ʾēl אֵל
Strong H410 · nom masculin · Dieu, le Dieu fort · 241 occurrences
Le mot sémitique le plus ancien pour « dieu ». Dans la Bible, il désigne surtout le Dieu d'Israël, souvent accompagné d'un qualificatif (El Shaddaï, El Elyon, « Dieu fidèle »), et entre dans des noms comme Israël, Samuel ou Emmanuel.
Racine et étymologie
ʾēl est un mot commun à presque toutes les langues sémitiques : ilu en akkadien, ʾil en ougaritique, ʾl en phénicien et en araméen ancien. C'est le terme générique pour « dieu », mais aussi, dans les textes d'Ougarit (XIVe-XIIIe siècle av. J.-C.), le nom propre du dieu suprême du panthéon cananéen, El, appelé « père des années » et « créateur des créatures ». L'étymologie reste incertaine : on a proposé un lien avec ʾûl, « être fort », ou avec la préposition ʾel, « vers », au sens de « celui vers qui l'on se tourne », sans qu'aucune hypothèse ne fasse l'unanimité.
Plusieurs emplois bibliques conservent pourtant la nuance de force. L'expression yēš le-ʾēl yādî, littéralement « il est au pouvoir de ma main », signifie « j'ai la force de » (Gn 31.29 : « Ma main est assez forte pour vous faire du mal »). Et ʾēl sert de superlatif : « les montagnes de Dieu » ou « les cèdres de Dieu » sont des montagnes et des cèdres immenses.
Le mot est surtout poétique : il est particulièrement fréquent dans les Psaumes et dans Job. Il forme de très nombreux noms propres : Israël (« Dieu lutte » ou « qu'il lutte avec Dieu », Gn 32.28), Samuel, Daniel, Ézéchiel, Gabriel, Michaël (« qui est comme Dieu ? »), et des noms de lieux comme Béthel, « maison de Dieu ». Le pluriel ʾēlîm désigne des êtres divins ou les dieux des nations.
Sens et emplois
Dieu, défini par ses qualités
Le plus souvent, ʾēl désigne le Dieu d'Israël et reçoit un qualificatif qui dit son caractère : « Dieu jaloux » (Ex 20.5), « Dieu fidèle » (Dt 7.9), « Dieu compatissant et miséricordieux » (Jon 4.2). La confession d'Exode 34 en est le modèle.
« L'Éternel, l'Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité, »Ex 34.6, Segond 1910
Les noms divins des patriarches
Dans la Genèse, ʾēl forme des appellations liées à des lieux ou à des expériences : El Elyon, « Dieu Très-Haut », à Salem ; El-roï, « Dieu qui me voit », pour Agar ; El Olam, « Dieu d'éternité », à Beer-Schéba ; El Shaddaï, « Dieu tout-puissant ». Abram identifie expressément El Elyon à l'Éternel (Gn 14.22).
« Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut, maître du ciel et de la terre! »Gn 14.19, Segond 1910
Le Dieu incomparable
Les prophètes emploient ʾēl pour affirmer que Dieu est unique et sans égal. Osée en tire une conséquence surprenante : parce qu'il est Dieu et non homme, il ne se laisse pas gouverner par la colère.
« Car je suis Dieu, et non pas un homme, Je suis le Saint au milieu de toi; Je ne viendrai pas avec colère. »Os 11.9, Segond 1910
Au pluriel : dieux, êtres divins
Le pluriel ʾēlîm désigne les divinités des nations ou les êtres célestes (« fils de Dieu » en Ps 29.1 et 89.6). Le cantique de la mer l'emploie pour affirmer la supériorité de l'Éternel sur toutes ces puissances.
« Qui est comme toi parmi les dieux, ô Éternel? »Ex 15.11, Segond 1910
Superlatif : ce qui est immense
Joint à un nom, ʾēl peut exprimer la grandeur extrême, sans référence directe à Dieu. Le psalmiste compare la justice divine à des montagnes « de Dieu », c'est-à-dire gigantesques.
