yᵉšûʿâ יְשׁוּעָה
Strong H3444 · nom féminin · salut, délivrance · 78 occurrences
L'intervention qui tire quelqu'un d'une situation sans issue : victoire au combat, secours dans la détresse, puis salut définitif promis à toutes les nations. Dans la Bible hébraïque, la yᵉšûʿâ vient presque toujours de Dieu, au point que Dieu lui-même est appelé « mon salut ».
Racine et étymologie
Yᵉšûʿâ est le nom féminin le plus fréquent formé sur la racine y-š-ʿ, dont le verbe yāšaʿ (H3467) signifie « sauver, secourir, donner la victoire ». Le verbe s'emploie presque uniquement au hiphil (hôšîaʿ, « faire être sauvé ») et au niphal (nôšaʿ, « être sauvé »). La même racine donne deux autres noms très proches : yēšaʿ (H3468) et tᵉšûʿâ (H8668), souvent traduits eux aussi par « salut », ainsi que le participe môšîaʿ, « sauveur, libérateur », titre des juges suscités par Dieu (Jg 3.9).
L'étymologie reste discutée. Les grands lexiques du début du XXᵉ siècle, dans la ligne de Brown, Driver et Briggs, rapprochaient la racine de l'arabe wasiʿa, « être vaste, au large » : sauver serait alors « mettre au large » celui que la détresse (ṣārâ, littéralement « l'étroitesse ») enserre. L'image est belle et correspond bien aux Psaumes, mais des sémanticiens comme John F. A. Sawyer ont mis en garde contre ce type de rapprochement, jugé incertain. Comme pour ḥesed, il vaut mieux définir le mot par ses emplois que par une origine supposée.
La racine a laissé une empreinte considérable dans l'onomastique : Josué (Yᵉhôšûaʿ, « l'Éternel sauve »), dont la forme tardive Yēšûaʿ (Né 8.17) a donné en grec Iēsous, Jésus ; Osée (Hôšēaʿ), Ésaïe (Yᵉšaʿyāhû, « l'Éternel est salut »), Élisée. Le cri liturgique hôšîʿâ-nnāʾ, « sauve donc ! » (Ps 118.25), est devenu l'« hosanna » des Rameaux (Mt 21.9).
Sens et emplois
Victoire et secours au combat
Le sens le plus concret : l'issue heureuse d'une bataille, la victoire qui sauve un peuple menacé. Le peuple refuse que Jonathan meure, car c'est par lui que la journée a tourné en faveur d'Israël. Segond rend aussi le mot par « secours » (2 S 10.11).
« lui qui a opéré cette grande délivrance en Israël! »1 S 14.45, Segond 1910
Délivrance accomplie par Dieu seul
Au bord de la mer Rouge, Israël n'a rien à faire sinon « se tenir là » et regarder : la yᵉšûʿâ est l'œuvre de l'Éternel, sans contribution humaine. Ce récit devient le modèle de toutes les délivrances futures (2 Ch 20.17 reprend presque les mêmes mots).
« regardez la délivrance que l'Éternel va vous accorder en ce jour; »Ex 14.13, Segond 1910
Dieu lui-même, salut de son peuple
Le mot glisse de l'acte à la personne : Dieu n'est pas seulement celui qui sauve, il « est » le salut. Ésaïe reprend ici le cantique de Moïse (Ex 15.2) et le Psaume 118.14, signe que la formule était devenue une confession liturgique.
« Voici, Dieu est ma délivrance, »És 12.2, Segond 1910
Bien-être, sécurité
Dans quelques textes, le mot désigne l'état qui résulte de la délivrance : la prospérité, la sécurité d'une vie préservée. Job, ruiné, constate que ce « bonheur » s'est dissipé ; Segond traduit justement par un mot qui n'évoque plus la bataille.
« Mon bonheur a passé comme un nuage. »Jb 30.15, Segond 1910
Salut universel et définitif
Dans la seconde partie d'Ésaïe, la yᵉšûʿâ dépasse les frontières d'Israël et le cadre d'une crise : le Serviteur doit la porter aux nations, et elle « durera éternellement » (És 51.6). Paul et Barnabas citeront ce verset pour justifier la mission auprès des païens (Ac 13.47).
« Pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la terre. »És 49.6, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante traduit très régulièrement yᵉšûʿâ par σωτηρία (sōtēria), « salut, préservation », et parfois par le neutre σωτήριον (sōtērion), « ce qui sauve ». Ce choix donne au mot grec une profondeur qu'il n'avait pas dans l'usage profane, où sōtēria désignait la santé, la sécurité d'une cité ou l'heureuse issue d'un voyage. Par la Septante, sōtēria devient le mot de l'Exode et des promesses d'Ésaïe.
Le Nouveau Testament exploite cette résonance. Siméon, tenant l'enfant, dit : « mes yeux ont vu ton salut » (Lc 2.30, sōtērion), et Luc cite Ésaïe 40.5 dans la forme grecque « toute chair verra le salut de Dieu » (Lc 3.6). Surtout, l'ange explique le nom de Jésus par la racine même du mot : « c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1.21), jeu de mots audible en hébreu et en araméen, perdu en grec. La Vulgate rend le mot par salus ou salutare, d'où le « salut » de nos traductions.
Le débat
Le « salut » de l'Ancien Testament est-il une délivrance historique et collective, ou déjà une espérance spirituelle et définitive ?
- Un salut inscrit dans l'histoire (Gerhard von Rad, 1957) : Dans sa Théologie de l'Ancien Testament, von Rad voit la foi d'Israël comme le récit des actes sauveurs de Dieu (sortie d'Égypte, don du pays). La yᵉšûʿâ concerne d'abord un peuple, une terre et des événements datables ; la projeter trop vite dans l'au-delà, c'est trahir les textes.
- Délivrance et bénédiction (Claus Westermann, 1968) : Westermann distingue deux manières d'agir de Dieu : sauver, par une intervention ponctuelle dans la détresse, et bénir, par une action continue qui fait croître la vie. La yᵉšûʿâ relève de la première : elle répond à un cri et appelle la louange, ce qui explique sa place dans les Psaumes.
- Une attente nationale et messianique (Lecture juive traditionnelle) : La liturgie synagogale (la prière des Dix-huit bénédictions) attend la yᵉšûʿâ comme restauration d'Israël au temps du Messie. Le salut reste collectif et terrestre, sans séparer le politique du spirituel.
- Une promesse accomplie en Jésus (Lecture chrétienne traditionnelle) : Les prophéties d'Ésaïe, qui annoncent un salut éternel et universel, débordent toute délivrance historique. Le Nouveau Testament les lit comme accomplies dans la personne dont le nom signifie « l'Éternel sauve » (Mt 1.21 ; Lc 2.30).
Von Rad et Westermann ont raison de rappeler que le mot naît dans des situations concrètes : un champ de bataille, une mer infranchissable, un malade. Mais le vocabulaire lui-même évolue dans le canon : chez Ésaïe, le salut devient « éternel » (És 51.6) et destiné aux nations. Lectures juive et chrétienne s'accordent sur ce point ; elles divergent sur la question de savoir si cette attente a trouvé son accomplissement.
Portée théologique
Le premier enseignement du mot est qu'il ne se conjugue presque jamais avec un sujet humain autonome. Même la victoire de Jonathan est attribuée à Dieu (« c'est avec Dieu qu'il a agi »), et le récit de la mer Rouge construit la scène de telle sorte que le peuple n'a qu'à regarder. D'où la formule de Jonas, au fond de l'abîme : « Le salut vient de l'Éternel » (Jon 2.9). La yᵉšûʿâ n'est pas une performance mais un don, reçu dans la détresse et suivi de la louange.
