dikaioō δικαιόω
Strong G1344 · verbe · justifier, déclarer juste, donner raison · 38 occurrences
Dans la langue des tribunaux, reconnaître quelqu'un comme juste, lui donner raison, l'acquitter. Chez Paul, le verbe désigne l'acte par lequel Dieu déclare juste le pécheur qui croit, « gratuitement, par sa grâce ». Sa portée exacte a divisé les Églises depuis la Réforme.
Racine et étymologie
Le verbe dérive de l'adjectif δίκαιος (dikaios), « juste, conforme au droit », lui-même formé sur δίκη (dikē), « la règle, le droit, le jugement ». Dikē désignait aussi la sanction prononcée par un tribunal, et la déesse Dikè personnifiait la justice. Le nom δικαιοσύνη (dikaiosynē) signifie « justice », δικαίωσις (dikaiōsis) « justification » (Rm 4.25 ; 5.18), et δικαίωμα (dikaiōma) « acte juste » ou « prescription ».
La forme du verbe pose une question décisive. Les verbes grecs en -όω ont souvent un sens causatif : δουλόω, « rendre esclave ». Dikaioō voudrait donc dire « rendre juste ». Mais avec des adjectifs de valeur, ces verbes signifient plutôt « estimer, déclarer tel » : ἀξιόω veut dire « juger digne », non « rendre digne ». En grec classique, dikaioō signifie « juger bon », « estimer légitime » et, dans un contexte judiciaire, « faire droit » à quelqu'un, ce qui peut aller jusqu'à « condamner » ou « punir ».
Ce point de grammaire n'est pas anodin : il est au cœur du débat entre une justification « déclarative » (Dieu prononce un verdict) et une justification « transformante » (Dieu rend effectivement juste). Les deux camps ont invoqué la langue, preuve que l'étymologie seule ne peut trancher.
Sens et emplois
Reconnaître comme juste, donner raison
Le sens le plus large : reconnaître publiquement que quelqu'un a raison. Les publicains qui se font baptiser « justifient Dieu », c'est-à-dire lui donnent raison ; la sagesse divine est « justifiée » par ceux qui l'accueillent (Lc 7.35). Personne ne « rend » Dieu juste ; on le reconnaît tel.
« ont justifié Dieu, »Lc 7.29, Segond 1910
Se justifier soi-même
Employé à la forme réfléchie, le verbe décrit la tentative de se présenter comme juste, de se donner raison devant les autres. Le légiste veut couvrir sa question ; les pharisiens cherchent à « paraître justes devant les hommes » (Lc 16.15).
« Mais lui, voulant se justifier, »Lc 10.29, Segond 1910
Acquitter l'impie
Le paradoxe central de Paul. Dans l'Ancien Testament, « absoudre le coupable » est une abomination pour un juge (Pr 17.15 ; Ex 23.7). Paul affirme que Dieu « justifie l'impie » qui croit, sans que la justice soit bafouée, parce que Dieu a fourni lui-même le moyen (Rm 3.25-26).
« mais qui croit en celui qui justifie l'impie, »Rm 4.5, Segond 1910
Par la foi, sans les œuvres de la loi
La formule-clé de Romains et de Galates. Elle oppose deux voies : les « œuvres de la loi » et la foi en Jésus-Christ. Ce que recouvrent exactement ces « œuvres » est discuté : toute obéissance méritoire, ou les pratiques qui distinguaient les Juifs des païens.
« Car nous pensons que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi. »Rm 3.28, Segond 1910
Libérer, affranchir
Dans un emploi isolé, le verbe signifie « être libéré » d'une puissance : la mort avec Christ affranchit du péché. Segond traduit « libre », Darby « justifié ». Le texte montre que, chez Paul, la justification ne reste pas extérieure à la vie du croyant.
« car celui qui est mort est libre du péché. »Rm 6.7, Segond 1910
Justifié par les œuvres
Jacques emploie le même verbe dans une perspective différente : Abraham et Rahab montrent leur justice par des actes concrets. La foi qui n'agit pas est « morte ». Ce texte, en apparente tension avec Paul, a été au centre des controverses de la Réforme.
