage : les marins ont « une grande frayeur » face à la tempête, puis sont « saisis d'une grande crainte de l'Éternel » et lui offrent un sacrifice (Jon 1.16).
Sens et emplois
Frayeur, effroi
Le sens premier : la peur devant un danger ou une puissance supérieure. Dieu annonce qu'il répandra la crainte d'Israël sur les peuples voisins.
« Je vais répandre dès aujourd'hui la frayeur et la crainte de toi sur tous les peuples qui sont sous le ciel; »Dt 2.25, Segond 1910
Le respect de Dieu comme frein moral
La « crainte de Dieu » désigne une conscience morale élémentaire, que l'on suppose même chez les étrangers. Abraham craint qu'elle fasse défaut à Guérar, et Néhémie s'en réclame pour ne pas opprimer le peuple (Né 5.15).
« Je me disais qu'il n'y avait sans doute aucune crainte de Dieu dans ce pays, »Gn 20.11, Segond 1910
Une crainte qui chasse la peur
Au Sinaï, Moïse dit à la fois « ne craignez pas » et « ayez sa crainte » : la terreur paralysante doit faire place à un respect qui garde du péché.
« c'est pour que vous ayez sa crainte devant les yeux, afin que vous ne péchiez point. »Ex 20.20, Segond 1910
Principe de la sagesse
Devise des livres sapientiaux : la connaissance juste commence par la juste place donnée à Dieu. Le mot « commencement » (rēʾšît) peut signifier le point de départ ou la part principale.
« La crainte de l'Éternel est le commencement de la science; »Pr 1.7, Segond 1910
Une piété qui peut se vider
La crainte peut devenir une routine religieuse sans cœur. Jésus cite ce reproche d'Ésaïe contre une religion de tradition (Mt 15.8-9).
« Et la crainte qu'il a de moi N'est qu'un précepte de tradition humaine. »És 29.13, Segond 1910
Don de Dieu et de son Esprit
La crainte n'est pas seulement exigée ; elle est donnée. L'Esprit la répand sur le Messie (És 11.2) et Dieu promet de la mettre lui-même dans le cœur de son peuple par une alliance nouvelle.
« Et je mettrai ma crainte dans leur cœur, Afin qu'ils ne s'éloignent pas de moi. »Jr 32.40, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend presque toujours yirʾāh par φόβος, « peur, crainte » : « Le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur » (Ps 111.10). Mais en Ésaïe 11.2, où l'hébreu nomme six dons de l'Esprit, les traducteurs ont rendu la première mention de la crainte par εὐσέβεια, « piété », et la seconde, au verset 3, par φόβος θεοῦ. La Vulgate a suivi (pietas, puis timor Domini), et c'est ainsi que la tradition latine a compté « sept dons du Saint-Esprit », dont la piété et la crainte.
Le Nouveau Testament garde l'expression : l'Église de Judée marche « dans la crainte du Seigneur » (Ac 9.31), Paul appelle à achever la sanctification « dans la crainte de Dieu » (2 Co 7.1), et Luc 1.50 reprend le langage des Psaumes : « ceux qui le craignent ». Mais il introduit aussi une tension nouvelle avec 1 Jean 4.18 : « La crainte n'est pas dans l'amour, mais l'amour parfait bannit la crainte. » Toute la réflexion chrétienne sur la crainte de Dieu naît de cette tension.
Le débat
La « crainte de l'Éternel » est-elle une vraie crainte devant le sacré, ou une manière de dire la piété et la fidélité ?
- L'effroi devant le sacré (Rudolf Otto, 1917) : Dans Das Heilige (Le Sacré), Otto décrit l'expérience religieuse comme rencontre d'un « mystère qui fait trembler et qui fascine » (mysterium tremendum et fascinans). La crainte de Dieu garde, même dans ses formes les plus morales, ce noyau de saisissement devant le tout autre.
- Une notion qui se transforme (Joachim Becker, 1965) : Dans Gottesfurcht im Alten Testament, Becker distingue plusieurs usages : crainte numineuse, crainte cultuelle (adorer le Dieu d'Israël), crainte morale (sagesse), puis attachement à la Loi. Dans la plupart des textes, « craindre Dieu » signifie être fidèle, l'élément émotionnel passant au second plan.
- Crainte servile et crainte chaste (Augustin, Homélies sur la première épître de Jean, IX (vers 407)) : Pour concilier 1 Jean 4.18 et le psaume qui dit la crainte de l'Éternel « pure » et éternelle (Ps 19.10), Augustin distingue la crainte servile, qui redoute le châtiment et que l'amour chasse, et la crainte chaste, celle de l'épouse qui redoute de perdre celui qu'elle aime.
Becker a raison : dans les Proverbes ou le Deutéronome, la crainte de Dieu désigne une conduite plus qu'une émotion, d'où des traductions comme « respect » ou « piété ». Mais les récits du Sinaï, de Jonas ou de la vision d'Ézéchiel (Éz 1.18) gardent le saisissement décrit par Otto. La distinction d'Augustin aide à tenir les deux : la Bible ne demande pas de trembler devant un maître arbitraire, mais elle ne réduit pas non plus Dieu à un partenaire familier.
