proskuneō προσκυνέω
Strong G4352 · verbe · se prosterner, adorer · 60 occurrences
Se prosterner devant quelqu'un en signe de soumission et de respect : devant un roi, un maître, et surtout devant Dieu. Dans le Nouveau Testament, ce geste devient l'adoration. Le fait qu'on le fasse devant Jésus est l'un des signes les plus parlants de la foi des premiers chrétiens.
Racine et étymologie
Προσκυνέω est formé de la préposition πρός, « vers », et du verbe κυνέω, « embrasser, donner un baiser ». Le sens premier est donc « envoyer un baiser vers », ou « baiser devant » : un geste d'hommage où l'on porte la main à la bouche, où l'on baise le sol, les pieds ou le vêtement de celui qu'on honore. On a parfois rattaché le mot à κύων, « chien », comme si l'on se comportait en chien devant son maître ; ce rapprochement populaire n'a pas de fondement.
Chez les Grecs, le mot désigne d'abord un geste envers les dieux. Hérodote décrit avec étonnement la prosternation des Perses devant leurs supérieurs (Histoires I, 134). Pour un Grec libre, se prosterner devant un homme était une humiliation : quand Alexandre le Grand voulut imposer la proskynèse à sa cour, l'historien Callisthène s'y opposa, selon le récit d'Arrien (Anabase IV, 10-12). Le mot porte donc une forte charge : il dit à qui l'on reconnaît une supériorité absolue.
Dans la Bible grecque, προσκυνέω traduit surtout l'hébreu hištaḥăwâ (H7812), « se prosterner ». Ce verbe hébreu a longtemps été rattaché à une racine š-ḥ-h, « se courber » ; les textes d'Ougarit ont montré qu'il s'agit plutôt d'une forme rare (dite « hishtaphel ») d'une racine ḥ-w-y, « se rouler, s'incliner ». Dans les deux cas, le geste est le même : le corps entier s'abaisse jusqu'à terre.
Sens et emplois
Se prosterner devant un supérieur humain
Le geste peut s'adresser à un roi ou à un maître sans être un acte religieux. Dans la parabole, le serviteur endetté se jette à terre devant son seigneur pour implorer sa patience.
« Le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui, »Mt 18.26, Segond 1910
Adorer Dieu seul
Face à la tentation, Jésus cite le Deutéronome : l'adoration revient à Dieu seul. Le verset de Dt 6.13 dit « tu craindras » ; Jésus le cite sous une forme où le mot devient « tu adoreras ».
« Car il est écrit: Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. »Mt 4.10, Segond 1910
Se prosterner devant Jésus
Matthieu emploie souvent le verbe pour ceux qui viennent à Jésus : les mages, des malades, les disciples dans la barque, puis les femmes et les onze après la résurrection. Le geste accompagne souvent une confession de foi.
« Ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant Jésus, et dirent: Tu es véritablement le Fils de Dieu. »Mt 14.33, Segond 1910
Adorer en esprit et en vérité
À la Samaritaine, qui oppose le mont Garizim et Jérusalem, Jésus répond que l'adoration ne dépend plus d'un lieu. Le verbe revient neuf fois dans ce dialogue, qui en fait le texte de référence sur le sujet.
« Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et en vérité. »Jn 4.24, Segond 1910
Une adoration refusée
Quand un homme tombe aux pieds de Pierre (Ac 10.25-26) ou que Jean veut se prosterner devant l'ange, le geste est aussitôt refusé : aucune créature ne doit recevoir l'adoration.
« Mais il me dit: Garde-toi de le faire! Je suis ton compagnon de service, »Ap 22.9, Segond 1910
L'adoration de la bête
Dans l'Apocalypse, où le verbe est le plus fréquent, l'humanité se divise selon qui elle adore : Dieu et l'Agneau, ou le dragon et la bête, figures du pouvoir qui se fait diviniser.
