ʿîr עִיר
Strong H5892 · nom féminin · ville, cité · 1084 occurrences
Le mot hébreu pour la ville, c'est-à-dire tout lieu habité protégé par une muraille, du village fortifié à la capitale. La Bible en suit l'ambivalence : la ville de Caïn et de Babel, la ville de refuge, puis Jérusalem, « la ville que j'ai choisie », figure de la cité de Dieu.
Racine et étymologie
L'étymologie de ʿîr est incertaine. Les anciens lexiques, dont celui de Brown, Driver et Briggs, le rapprochaient de la racine ʿ-w-r, « veiller, être éveillé » : la ville serait le lieu « gardé », où des veilleurs se tiennent sur les remparts. Le lexique STEPBible reprend cette explication (« a place of waking, guarded »). D'autres savants la jugent trop ingénieuse et préfèrent laisser la question ouverte. Le sens, lui, ne fait aucun doute : une agglomération entourée d'un mur, quelle que soit sa taille.
Une précision s'impose, car certaines listes donnent pour H5892 la glose anglaise « excitement ». Le lexique STEPBible distingue en réalité deux mots sous ce numéro : H5892a, un homonyme rare signifiant « agitation, angoisse », qu'il repère dans deux versets seulement (Jr 15.8, où Segond traduit « l'angoisse », et Os 11.9, où la lecture reste discutée) ; et H5892b, « ville », qui représente 1 084 des 1 089 emplois relevés par l'outil du site. C'est ce second mot qu'étudie cette fiche.
Le nom est féminin, comme souvent pour les villes, bien que son pluriel ʿārîm ait une forme masculine. Il entre dans de nombreux noms propres et expressions : « cité de David » (2 S 5.9), « villes de refuge » (ʿārê miqlāṭ), « ville sainte » (Né 11.1). Le mot est le plus fréquent dans Josué (156) et Jérémie (138), livres de la conquête et de la chute des villes.
Sens et emplois
La ville, œuvre humaine
La première ville biblique est fondée par Caïn, après le meurtre et l'exil. La ville apparaît comme le moyen pour l'homme errant de se protéger et de se faire un nom.
« Il bâtit ensuite une ville, et il donna à cette ville le nom de son fils Hénoc. »Gn 4.17, Segond 1910
La ville de l'orgueil
À Babel, la ville et sa tour expriment le projet de s'élever et de se rassembler contre l'ordre de remplir la terre. Dieu disperse les bâtisseurs.
« Allons! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, »Gn 11.4, Segond 1910
Les villes de refuge
La Loi transforme la ville en lieu de protection pour l'homicide involontaire, afin que la vengeance du sang ne frappe pas l'innocent.
« vous vous établirez des villes qui soient pour vous des villes de refuge, »Nb 35.11, Segond 1910
La ville choisie par Dieu
Jérusalem devient la ville où Dieu met son nom et sa présence. Les psaumes de Sion la célèbrent comme la cité qu'il fait subsister.
« Il est un fleuve dont les courants réjouissent la cité de Dieu, »Ps 46.5, Segond 1910
La ville païenne objet de la pitié de Dieu
Ninive, capitale ennemie, n'est pas exclue de la compassion divine. Le livre de Jonas s'achève sur cette question adressée au prophète.
« Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, »Jon 4.11, Segond 1910
La ville de l'exil
Jérémie demande aux déportés de travailler et de prier pour la ville étrangère où ils vivent, Babylone.
« Recherchez le bien de la ville où je vous ai menés en captivité, et priez l'Éternel en sa faveur, »Jr 29.7, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante traduit ʿîr presque partout par πόλις, « cité », le mot grec de la cité organisée, d'où vient notre « politique ». Ce choix fait entrer dans le vocabulaire biblique une notion grecque riche : la πόλις n'est pas seulement un lieu bâti, mais une communauté de citoyens. Le Nouveau Testament en tire le langage de la « cité » céleste : Abraham « attendait la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l'architecte » (Hé 11.10), et Paul déclare que « notre cité (πολίτευμα) à nous est dans les cieux » (Ph 3.20).
L'Apocalypse rassemble tout le parcours biblique de ʿîr en une vision : la ville de Babylone tombe, et « la ville sainte, la nouvelle Jérusalem » descend du ciel (Ap 21.2). Le livre qui avait commencé avec la ville de Caïn s'achève sur une ville donnée par Dieu. La Vulgate emploie civitas et urbs ; Segond rend le mot par « ville » et, dans les textes poétiques, par « cité ».
Le débat
La Bible porte-t-elle sur la ville un jugement négatif, la ville étant l'œuvre de l'homme qui veut se passer de Dieu, ou voit-elle dans la civilisation urbaine un lieu possible de l'œuvre de Dieu ?
- La ville, lieu de la révolte (Jacques Ellul, Sans feu ni lieu, 1975) : Ellul relève que la ville naît de Caïn, se développe à Babel, culmine à Ninive et à Babylone. Elle est l'œuvre par laquelle l'homme cherche une sécurité et un nom sans Dieu. Pourtant Dieu adopte cette œuvre humaine et la transforme : la Jérusalem céleste est son don gratuit, non l'aboutissement du progrès urbain.