« Ta justice est comme les montagnes de Dieu, »Ps 36.7, Segond 1910
Le Dieu fort messianique
Parmi les noms de l'enfant royal annoncé par Ésaïe figure ʾēl gibbôr, « Dieu puissant », la même expression qu'Ésaïe applique ailleurs à l'Éternel lui-même (És 10.21). La lecture chrétienne y voit une annonce de la divinité du Messie.
« On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix. »És 9.6, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend ʾēl presque toujours par θεός, comme ʾĕlōhîm, ce qui efface en grec la différence entre les deux mots hébreux. Les noms composés sont traduits plutôt que transcrits : El Elyon devient ὁ θεὸς ὁ ὕψιστος, « le Dieu Très-Haut », expression reprise en Hébreux 7.1 à propos de Melchisédek. Pour Ésaïe 9.6, la Septante s'écarte de l'hébreu et parle d'un « messager du grand conseil », ce qui montre l'embarras des traducteurs devant ce titre divin donné à un enfant.
Le Nouveau Testament conserve deux traces directes du mot. Matthieu explique le nom Emmanuel, ʿimmānû ʾēl, par « Dieu avec nous » (Mt 1.23), en citant Ésaïe 7.14. Et sur la croix, Jésus prie le Psaume 22 : « Éli, Éli », transcription de ʾēlî, « mon Dieu » (Mt 27.46), que Marc donne sous sa forme araméenne Éloï. La Vulgate traduit par Deus ou Fortis, et Segond par « Dieu », en transcrivant parfois les noms de lieux (El-Béthel, El-Elohé-Israël).
Le débat
Quel rapport entre le El des patriarches et le dieu El du panthéon cananéen ?
- Des dieux de clans identifiés après coup (Albrecht Alt, Der Gott der Väter, 1929) : La religion des patriarches était celle du « Dieu du père », une divinité attachée à un clan (« le Dieu d'Abraham », « le Redoutable d'Isaac »). Ce n'est qu'en s'installant en Canaan que ces groupes l'auraient identifiée aux figures locales d'El honorées dans les sanctuaires.
- Le El cananéen, ancêtre de YHWH (Frank Moore Cross, Canaanite Myth and Hebrew Epic, 1973) : Les épithètes El Olam, El Elyon ou El Shaddaï correspondent aux titres du dieu El connus à Ougarit. Le Dieu des pères serait le grand El lui-même, et YHWH serait né d'une épithète de ce dieu avant d'en devenir le nom propre.
- Deux dieux, une fusion progressive (Mark S. Smith, The Early History of God, 1990) : El et YHWH auraient d'abord été deux divinités distinctes ; Israël les aurait fusionnées, YHWH héritant des traits paternels et créateurs d'El. Argument : certains textes poétiques anciens, comme Dt 32.8-9 dans sa forme reconstituée, semblent encore les distinguer.
Les parallèles d'Ougarit sont réels et éclairent le vocabulaire de la Genèse. Mais le texte biblique, tel qu'il a été reçu, présente une continuité délibérée : Abram reconnaît dans El Elyon l'Éternel (Gn 14.22) et Exode 6.3 affirme que le même Dieu s'est fait connaître sous deux noms. Les reconstructions historiques divergent fortement entre elles ; la lecture théologique retient que la Bible s'approprie le mot commun « dieu » pour le remplir du caractère du Dieu d'Israël.
Portée théologique
ʾēl est un mot que la Bible partage avec ses voisins : les Cananéens, les Araméens et les Phéniciens disaient eux aussi ʾēl. L'Écriture ne crée pas un vocabulaire religieux à part ; elle reprend le mot commun et le transforme par les qualificatifs qu'elle lui associe. Le El de la Bible est « jaloux », c'est-à-dire exclusif dans l'alliance, mais aussi « compatissant et miséricordieux », « fidèle » et « saint ». C'est ce contenu, plus que le mot, qui le distingue des dieux des nations.
Les noms des patriarches montrent un Dieu qui se fait connaître dans des rencontres personnelles. Agar, une servante étrangère chassée, est la seule personne de la Bible à donner elle-même un nom à Dieu : « le Dieu qui me voit » (Gn 16.13). Jacob reçoit le nom d'Israël après une lutte. Pour la prédication, ces récits disent que Dieu se révèle au cœur des situations de fuite, de détresse ou de combat.