« Vous voyez que l'homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement. »Jc 2.24, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, dikaioō traduit surtout ṣādaq (H6663) au hiphil, hiṣdîq, « déclarer juste, acquitter », un terme du procès. Le Deutéronome demande aux juges d'« absoudre l'innocent » (Dt 25.1) ; Dieu déclare : « je n'absoudrai point le coupable » (Ex 23.7). C'est ce fond judiciaire que Paul reprend. Mais l'hébreu fournit aussi la promesse inattendue d'Ésaïe 53.11 : « mon serviteur juste justifiera beaucoup d'hommes, et il se chargera de leurs iniquités ». Le Serviteur rend juste en portant la faute.
La Vulgate a traduit dikaioō par iustificare, verbe composé qui signifie littéralement « faire juste ». Selon l'historien Alister McGrath, cette traduction latine a contribué à orienter la théologie occidentale, depuis Augustin, vers une justification comprise comme transformation intérieure. Les réformateurs, revenant au grec et à l'hébreu, ont souligné le sens judiciaire. Segond garde « justifier », mais traduit parfois par « paraître juste » (Lc 16.15) ou « libre » (Rm 6.7).
Le débat
Être « justifié », est-ce être déclaré juste, être rendu juste, ou être reconnu membre du peuple de Dieu ?
- Une déclaration fondée sur la justice du Christ (Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, 1559) : Dans la ligne de Luther (Commentaire sur Galates, 1535), Calvin définit la justification comme l'acte par lequel Dieu nous reçoit en grâce et nous tient pour justes, en nous pardonnant et en nous imputant la justice du Christ, reçue par la foi seule. Elle est inséparable de la sanctification, mais distincte : le verdict précède et fonde la transformation.
- Une justice donnée qui renouvelle (Concile de Trente, décret sur la justification, 1547) : Pour le concile, la justification n'est pas seulement la rémission des péchés, mais aussi « la sanctification et le renouvellement de l'homme intérieur ». La grâce, reçue au baptême, rend réellement juste ; elle peut croître par les bonnes œuvres accomplies dans la grâce, et se perdre par le péché grave.
- Appartenir au peuple de l'alliance (N. T. Wright, What Saint Paul Really Said, 1997) : Dans la « nouvelle perspective » ouverte par E. P. Sanders (1977) et James D. G. Dunn (1983), Wright estime que les « œuvres de la loi » désignent d'abord les marqueurs d'identité juive (circoncision, sabbat, règles alimentaires). Être justifié, c'est être déclaré membre du peuple de Dieu, Juifs et païens ensemble, sur la seule base de la foi au Messie.
Le vocabulaire grec et hébreu donne largement raison au sens déclaratif défendu par la Réforme ; mais Romains 6 montre que Paul ne sépare jamais ce verdict de la vie nouvelle, ce que Trente a voulu protéger. La nouvelle perspective a rappelé le contexte communautaire du débat de Galates, sans épuiser la question du pécheur devant Dieu. La Déclaration commune luthéro-catholique sur la justification (Augsbourg, 1999) constate un consensus sur les vérités fondamentales : c'est par la grâce seule, dans la foi en l'œuvre salvifique du Christ, et non sur la base de nos mérites, que nous sommes acceptés par Dieu.
Portée théologique
Le verbe place le salut dans le cadre d'un tribunal où Dieu est juge. La question n'est pas seulement « suis-je pardonné ? », mais « qui a le dernier mot sur ma vie ? ». Paul répond par une série de questions triomphantes : « Qui accusera les élus de Dieu ? C'est Dieu qui justifie ! » (Rm 8.33). Le verdict de Dieu, rendu à l'avance, libère le croyant de la peur du jugement et de la nécessité de se justifier lui-même, ce que faisaient le légiste et les pharisiens de Luc.
La parabole du pharisien et du publicain (Lc 18.9-14) offre la meilleure illustration : celui qui énumère ses œuvres repart tel qu'il est venu, celui qui implore la miséricorde « descendit dans sa maison justifié ». Luc emploie le vocabulaire de Paul dans un récit, signe que la justification par grâce n'est pas une invention paulinienne isolée.
