eirēnē εἰρήνη
Strong G1515 · nom féminin · paix · 91 occurrences
En grec profane, l'état de paix opposé à la guerre. Dans la Bible grecque, le mot reçoit toute l'ampleur de l'hébreu šālôm : bien-être, salut, relations restaurées. Dans le Nouveau Testament, la paix est le don du Christ ressuscité, la réconciliation avec Dieu et l'unité entre les hommes.
Racine et étymologie
L'origine du mot εἰρήνη reste obscure ; on n'a pas trouvé de parenté sûre dans les autres langues indo-européennes, et certains y voient un mot hérité d'une langue antérieure au grec. Le mot a donné le verbe εἰρηνεύω, « vivre en paix » (Rm 12.18), et les composés εἰρηνοποιός, « artisan de paix » (Mt 5.9), et εἰρηνοποιέω, « faire la paix » (Col 1.20). Le prénom Irène en vient directement.
Dans le monde grec, εἰρήνη désigne d'abord un état politique : l'absence de guerre, la période de tranquillité entre deux conflits, ou le traité qui y met fin. Elle est personnifiée comme une déesse, l'une des Heures chez Hésiode, et Athènes lui consacre au IVe siècle avant notre ère une statue célèbre de Képhisodote, où Eirènè porte dans ses bras l'enfant Ploutos, la Richesse. La paix y est la condition de la prospérité.
À l'époque du Nouveau Testament, le mot latin correspondant, pax, est un slogan impérial : la « paix romaine » d'Auguste, célébrée par l'autel de la Paix (Ara Pacis) à Rome, est une paix imposée par la victoire. Plusieurs exégètes entendent un écho critique de cette propagande dans la formule « Paix et sûreté ! » de 1 Thessaloniciens 5.3, à laquelle Paul oppose une ruine soudaine.
Sens et emplois
La paix entre puissances
Le sens politique ordinaire : la fin des hostilités, obtenue par négociation. Jésus prend l'exemple d'un roi qui, trop faible pour vaincre, demande la paix.
« il lui envoie une ambassade pour demander la paix. »Lc 14.32, Segond 1910
La salutation et la bénédiction
Reprise du šālôm hébreu : souhaiter la paix, c'est souhaiter tout le bien de Dieu. Jésus en fait la parole d'entrée de ses envoyés, et du Ressuscité lui-même (Lc 24.36 ; Jn 20.19).
« Que la paix soit sur cette maison! »Lc 10.5, Segond 1910
Le salut apporté par le Messie
Chez Luc, la paix est le contenu même du salut annoncé à la naissance de Jésus, dans la ligne des prophéties d'Ésaïe sur le Prince de la paix.
« Et paix sur la terre parmi les hommes qu'il agrée! »Lc 2.14, Segond 1910
La paix avec Dieu
Chez Paul, la paix désigne d'abord la relation restaurée avec Dieu : ceux qui étaient ses ennemis sont réconciliés par la mort de son Fils (Rm 5.10).
« Etant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, »Rm 5.1, Segond 1910
La paix entre les hommes réconciliés
Le Christ abat le mur qui séparait Juifs et non-Juifs : la paix est une personne et une communauté nouvelle avant d'être un sentiment.
« Car il est notre paix, lui qui des deux n'en a fait qu'un, »Ep 2.14, Segond 1910
La paix qui garde le cœur
Sens plus intérieur, mais toujours fondé sur la relation avec Dieu : une paix qui ne dépend pas des circonstances et que le monde ne peut donner (Jn 14.27).
« Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ. »Ph 4.7, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante a choisi εἰρήνη pour traduire l'hébreu šālôm dans la grande majorité de ses emplois. Ce choix a transformé le mot grec : de l'état politique de non-guerre, il est passé au bien-être global, à la santé, à la prospérité, à l'harmonie des relations, et finalement au salut promis par Dieu. Quand le Nouveau Testament parle de paix, c'est presque toujours ce šālôm hébreu qu'il faut entendre derrière le grec.
Plusieurs textes le montrent directement. Pierre résume l'Évangile en disant que Dieu a « annoncé la paix par Jésus-Christ » (Ac 10.36), écho du messager d'Ésaïe 52.7 qui « publie la paix ». Éphésiens 2.17 reprend Ésaïe 57.19 : « la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient près ». Hébreux 7.2 explique le nom de Melchisédek, « roi de Salem, c'est-à-dire roi de paix », en jouant sur la racine hébraïque šlm. Les salutations de Paul, « grâce et paix » (Rm 1.7), unissent le salut grec (χαίρειν, que Paul transforme en χάρις) et le šālôm juif.
Le débat
En Romains 5.1, faut-il lire « nous avons la paix avec Dieu » (ἔχομεν, indicatif) ou « ayons la paix avec Dieu » (ἔχωμεν, subjonctif) ?
- Un constat : nous avons la paix (Bruce M. Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, 1971) : Le comité des éditions critiques reconnaît que le subjonctif est mieux attesté par les manuscrits anciens, mais retient l'indicatif pour des raisons internes : Paul ne fait pas encore une exhortation, il énonce les conséquences de la justification. En grec de l'époque, o et ō se prononçaient de la même manière, et la confusion a pu naître sous la dictée.