Enfin, le mot porte une espérance messianique. L'enfant d'Ésaïe 9 est appelé « Dieu puissant », et l'Emmanuel d'Ésaïe 7 devient chez Matthieu le nom même de Jésus : « Dieu avec nous ». Le même Jésus reprend sur la croix le cri du Psaume 22, « Éli, Éli », et vit jusqu'au bout l'abandon du juste qui continue pourtant de dire « mon Dieu ».
Chaîne : Les visages du Dieu fort
- Gn 14.18 Melchisédek, prêtre du Dieu Très-Haut : « Melchisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin: il était sacrificateur du Dieu Très-Haut. »
- Gn 16.13 Le Dieu qui voit Agar : « Elle appela Atta-El-roï le nom de l'Éternel qui lui avait parlé; car elle dit: Ai-je rien vu ici, après qu'il m'a vue? »
- Gn 21.33 Le Dieu d'éternité : « Abraham planta des tamariscs à Beer-Schéba; et là il invoqua le nom de l'Éternel, Dieu de l'éternité. »
- Gn 32.28 Jacob devient Israël : « Il dit encore: ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël; car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur. »
- Ex 20.5 Un Dieu jaloux : « Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, »
- Nb 23.19 Dieu n'est point un homme : « Dieu n'est point un homme pour mentir, Ni fils d'un homme pour se repentir. Ce qu'il a dit, ne le fera-t-il pas? Ce qu'il a déclaré, ne l'exécutera-t il pas? »
- Dt 7.9 Le Dieu fidèle : « Sache donc que c'est l'Éternel, ton Dieu, qui est Dieu. Ce Dieu fidèle garde son alliance et sa miséricorde jusqu'à la millième génération envers ceux qui l'aiment et qui observent ses commandements. »
- Ps 22.2 « Mon Dieu, mon Dieu » : « Au chef des chantres. Sur Biche de l'aurore. Psaume de David. Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné, Et t'éloignes-tu sans me secourir, sans écouter mes plaintes? »
- És 9.6 Le Dieu puissant : « Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule; On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix. »
- Mi 7.18 Quel Dieu est semblable à toi ? : « Quel Dieu est semblable à toi, Qui pardonnes l'iniquité, qui oublies les péchés Du reste de ton héritage? Il ne garde pas sa colère à toujours, Car il prend plaisir à la miséricorde. »
- Mt 1.23 Emmanuel, Dieu avec nous : « Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d'Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous. »
- Mt 27.46 Le cri de la croix : « Et vers la neuvième heure, Jésus s'écria d'une voix forte: Eli, Eli, lama sabachthani? c'est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? »
Mots apparentés
- ʾĕlōhîm אֱלֹהִים : Dieu, dieux
- šadday שַׁדַּי : le Tout-Puissant
- YHWH יְהוָה : l'Éternel, le Seigneur
- theos θεός : Dieu, dieu
Autres mots du thème « Dieu et ses noms »
- ʾădōnāy : Seigneur, mon Seigneur
- qādôš : saint
- kāḇôd : gloire, poids, honneur
- kyrios : Seigneur, maître
- patēr : père
- eimi : être, exister
- hāyāh : être, devenir, arriver
Bibliographie
- Frank Moore Cross, art. « ʾēl », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 1, Grand Rapids, Eerdmans, 1974.
- Frank Moore Cross, Canaanite Myth and Hebrew Epic, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1973.
- Albrecht Alt, Der Gott der Väter, Stuttgart, Kohlhammer, 1929.
- Mark S. Smith, The Early History of God: Yahweh and the Other Deities in Ancient Israel, San Francisco, Harper & Row, 1990.
- Tryggve N. D. Mettinger, In Search of God: The Meaning and Message of the Everlasting Names, Philadelphia, Fortress Press, 1988.
- Roland de Vaux, Histoire ancienne d'Israël, t. 1, Paris, Gabalda, 1971.
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