lēb לֵב
Strong H3820 · nom masculin · cœur, intérieur, intelligence · 593 occurrences
Le centre caché de la personne, où l'on pense, décide et ressent. Le « cœur » biblique est moins le siège des sentiments que celui de l'intelligence et de la volonté : c'est là que l'homme s'endurcit ou s'ouvre à Dieu.
Racine et étymologie
Lēb est un mot sémitique très ancien, construit sur deux consonnes l-b, que l'hébreu développe aussi sous la forme longue lēbāb (H3824), employée 252 fois. Les deux formes sont interchangeables pour le sens ; leur répartition dépend surtout des livres et des habitudes de style. L'akkadien libbu offre un parallèle exact : il désigne à la fois le cœur, le ventre, l'intérieur et le milieu d'une chose. L'ougaritique lb a les mêmes valeurs.
Ce sens spatial d'« intérieur, milieu » reste vivant en hébreu : les flots se durcissent « au milieu de la mer » (Ex 15.8), littéralement « au cœur de la mer ». Le cœur est d'abord ce qui est caché au centre, par opposition à ce qui se voit à la surface. Le verbe dénominatif lābab (H3823), rare, signifie « ravir le cœur » dans le Cantique (Ct 4.9) ou « devenir intelligent » en Job 11.12, preuve que le cœur concerne aussi la raison.
Les anciens Israélites ignoraient le rôle du cerveau et attribuaient au cœur ce que nous plaçons dans la tête. Ils associaient souvent le cœur aux « reins » (kilyâ, H3629), siège des pensées secrètes, que Dieu seul sonde. Les données utilisées ici comptent 593 emplois de lēb au sens de « cœur », auxquels s'ajoute une occurrence où le mot entre dans un nom de lieu codé (Jr 51.1).
Sens et emplois
Le cœur physique, le centre
L'organe, ou plus largement le milieu du corps ou d'une chose. Les cas strictement anatomiques sont rares, mais ils montrent que l'Israélite situe la vie intérieure dans un lieu précis du corps.
« il prit en main trois javelots, et les enfonça dans le cœur d'Absalom »2 S 18.14, Segond 1910
L'intelligence, le discernement
Le sens le plus fréquent selon H. W. Wolff : le cœur comprend, réfléchit, se souvient. Salomon ne demande pas un sentiment mais un « cœur qui écoute », capable de juger. Avoir « un cœur » signifie souvent être intelligent.
« Accorde donc à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le bien du mal! »1 R 3.9, Segond 1910
La volonté, les projets
Le cœur forme des plans et prend des décisions. Les Proverbes opposent volontiers les projets du cœur humain à la conduite souveraine de Dieu.
« Le cœur de l'homme médite sa voie, Mais c'est l'Éternel qui dirige ses pas. »Pr 16.9, Segond 1910
Les émotions
Le cœur se réjouit, s'afflige, prend courage ou défaille. Le sage remarque que ce qui se passe dans le cœur ne coïncide pas toujours avec ce qui se voit au dehors.
« Au milieu même du rire le cœur peut être affligé, »Pr 14.13, Segond 1910
Le cœur endurci
Un cœur qui se ferme à l'évidence et à la parole de Dieu. Le récit des plaies d'Égypte emploie plusieurs verbes (fortifier, alourdir, rendre dur) pour décrire le cœur de Pharaon.
« Le cœur de Pharaon s'endurcit, et il n'écouta point Moïse et Aaron »Ex 7.13, Segond 1910
Le cœur nouveau
Chez Jérémie et Ézéchiel, Dieu promet de changer le cœur lui-même, faute de quoi aucune obéissance durable n'est possible. Le « cœur de chair » est un cœur sensible, vivant, par opposition au cœur de pierre.
« Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau; »Éz 36.26, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante traduit lēb et lēbāb surtout par καρδία (kardia), mais aussi, assez souvent, par διάνοια (dianoia), « pensée, intelligence », ou par ψυχή. Ces hésitations montrent que les traducteurs juifs d'Alexandrie avaient perçu la dimension intellectuelle du cœur hébreu, que le grec kardia exprimait moins bien. Les évangiles en gardent la trace : en citant Deutéronome 6.5, Jésus énumère le cœur, l'âme et la « pensée » (Mt 22.37), comme pour ne rien perdre du mot hébreu.
Le Nouveau Testament reprend largement le langage du cœur, avec 156 emplois de kardia : le cœur pur des Béatitudes, le cœur d'où sortent les mauvaises pensées, le cœur où l'on croit pour être sauvé. Le latin cor, puis le français « cœur », ont conservé le mot, mais la culture occidentale l'a progressivement réduit aux sentiments. Le lecteur moderne doit donc réapprendre que « dire en son cœur », c'est penser.
Le débat
Qui endurcit le cœur de Pharaon : Pharaon lui-même ou Dieu ?
- Pharaon s'endurcit d'abord (Rashi, XIe siècle) : Commentant Exode 7.3, Rashi remarque que, lors des cinq premières plaies, le texte dit que le cœur de Pharaon « s'endurcit » ou qu'il l'endurcit lui-même ; ce n'est qu'ensuite que Dieu est sujet du verbe. Dieu confirmerait une obstination déjà choisie. Beaucoup de lectures chrétiennes anciennes vont dans le même sens.
- La souveraineté divine première (Gregory K. Beale, 1984) : Dans un article de Trinity Journal, Beale souligne que l'endurcissement est annoncé par Dieu avant toute réaction de Pharaon (Ex 4.21 ; 7.3) et qu'il sert un but : manifester la gloire de Dieu (Ex 9.16). Paul reprend cette lecture en Romains 9.17-18.