« Et ils adorèrent le dragon, parce qu'il avait donné l'autorité à la bête; »Ap 13.4, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Le verbe grec renvoie, dans la Septante, à l'hébreu hištaḥăwâ, qui décrit un geste très concret : Abraham se prosterne devant ses trois visiteurs (Gn 18.2), Abigaïl devant David (1 S 25.23), Moïse devant l'Éternel (Ex 34.8). Le même geste peut être un simple salut respectueux ou un acte de culte ; le contexte seul décide. La loi l'interdit devant les idoles : « Tu ne te prosterneras point devant elles » (Ex 20.5). Dans le livre de Daniel, l'araméen segid (H5457), rendu lui aussi par προσκυνέω, désigne l'adoration de la statue d'or que les trois jeunes Juifs refusent (Dn 3.18).
Le Nouveau Testament hérite de cette ambiguïté et la tranche peu à peu. Dans les évangiles, surtout chez Matthieu, on ne sait pas toujours si ceux qui se prosternent devant Jésus l'honorent comme un maître ou l'adorent comme Dieu. L'Apocalypse, elle, est sans ambiguïté : l'ange refuse l'adoration (Ap 19.10 ; 22.9), mais l'Agneau la reçoit avec Dieu (Ap 5.13-14). Le verbe est souvent associé à λατρεύω, « rendre un culte, servir » (Mt 4.10). Le latin dit adorare, d'où le français « adorer », qui a perdu le sens physique de prosternation ; Segond garde selon les cas « se prosterner » ou « adorer ».
Le débat
Quand les premiers chrétiens se prosternent devant Jésus, l'adorent-ils comme Dieu ? Et depuis quand ?
- Une évolution tardive (Wilhelm Bousset, Kyrios Christos, 1913) : Le culte rendu à Jésus comme « Seigneur » n'est pas né dans les premières communautés juives de Palestine, mais dans les Églises hellénistiques, sous l'influence des cultes à mystères. Argument : le titre « Seigneur » et les formes de culte rappellent la religion grecque.
- Une dévotion très précoce (Larry W. Hurtado, Lord Jesus Christ, 2003) : Dès les premières années, des chrétiens d'origine juive ont associé Jésus au culte rendu à Dieu : prière, invocation de son nom, hymnes, baptême en son nom. Ce modèle de dévotion « binitaire » est sans équivalent dans le judaïsme, qui ne rendait pas de culte aux anges ou aux héros.
- Une adoration à nuancer (James D. G. Dunn, Did the First Christians Worship Jesus?, 2010) : Le Nouveau Testament dirige le plus souvent le culte vers Dieu par Jésus. Προσκυνέω peut désigner un simple hommage, et Paul ne l'emploie jamais pour Jésus. Il faut éviter de projeter trop tôt une adoration pleinement trinitaire.
- Jésus inclus dans l'identité divine (Richard Bauckham, Jesus and the God of Israel, 2008) : Le monothéisme juif se définissait par le refus de l'adoration à toute créature. Que l'Apocalypse refuse l'adoration à l'ange mais la donne à l'Agneau montre que Jésus est placé du côté de Dieu, non des créatures.
La thèse de Bousset a été largement abandonnée : les textes les plus anciens (Paul, Ph 2.10-11) montrent déjà Jésus associé au culte. Dunn a raison de rappeler que προσκυνέω ne suffit pas, à lui seul, à prouver une adoration divine dans les évangiles. Mais le contraste de l'Apocalypse, adoration refusée à l'ange et donnée à l'Agneau, va dans le sens de Hurtado et de Bauckham : pour ces chrétiens, se prosterner devant Jésus n'était pas de l'idolâtrie.
Portée théologique
Adorer, au sens biblique, est d'abord un geste du corps : on s'abaisse jusqu'à terre devant plus grand que soi. Ce geste dit sans paroles à qui l'on appartient. C'est pourquoi l'Écriture est si attentive à son destinataire : se prosterner devant une idole, une statue ou un pouvoir qui se divinise, c'est leur remettre ce qui n'appartient qu'à Dieu. Mardochée refuse de se prosterner devant Haman (Est 3.2), les trois jeunes Juifs devant la statue (Dn 3.18), les martyrs de l'Apocalypse devant la bête.