Portée théologique
La crainte de l'Éternel est le lieu où se rejoignent la foi et la sagesse. Le livre de Job, après avoir cherché la sagesse partout, conclut : « la crainte du Seigneur, c'est la sagesse ; s'éloigner du mal, c'est l'intelligence » (Jb 28.28). La sagesse biblique n'est pas d'abord une habileté, mais une juste orientation : savoir que l'on vit sous le regard de Dieu change la manière de juger, de gouverner, de parler. Néhémie, gouverneur qui refuse d'exploiter le peuple « par crainte de Dieu », en est l'illustration concrète.
Le Deutéronome associe constamment craindre et aimer Dieu (Dt 10.12). Ce couple empêche deux dérives : un amour qui oublierait la sainteté de Dieu, une crainte qui oublierait sa bonté. Le Sinaï l'exprime par un paradoxe : « Ne vous effrayez pas… afin que vous ayez sa crainte » (Ex 20.20). La crainte juste est ce qui reste quand la terreur a été dissipée par la parole de Dieu.
Dans le Nouveau Testament, l'amour parfait « bannit la crainte » (1 Jn 4.18), mais l'Église continue de marcher « dans la crainte du Seigneur ». La prédication peut s'appuyer sur la promesse de Jérémie 32.40 : la crainte que Dieu met dans le cœur n'est pas une menace mais un attachement, ce qui retient de s'éloigner de lui.
Chaîne : De la frayeur à la sagesse
- Gn 20.11 La crainte de Dieu absente : « Abraham répondit: Je me disais qu'il n'y avait sans doute aucune crainte de Dieu dans ce pays, et que l'on me tuerait à cause de ma femme. »
- Ex 20.20 Ne craignez pas, ayez sa crainte : « Moïse dit au peuple: Ne vous effrayez pas; car c'est pour vous mettre à l'épreuve que Dieu est venu, et c'est pour que vous ayez sa crainte devant les yeux, afin que vous ne péchiez point. »
- Né 5.15 Un gouverneur qui craint Dieu : « Avant moi, les premiers gouverneurs accablaient le peuple, et recevaient de lui du pain et du vin, outre quarante sicles d'argent; leurs serviteurs mêmes opprimaient le peuple. Je n'ai point agi de la sorte, par crainte de Dieu. »
- Jb 28.28 Où trouver la sagesse ? : « Puis il dit à l'homme: Voici, la crainte du Seigneur, c'est la sagesse; S'éloigner du mal, c'est l'intelligence. »
- Ps 19.10 Une crainte pure : « La crainte de l'Éternel est pure, elle subsiste à toujours; Les jugements de l'Éternel sont vrais, ils sont tous justes. »
- Pr 1.7 Le commencement de la science : « La crainte de l'Éternel est le commencement de la science; Les insensés méprisent la sagesse et l'instruction. »
- Ec 12.13 Le dernier mot du Qohélet : « Ecoutons la fin du discours: Crains Dieu et observe ses commandements. C'est là ce que doit faire tout homme. »
- És 11.2 L'Esprit sur le Messie : « L'Esprit de l'Éternel reposera sur lui: Esprit de sagesse et d'intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l'Éternel. »
- Jr 32.40 La crainte mise dans le cœur : « Je traiterai avec eux une alliance éternelle, Je ne me détournerai plus d'eux, Je leur ferai du bien, Et je mettrai ma crainte dans leur cœur, Afin qu'ils ne s'éloignent pas de moi. »
- Jon 1.16 Les marins de Jonas : « Ces hommes furent saisis d'une grande crainte de l'Éternel, et ils offrirent un sacrifice à l'Éternel, et firent des vœux. »
- Ac 9.31 L'Église dans la crainte du Seigneur : « L'Église était en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie, s'édifiant et marchant dans la crainte du Seigneur, et elle s'accroissait par l'assistance du Saint-Esprit. »
- 1 Jn 4.18 L'amour bannit la crainte : « La crainte n'est pas dans l'amour, mais l'amour parfait bannit la crainte; car la crainte suppose un châtiment, et celui qui craint n'est pas parfait dans l'amour. »
Mots apparentés
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- pistis : foi, confiance, fidélité
- elpis : espérance
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
- eirēnē : paix
Bibliographie
- Joachim Becker, Gottesfurcht im Alten Testament, Analecta Biblica 25, Rome, Institut biblique pontifical, 1965.
- Rudolf Otto, Das Heilige, Breslau, 1917 (trad. française : Le Sacré, Paris, Payot, 1949).
- H. F. Fuhs, art. « yārēʾ », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 6.
- Horst Balz et Günther Wanke, art. « φοβέω, φόβος », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 9.
- Bruce K. Waltke, The Book of Proverbs, Chapters 1–15, NICOT, Grand Rapids, Eerdmans, 2004.
- Augustin, Homélies sur la première épître de saint Jean, Sources chrétiennes 75, Paris, Cerf, 1961.
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