Le second enseignement est l'élargissement progressif du mot. Le salut d'un individu (Anne, 1 S 2.1), puis d'une armée, puis d'un peuple sortant d'Égypte, devient chez Ésaïe un salut qui ne passera pas et qui concerne « toutes les extrémités de la terre ». C'est ce mouvement que reprend le Nouveau Testament, lorsqu'il présente Jésus, dont le nom porte la racine même du mot, comme celui qui sauve « de ses péchés », c'est-à-dire de la détresse la plus profonde.
Pour la prédication, les Psaumes offrent la meilleure porte d'entrée : on y entend le cri de celui à qui l'on dit « Plus de salut pour lui auprès de Dieu ! » (Ps 3.3), puis la confiance retrouvée (Ps 3.9). Le salut biblique n'est pas une idée abstraite ; il commence toujours par une situation sans issue que Dieu ouvre.
Chaîne : Le salut qui vient de Dieu
- Gn 49.18 L'attente de Jacob : « J'espère en ton secours, ô Éternel! »
- Ex 14.13 Au bord de la mer Rouge : « Moïse répondit au peuple: Ne craignez rien, restez en place, et regardez la délivrance que l'Éternel va vous accorder en ce jour; car les Égyptiens que vous voyez aujourd'hui, vous ne les verrez plus jamais. »
- Ps 3.9 Le salut est auprès de l'Éternel : « Le salut est auprès de l'Éternel: Que ta bénédiction soit sur ton peuple! -Pause. »
- És 12.3 Les sources du salut : « Vous puiserez de l'eau avec joie Aux sources du salut, »
- És 49.6 Jusqu'aux extrémités de la terre : « Il dit: C'est peu que tu sois mon serviteur Pour relever les tribus de Jacob Et pour ramener les restes d'Israël: Je t'établis pour être la lumière des nations, Pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la terre. »
- És 52.7 Le messager qui publie le salut : « Qu'ils sont beaux sur les montagnes, Les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles, Qui publie la paix! De celui qui apporte de bonnes nouvelles, Qui publie le salut! De celui qui dit à Sion: ton Dieu règne! »
- Jon 2.9 La confession de Jonas : « Pour moi, je t'offrirai des sacrifices avec un cri d'actions de grâces, J'accomplirai les vœux que j'ai faits: Le salut vient de l'Éternel. »
- Mt 1.21 Le nom de Jésus : « elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus; c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
- Lc 2.30 Siméon voit le salut : « Car mes yeux ont vu ton salut, »
- Ac 13.47 La mission vers les nations : « Car ainsi nous l'a ordonné le Seigneur: Je t'ai établi pour être la lumière des nations, Pour porter le salut jusqu'aux extrémités de la terre. »
- Ap 7.10 Le salut est à notre Dieu : « Et ils criaient d'une voix forte, en disant: Le salut est à notre Dieu qui est assis sur le trône, et à l'agneau. »
Mots apparentés
- pādâ פָּדָה : racheter, libérer contre un prix
- sōtēria σωτηρία : salut, délivrance, préservation
- gāʾal גָּאַל : racheter, agir en proche parent
- šālôm שָׁלוֹם : paix, bien-être, intégrité
Autres mots du thème « Salut et rédemption »
- kipper : faire l'expiation, purifier, apaiser
- apolytrōsis : rédemption, libération
- hilastērion : propitiatoire, moyen d'expiation
- dikaioō : justifier, déclarer juste, donner raison
- katallagē : réconciliation
- aphesis : pardon, rémission, libération
- pas : tout, tous, chaque
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver et Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, Oxford, Clarendon Press, 1907.
- John F. A. Sawyer, Semantics in Biblical Research: New Methods of Defining Hebrew Words for Salvation, Londres, SCM Press, 1972.
- John F. A. Sawyer et Heinz-Josef Fabry, art. « yāšaʿ », Theological Dictionary of the Old Testament.
- Gerhard von Rad, Théologie de l'Ancien Testament, 2 vol., Genève, Labor et Fides, 1963-1967.
- Claus Westermann, Blessing in the Bible and the Life of the Church, Philadelphie, Fortress Press, 1978 (original allemand 1968).
- Werner Foerster et Georg Fohrer, art. « σῴζω, σωτηρία », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 7.
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