Jésus déplace la question du lieu vers la manière : ni Garizim ni Jérusalem, mais « en esprit et en vérité ». L'adoration n'est pas liée à un sanctuaire mais à une relation avec le Père, rendue possible par l'Esprit et fondée sur la vérité révélée en Jésus. Cela ne supprime pas le corps : les disciples tombent aux pieds du Ressuscité, et l'incroyant qui entre dans l'assemblée « tombant sur sa face, il adorera Dieu » (1 Co 14.25).
Le fait le plus frappant reste que des Juifs monothéistes ont adoré Jésus. Les mages, les disciples, les anges eux-mêmes (Hé 1.6) se prosternent devant lui, alors que Pierre et l'ange refusent ce geste. Pour la prédication, προσκυνέω pose une question très actuelle : devant quoi, ou devant qui, est-ce que je me courbe réellement ?
Chaîne : Devant qui se prosterner ?
- Gn 22.5 Abraham monte adorer : « Et Abraham dit à ses serviteurs: Restez ici avec l'âne; moi et le jeune homme, nous irons jusque-là pour adorer, et nous reviendrons auprès de vous. »
- Ex 20.5 Pas devant les idoles : « Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, »
- Ps 95.6 Venez, prosternons-nous : « Venez, prosternons-nous et humilions-nous, Fléchissons le genou devant l'Éternel, notre créateur! »
- Dn 3.18 Le refus devant la statue : « Sinon, sache, ô roi, que nous ne servirons pas tes dieux, et que nous n'adorerons pas la statue d'or que tu as élevée. »
- Mt 2.11 Les mages adorent l'enfant : « Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l'adorèrent; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. »
- Mt 4.10 Dieu seul : « Jésus lui dit: Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. »
- Mt 28.9 Aux pieds du Ressuscité : « Et voici, Jésus vint à leur rencontre, et dit: Je vous salue. Elles s'approchèrent pour saisir ses pieds, et elles se prosternèrent devant lui. »
- Jn 4.24 En esprit et en vérité : « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l'adorent l'adorent en esprit et en vérité. »
- Ac 10.26 Moi aussi, je suis un homme : « Mais Pierre le releva, en disant: Lève-toi; moi aussi, je suis un homme. »
- Hé 1.6 Que les anges l'adorent : « Et lorsqu'il introduit de nouveau dans le monde le premier-né, il dit: Que tous les anges de Dieu l'adorent! »
- Ap 5.14 L'adoration de l'Agneau : « Et les quatre êtres vivants disaient: Amen! Et les vieillards se prosternèrent et adorèrent. »
- Ap 22.9 Adore Dieu : « Mais il me dit: Garde-toi de le faire! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères les prophètes, et de ceux qui gardent les paroles de ce livre. Adore Dieu. »
Mots apparentés
- hālal הָלַל : louer, célébrer ; se glorifier
- yirʾāh יִרְאָה : crainte
- kyrios κύριος : Seigneur, maître
Autres mots du thème « Culte et sainteté »
- qōdeš : sainteté, chose sainte, sanctuaire
- qorbān : offrande, ce qu'on apporte à Dieu
- ʿōlâ : holocauste, offrande qui monte
- mizbēaḥ : autel
- kōhēn : prêtre, sacrificateur
- šabbāt : sabbat, jour de repos
- hagios : saint ; au pluriel, les saints
- naos : sanctuaire, temple (demeure de Dieu)
Bibliographie
- Heinrich Greeven, art. « προσκυνέω », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 6.
- Larry W. Hurtado, Lord Jesus Christ: Devotion to Jesus in Earliest Christianity, Grand Rapids, Eerdmans, 2003.
- James D. G. Dunn, Did the First Christians Worship Jesus? The New Testament Evidence, Londres, SPCK, 2010.
- Richard Bauckham, Jesus and the God of Israel, Grand Rapids, Eerdmans, 2008.
- Wilhelm Bousset, Kyrios Christos, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1913.
- Ceslas Spicq, Lexique théologique du Nouveau Testament, Fribourg, Éditions universitaires ; Paris, Cerf, 1991.
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