- Une exhortation : jouissons de la paix (Stanley E. Porter, 1991) : Dans « The Argument of Romans 5: Can a Rhetorical Question Make a Difference? » (Journal of Biblical Literature), Porter défend le subjonctif, qui a pour lui les grands manuscrits du IVe et du Ve siècle. Selon lui, Romains 5 est construit comme une suite d'exhortations : Paul invite les croyants à vivre de la paix qu'ils ont reçue.
Les éditions critiques actuelles et la plupart des traductions, dont Segond, gardent l'indicatif, et le contexte (« étant donc justifiés ») soutient fortement un constat. Mais l'écart entre les deux lectures est moins grand qu'il n'y paraît : même au subjonctif, Paul n'invite pas à conquérir une paix incertaine, il appelle à vivre d'une paix déjà donnée. La paix avec Dieu est d'abord un fait objectif, la fin de l'inimitié, avant d'être une expérience intérieure.
Portée théologique
La paix du Nouveau Testament a le même centre que le šālôm des prophètes : un don de Dieu qui restaure toutes les relations. Mais elle est désormais liée à une personne. « Il est notre paix » (Ep 2.14) : le Christ ne fait pas seulement la paix, il la constitue, en réconciliant les hommes avec Dieu et entre eux, « par le sang de sa croix » (Col 1.20). La paix chrétienne naît d'un conflit traversé, non d'un conflit évité.
Cette paix est différente de celle que « le monde donne » (Jn 14.27). La paix romaine reposait sur la victoire militaire ; celle du Christ passe par la croix et peut coexister avec la tribulation : « vous aurez des tribulations dans le monde ; mais prenez courage » (Jn 16.33). Jésus avertit même qu'il n'est pas venu apporter une paix sans conflit (Mt 10.34) : sa venue divise avant de réconcilier.
Elle est enfin une tâche. Les croyants sont appelés à être des artisans de paix (Mt 5.9), à rechercher « ce qui contribue à la paix » (Rm 14.19) et à conserver l'unité « par le lien de la paix » (Ep 4.3). Dans les Églises, la paix n'est pas l'absence de désaccord, mais la manière de les vivre sous la seigneurie du « Dieu de paix » (Rm 16.20).
Chaîne : La paix de Dieu
- Nb 6.26 Qu'il te donne la paix : « Que l'Éternel tourne sa face vers toi, et qu'il te donne la paix! »
- Ps 85.11 La justice et la paix s'embrassent : « La bonté et la fidélité se rencontrent, La justice et la paix s'embrassent; »
- És 9.6 Le Prince de la paix : « Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule; On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix. »
- És 52.7 Le messager de la paix : « Qu'ils sont beaux sur les montagnes, Les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles, Qui publie la paix! De celui qui apporte de bonnes nouvelles, Qui publie le salut! De celui qui dit à Sion: ton Dieu règne! »
- Lc 2.14 Le chant des anges : « Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, Et paix sur la terre parmi les hommes qu'il agrée! »
- Lc 19.42 Jérusalem n'a pas connu sa paix : « et dit: Si toi aussi, au moins en ce jour qui t'est donné, tu connaissais les choses qui appartiennent à ta paix! Mais maintenant elles sont cachées à tes yeux. »
- Jn 14.27 Je vous donne ma paix : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble point, et ne s'alarme point. »
- Rm 5.1 La paix avec Dieu : « Etant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, »
- Ep 2.14 Il est notre paix : « Car il est notre paix, lui qui des deux n'en a fait qu'un, et qui a renversé le mur de séparation, »
- Ph 4.7 La paix qui garde le cœur : « Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ. »
- Col 1.20 La paix par le sang de la croix : « il a voulu par lui réconcilier tout avec lui-même, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix. »
- Hé 12.14 Rechercher la paix avec tous : « Recherchez la paix avec tous, et la sanctification, sans laquelle personne ne verra le Seigneur. »
Mots apparentés
- šālôm שָׁלוֹם : paix, bien-être, intégrité
- katallagē καταλλαγή : réconciliation
- charis χάρις : grâce, faveur
- sōtēria σωτηρία : salut, délivrance, préservation
- chara χαρά : joie
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- yirʾāh : crainte
- ʾāhav : aimer
- pistis : foi, confiance, fidélité
- elpis : espérance
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
Bibliographie
- Werner Foerster et Gerhard von Rad, art. « εἰρήνη », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 2.
- Bruce M. Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, Londres et New York, United Bible Societies, 1971 (2e éd. 1994).
- Stanley E. Porter, « The Argument of Romans 5: Can a Rhetorical Question Make a Difference? », Journal of Biblical Literature 110 (1991).
- Klaus Wengst, Pax Romana and the Peace of Jesus Christ, Londres, SCM Press, 1987.
- Willard M. Swartley, Covenant of Peace: The Missing Peace in New Testament Theology and Ethics, Grand Rapids, Eerdmans, 2006.
- Ceslas Spicq, Lexique théologique du Nouveau Testament, Paris et Fribourg, Cerf et Éditions universitaires, 1991.
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