phileō φιλέω

Strong G5368 · verbe · aimer d'affection ; embrasser · 25 occurrences

Le verbe grec de l'affection et de l'amitié : aimer ceux qui sont proches, être attaché à quelque chose, aimer faire quelque chose, et aussi donner un baiser. Dans l'Évangile de Jean, il alterne avec ἀγαπάω, notamment dans le dialogue entre Jésus et Pierre, ce qui a suscité un débat célèbre.

Racine et étymologie

Le verbe φιλέω dérive de l'adjectif φίλος, « ami, cher ». Chez Homère, φίλος a encore une valeur presque possessive : on parle de « ses chers genoux » ou de « son cher cœur » pour dire simplement « ses genoux », « son cœur ». Le φίλος est ce qui est à soi, ce qui fait partie de son cercle. L'amour exprimé par φιλέω est donc d'abord celui des proches : la famille, les amis, les hôtes, ceux avec qui l'on partage la table et la maison.

La famille du mot est extrêmement productive en grec. Elle donne φιλία, « amitié » (Jc 4.4), φίλημα, « baiser », φιλαδελφία, « amour fraternel », φιλοξενία, « hospitalité », et une foule de composés, de φιλοσοφία, « amour de la sagesse », à φιλαργυρία, « amour de l'argent ». Le premier élément φιλο- exprime le goût, l'attachement, l'inclination.

Le verbe a aussi un sens physique : « embrasser, donner un baiser », le baiser étant le geste de l'affection et de la salutation entre proches. Avec le temps, ce sens s'est renforcé dans la langue courante, tandis que ἀγαπάω prenait la place de φιλέω pour dire « aimer ». Le Nouveau Testament conserve les deux usages : φιλέω y apparaît 25 fois, dont 13 dans l'Évangile de Jean.

Sens et emplois

  1. L'affection personnelle

    L'amitié de Jésus pour Lazare est dite avec ce verbe. Les sœurs n'ont pas besoin de présenter d'autre requête : le lien suffit. Au verset 5, l'évangéliste dit la même chose avec ἀγαπάω.

    « Seigneur, voici, celui que tu aimes est malade. »Jn 11.3, Segond 1910
  2. L'amour du Père pour le Fils

    Jean emploie φιλέω pour l'amour du Père envers le Fils, là où il emploie ἀγαπάω dans une phrase très proche (Jn 3.35). Le verbe n'a donc rien d'un amour inférieur.

    « Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait; »Jn 5.20, Segond 1910
  3. L'amour du Père pour les disciples

    Le Père aime les disciples parce qu'ils ont aimé Jésus : le verbe exprime ici une intimité réciproque, une relation d'amis.

    « car le Père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé, »Jn 16.27, Segond 1910
  4. Aimer, préférer, être attaché

    Avec un objet ou un infinitif, le verbe dit le goût et l'attachement, parfois mal orientés : aimer les premières places (Mt 23.6), aimer sa vie (Jn 12.25), aimer sa famille plus que le Christ.

    « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, »Mt 10.37, Segond 1910
  5. Donner un baiser

    Le geste de l'amitié devient le signal de la trahison : Judas désigne Jésus par un baiser. Le récit tire sa force du contraste entre le sens du geste et son usage.

    « Celui que je baiserai, c'est lui; saisissez-le. »Mt 26.48, Segond 1910
  6. L'amour qui corrige

    Le Christ ressuscité reprend Proverbes 3.12, où la Septante emploie ἀγαπάω, mais avec φιλέω : sa correction est celle d'un ami.

    « Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j'aime. »Ap 3.19, Segond 1910

Passerelle hébreu – grec

Dans la Septante, φιλέω rend deux verbes hébreux. Le premier est ʾāhav (H157), « aimer », que la traduction grecque rend pourtant le plus souvent par ἀγαπάω : φιλέω n'apparaît que dans quelques passages, comme le plat qu'aime Isaac (Gn 27.4, 9, 14). En Proverbes 8.17, « J'aime ceux qui m'aiment », la Septante emploie les deux verbes grecs dans la même phrase pour le même verbe hébreu, ce qui montre qu'ils pouvaient être interchangeables. Le second est nāšaq (H5401), « embrasser » : Jacob qui « baisa Rachel » (Gn 29.11).

Le nom φίλος, « ami », traduit notamment rēaʿ, « prochain, compagnon ». Une tradition l'applique à Abraham : là où l'hébreu dit « Abraham qui m'aimait » (ʾōhăvî, És 41.8 ; 2 Ch 20.7), Jacques écrit qu'« il fut appelé ami de Dieu » (Jc 2.23). L'hébreu n'ayant qu'un seul verbe courant pour « aimer », la distinction grecque entre ἀγαπάω et φιλέω n'a pas d'équivalent direct dans l'Ancien Testament.