La tension entre Paul et Jacques invite à la précision plutôt qu'au choix. Paul combat l'idée qu'on puisse acquérir la faveur de Dieu par l'observance de la loi ; Jacques combat une foi réduite à une adhésion verbale sans effet sur la vie. Luther, qui qualifiait l'épître de Jacques d'« épître de paille » dans sa préface de 1522, ne niait pas pour autant que la foi véritable produise des œuvres. Toutes les traditions s'accordent aujourd'hui sur ce point : la foi qui justifie n'est jamais seule.
Chaîne : Déclaré juste devant Dieu
- Gn 15.6 La foi d'Abraham imputée à justice : « Abram eut confiance en l'Éternel, qui le lui imputa à justice. »
- Pr 17.15 Absoudre le coupable, une abomination : « Celui qui absout le coupable et celui qui condamne le juste Sont tous deux en abomination à l'Éternel. »
- És 50.8 Celui qui me justifie est proche : « Celui qui me justifie est proche: Qui disputera contre moi? Comparaissons ensemble! Qui est mon adversaire? Qu'il s'avance vers moi! »
- És 53.11 Le Serviteur justifiera beaucoup d'hommes : « À cause du travail de son âme, il rassasiera ses regards; Par sa connaissance mon serviteur juste justifiera beaucoup d'hommes, Et il se chargera de leurs iniquités. »
- Ha 2.4 Le juste vivra par sa foi : « Voici, son âme s'est enflée, elle n'est pas droite en lui; Mais le juste vivra par sa foi. »
- Lc 18.14 Le publicain justifié : « Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l'autre. Car quiconque s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé. »
- Rm 3.24 Gratuitement, par sa grâce : « et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ. »
- Rm 4.5 Celui qui justifie l'impie : « et à celui qui ne fait point d'œuvre, mais qui croit en celui qui justifie l'impie, sa foi lui est imputée à justice. »
- Rm 5.1 La paix avec Dieu : « Etant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, »
- Rm 8.33 C'est Dieu qui justifie : « Qui accusera les élus de Dieu? C'est Dieu qui justifie! »
- Ga 2.16 Non par les œuvres de la loi : « Néanmoins, sachant que ce n'est pas par les œuvres de la loi que l'homme est justifié, mais par la foi en Jésus-Christ, nous aussi nous avons cru en Jésus-Christ, afin d'être justifiés par la foi en Christ et non par les œuvres de la loi, parce que nulle chair ne sera justifiée par les œuvres de la loi. »
- Jc 2.24 La foi qui agit : « Vous voyez que l'homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement. »
Mots apparentés
- ṣedāqāh צְדָקָה : justice, droiture
- pistis πίστις : foi, confiance, fidélité
- charis χάρις : grâce, faveur
- hilastērion ἱλαστήριον : propitiatoire, moyen d'expiation
- katallagē καταλλαγή : réconciliation
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- yᵉšûʿâ : salut, délivrance
- gāʾal : racheter, agir en proche parent
- pādâ : racheter, libérer contre un prix
- kipper : faire l'expiation, purifier, apaiser
- sōtēria : salut, délivrance, préservation
- apolytrōsis : rédemption, libération
- aphesis : pardon, rémission, libération
- pas : tout, tous, chaque
Bibliographie
- Gottlob Schrenk, art. « δίκη, δίκαιος, δικαιόω », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 2.
- Alister E. McGrath, Iustitia Dei: A History of the Christian Doctrine of Justification, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.
- E. P. Sanders, Paul and Palestinian Judaism, Londres, SCM Press, 1977.
- James D. G. Dunn, « The New Perspective on Paul », Bulletin of the John Rylands Library 65, 1983.
- N. T. Wright, What Saint Paul Really Said, Oxford, Lion, 1997.
- Fédération luthérienne mondiale et Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, Déclaration commune sur la doctrine de la justification, Augsbourg, 1999.
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