- La ville, espace de liberté (Harvey Cox, The Secular City, 1965) : Cox voit dans l'urbanisation moderne une libération à l'égard des tutelles religieuses traditionnelles, conforme selon lui au mouvement biblique de désacralisation du monde. La ville serait un lieu où l'homme exerce la responsabilité que Dieu lui confie.
Le vocabulaire de ʿîr justifie la prudence d'Ellul : les premières villes bibliques sont marquées par la violence et l'orgueil. Mais les textes ne s'arrêtent pas là : la Loi fait des villes de refuge, Dieu choisit Jérusalem, Jonas apprend la pitié pour Ninive, et Jérémie fait prier pour Babylone. La ville n'est ni sacrée ni maudite ; elle est appelée à devenir « ville fidèle » (Za 8.3).
Portée théologique
L'histoire biblique de la ville est celle d'une œuvre humaine que Dieu reprend. Les premières villes naissent de la peur et de l'orgueil : Caïn bâtit pour se protéger, Babel pour se faire un nom. Le Psaume 127 en tire la leçon pour toute construction humaine : « Si l'Éternel ne garde la ville, celui qui la garde veille en vain. » La sécurité ne vient pas des murailles.
Dieu, pourtant, ne rejette pas la ville. Il y installe des refuges pour protéger le faible, il choisit Jérusalem pour y mettre son nom, et il annonce qu'elle sera appelée « ville de la justice, cité fidèle » (És 1.26). Même la ville ennemie, Ninive, est l'objet de sa pitié, et les exilés reçoivent l'ordre de chercher le bien de Babylone : la foi d'Israël n'est pas une fuite hors du monde urbain.
Le Nouveau Testament place le croyant entre deux villes. Il vit dans la cité terrestre, dont il doit rechercher le bien, mais « nous n'avons point ici-bas de cité permanente » (Hé 13.14). L'espérance chrétienne n'est pas le retour au jardin, mais une ville, la nouvelle Jérusalem, où Dieu habite avec les hommes. Augustin a donné à cette tension sa forme classique dans La Cité de Dieu.
Chaîne : De la ville de Caïn à la nouvelle Jérusalem
- Gn 4.17 La ville de Caïn : « Caïn connut sa femme; elle conçut, et enfanta Hénoc. Il bâtit ensuite une ville, et il donna à cette ville le nom de son fils Hénoc. »
- Gn 11.4 Babel : « Ils dirent encore: Allons! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. »
- Nb 35.11 Les villes de refuge : « vous vous établirez des villes qui soient pour vous des villes de refuge, où pourra s'enfuir le meurtrier qui aura tué quelqu'un involontairement. »
- 2 S 5.9 La cité de David : « David s'établit dans la forteresse, qu'il appela cité de David. Il fit de tous côtés des constructions, en dehors et en dedans de Millo. »
- 1 R 11.36 La ville choisie : « je laisserai une tribu à son fils, afin que David, mon serviteur, ait toujours une lampe devant moi à Jérusalem, la ville que j'ai choisie pour y mettre mon nom. »
- Ps 46.5 Le fleuve de la cité de Dieu : « Il est un fleuve dont les courants réjouissent la cité de Dieu, Le sanctuaire des demeures du Très-Haut. »
- Ps 127.1 Si l'Éternel ne garde la ville : « Cantique des degrés. De Salomon. Si l'Éternel ne bâtit la maison, Ceux qui la bâtissent travaillent en vain; Si l'Éternel ne garde la ville, Celui qui la garde veille en vain. »
- És 1.26 Cité fidèle : « Je rétablirai tes juges tels qu'ils étaient autrefois, Et tes conseillers tels qu'ils étaient au commencement. Après cela, on t'appellera ville de la justice, Cité fidèle. »
- Jr 29.7 Le bien de la ville d'exil : « Recherchez le bien de la ville où je vous ai menés en captivité, et priez l'Éternel en sa faveur, parce que votre bonheur dépend du sien. »
- Jon 4.11 La pitié pour Ninive : « Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des animaux en grand nombre! »
- Hé 11.10 La cité aux solides fondements : « Car il attendait la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l'architecte et le constructeur. »
- Ap 21.2 La nouvelle Jérusalem : « Et je vis descendre du ciel, d'auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s'est parée pour son époux. »
Mots apparentés
Autres mots du thème « Alliance et fidélité »
- ḥesed : bonté fidèle
- ʾĕmet : fidélité, vérité
- raḥămîm : compassion, entrailles
- ḥēn : faveur, grâce
- berît : alliance
- ṣedāqāh : justice, droiture
- mišpāṭ : jugement, droit
- eleos : miséricorde
Bibliographie
- Francis Brown, S. R. Driver, Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament, Oxford, Clarendon Press, 1907, art. « עִיר ».
- Ludwig Koehler, Walter Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament (HALOT), Leyde, Brill, 1994-2000, art. « עִיר ».
- Art. « ʿîr », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 11, Grand Rapids, Eerdmans, 2001.
- Jacques Ellul, Sans feu ni lieu : signification biblique de la Grande Ville, Paris, Gallimard, 1975.
- Harvey Cox, The Secular City, New York, Macmillan, 1965.
- Augustin d'Hippone, La Cité de Dieu (De civitate Dei), 413-426.
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