- Un motif lié aux signes (Brevard S. Childs, 1974) : Dans son commentaire de l'Exode, Childs montre que le thème de l'endurcissement explique pourquoi les signes ne produisent pas la reconnaissance attendue. Les différentes traditions du récit l'expriment avec des verbes distincts ; la question psychologique de la responsabilité n'est pas le centre du texte.
Le récit garde volontairement les deux sujets : Pharaon endurcit son cœur et Dieu l'endurcit. L'observation de Rashi sur l'ordre des formulations est exacte, et Beale a raison de rappeler que l'annonce divine précède tout. Le texte ne résout pas la tension, mais il montre qu'un cœur qui refuse les signes finit par en être incapable.
Portée théologique
Le cœur est, dans la Bible, le lieu de la vérité de l'homme. Ce que l'homme voit est l'apparence ; ce que Dieu regarde est le cœur. Cette conviction traverse toute l'Écriture et fonde une spiritualité de l'intériorité qui n'a rien d'un repli : c'est du cœur que « viennent les sources de la vie » (Pr 4.23), donc les paroles et les actes. Mais le diagnostic biblique est sévère. Dès Genèse 6.5, les pensées du cœur humain sont orientées vers le mal, et Jérémie conclut que le cœur est « tortueux par-dessus tout ». Aucune réforme extérieure ne suffit.
D'où la promesse centrale de la nouvelle alliance : Dieu écrira sa loi dans le cœur (Jr 31.33) et remplacera le cœur de pierre par un cœur de chair (Éz 36.26). La prière du Psaume 51, « crée en moi un cœur pur », emploie le verbe de Genèse 1 : seul le Créateur peut refaire un cœur. Pour la prédication, on gagnera à rendre au mot sa dimension intellectuelle et volontaire : aimer Dieu de tout son cœur, c'est engager sa réflexion et ses décisions, pas seulement ses émotions. Le Nouveau Testament reprend cette espérance : l'Esprit répand l'amour de Dieu dans les cœurs (Rm 5.5).
Chaîne : Du cœur mauvais au cœur nouveau
- Gn 6.5 Les pensées du cœur : « L'Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal. »
- Gn 8.21 Mauvais dès la jeunesse : « L'Éternel sentit une odeur agréable, et l'Éternel dit en son cœur: Je ne maudirai plus la terre, à cause de l'homme, parce que les pensées du cœur de l'homme sont mauvaises dès sa jeunesse; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l'ai fait. »
- Ex 7.13 Le cœur de Pharaon : « Le cœur de Pharaon s'endurcit, et il n'écouta point Moïse et Aaron selon ce que l'Éternel avait dit. »
- Dt 29.4 Un cœur pour comprendre : « Mais, jusqu'à ce jour, l'Éternel ne vous a pas donné un cœur pour comprendre, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre. »
- 1 S 16.7 Dieu regarde au cœur : « Et l'Éternel dit à Samuel: Ne prends point garde à son apparence et à la hauteur de sa taille, car je l'ai rejeté. L'Éternel ne considère pas ce que l'homme considère; l'homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l'Éternel regarde au cœur. »
- 1 R 3.9 Le cœur intelligent de Salomon : « Accorde donc à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner le bien du mal! Car qui pourrait juger ton peuple, ce peuple si nombreux? »
- Ps 51.12 Crée en moi un cœur pur : « Ô Dieu! crée en moi un cœur pur, Renouvelle en moi un esprit bien disposé. »
- Pr 4.23 Garde ton cœur : « Garde ton cœur plus que toute autre chose, Car de lui viennent les sources de la vie. »
- Jr 17.9 Le cœur tortueux : « Le cœur est tortueux par-dessus tout, et il est méchant: Qui peut le connaître? »
- Jr 31.33 La loi écrite dans le cœur : « Mais voici l'alliance que je ferai avec la maison d'Israël, Après ces jours-là, dit l'Éternel: Je mettrai ma loi au dedans d'eux, Je l'écrirai dans leur cœur; Et je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple. »
- Éz 36.26 Le cœur de chair : « Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau; j'ôterai de votre corps le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. »
- Mt 5.8 Heureux les cœurs purs : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu! »
Mots apparentés
Autres mots du thème « L'être humain »
- bāśār : chair, corps, être humain
- ʾādām : homme, humanité ; Adam
- ṣelem : image, statue, effigie
- psychè : vie, âme, personne
- pneuma : souffle, esprit, Esprit
- sôma : corps
Bibliographie
- Hans Walter Wolff, Anthropologie des Alten Testaments, Munich, Chr. Kaiser, 1973 (trad. française : Anthropologie de l'Ancien Testament, Genève, Labor et Fides, 1974), chapitre sur lēb.
- Heinz-Josef Fabry, art. « lēb, lēbāb », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 7.
- Fritz Stolz, art. « lēb », dans E. Jenni et C. Westermann (éd.), Theologisches Handwörterbuch zum Alten Testament, vol. 1, 1971 (trad. anglaise : TLOT, 1997).
- Brevard S. Childs, The Book of Exodus, Old Testament Library, Philadelphie, Westminster Press, 1974.
- Gregory K. Beale, « An Exegetical and Theological Consideration of the Hardening of Pharaoh's Heart in Exodus 4–14 and Romans 9 », Trinity Journal 5, 1984.
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