Le débat

En Jean 21.15-17, Jésus demande deux fois à Pierre « m'aimes-tu ? » avec ἀγαπάω, puis une troisième fois avec φιλέω, et Pierre répond toujours avec φιλέω. Cette alternance a-t-elle un sens ?

La plupart des commentateurs modernes, avec Brown, C. K. Barrett ou D. A. Carson, estiment que la variation est stylistique. Les arguments sont forts : l'usage johannique ailleurs, les autres variations du passage, l'évolution du grec qu'a décrite Robert Joly (1968), et le fait que la conversation réelle s'est sans doute tenue en araméen. Un dernier indice compte : ceux qui voient une nuance ne s'accordent pas sur le verbe le plus fort, Trench et Westcott tirant des conclusions opposées. Il reste honnête de reconnaître que le narrateur signale le changement à la troisième question et qu'une nuance n'est pas impossible. Mais le cœur du texte est ailleurs : par trois questions, Jésus relève celui qui l'avait renié trois fois et lui confie son troupeau. Segond, qui traduit partout « aimer », ne trahit pas le sens.

Portée théologique

φιλέω rappelle que l'amour biblique n'est pas seulement un amour de principe ou de volonté : il est aussi amitié, affection, proximité. Jésus pleure Lazare, et la foule dit : « Voyez comme il l'aimait » (Jn 11.36). Le Père « aime » les disciples parce qu'ils ont aimé son Fils (Jn 16.27). Dans l'Évangile de Jean, l'intimité entre Dieu et les croyants est décrite comme une amitié : « je vous ai appelés amis » (Jn 15.15). Opposer un amour divin désintéressé, l'agapè, à une affection humaine imparfaite, la philia, ne rend pas justice à ces textes.

Le verbe dit aussi les attachements qui peuvent faire concurrence au Christ : aimer les honneurs (Mt 23.6), aimer sa propre vie (Jn 12.25), aimer sa famille plus que lui (Mt 10.37). La question n'est pas d'aimer moins, mais d'aimer dans le bon ordre. Paul conclut une lettre par une formule sévère : « Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur, qu'il soit anathème ! Maranatha » (1 Co 16.22).

Le dialogue de Jean 21 reste, quelle que soit la lecture des deux verbes, l'un des textes les plus forts sur la restauration. Jésus ne demande pas à Pierre de promettre mieux, mais de dire s'il l'aime, et il confie le soin de son troupeau à un homme qui sait désormais qu'il peut tomber.

Chaîne : L'amitié de Dieu

  1. Gn 29.11 Le baiser de Jacob : « Et Jacob baisa Rachel, il éleva la voix et pleura. »
  2. Pr 8.17 J'aime ceux qui m'aiment : « J'aime ceux qui m'aiment, Et ceux qui me cherchent me trouvent. »
  3. Pr 17.17 L'ami aime en tout temps : « L'ami aime en tout temps, Et dans le malheur il se montre un frère. »
  4. És 41.8 Abraham que j'ai aimé : « Mais toi, Israël, mon serviteur, Jacob, que j'ai choisi, Race d'Abraham que j'ai aimé! »
  5. Mt 10.37 Aimer plus que moi : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi; »
  6. Mt 26.48 Le baiser de Judas : « Celui qui le livrait leur avait donné ce signe: Celui que je baiserai, c'est lui; saisissez-le. »
  7. Jn 5.20 Le Père aime le Fils : « Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait; et il lui montrera des œuvres plus grandes que celles-ci, afin que vous soyez dans l'étonnement. »
  8. Jn 11.3 Celui que tu aimes : « Les sœurs envoyèrent dire à Jésus: Seigneur, voici, celui que tu aimes est malade. »
  9. Jn 16.27 Le Père lui-même vous aime : « car le Père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé, et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu. »
  10. Jn 21.17 M'aimes-tu ? : « Il lui dit pour la troisième fois: Simon, fils de Jonas, m'aimes-tu? Pierre fut attristé de ce qu'il lui avait dit pour la troisième fois: M'aimes-tu? Et il lui répondit: Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais que je t'aime. Jésus lui dit: Pais mes brebis. »
  11. Jc 2.23 L'ami de Dieu : « Ainsi s'accomplit ce que dit l'Écriture: Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice; et il fut appelé ami de Dieu. »
  12. Ap 3.19 Je reprends ceux que j'aime : « Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j'aime. Aie donc du zèle, et repens-toi. »

Mots apparentés

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Bibliographie

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