šadday שַׁדַּי
Strong H7706 · nom propre divin · le Tout-Puissant · 48 occurrences
Nom divin ancien, lié surtout aux patriarches et au livre de Job, seul ou dans l'expression El Shaddaï. Traduit « Tout-Puissant » depuis l'Antiquité, il évoque le Dieu qui bénit et rend fécond, mais aussi celui devant qui l'homme souffrant porte sa plainte.
Racine et étymologie
Le sens originel de šadday est l'une des énigmes du vocabulaire biblique. Le mot n'a pas de verbe correspondant clair en hébreu, et ses traductions anciennes sont des interprétations plus que des étymologies. La tradition rabbinique l'a décomposé en še-day, « celui qui suffit » : le Talmud (Hagiga 12a) explique que Dieu est celui qui a dit au monde « Assez ! » lors de la création. Les versions grecques d'Aquila, Symmaque et Théodotion ont rendu le mot par ἱκανός, « suffisant », dans la même ligne.
Les philologues modernes proposent trois pistes principales. La première rattache šadday à la racine šdd, « dévaster, être violent » : Ésaïe 13.6 et Joël 1.15 jouent d'ailleurs sur ce rapprochement (« un ravage, šōd, du Tout-Puissant, šadday »). La deuxième le relie à l'akkadien šadû, « montagne » : El Shaddaï serait « le Dieu de la montagne », épithète comparable à celles des dieux du Proche-Orient. La troisième invoque l'hébreu šad, « sein », à cause des bénédictions de fécondité qui accompagnent souvent ce nom.
Un indice extra-biblique intéressant vient de l'inscription de Deir Alla, en Jordanie (VIIIe siècle av. J.-C.), qui raconte une vision de Balaam et mentionne des divinités appelées šdyn. Or c'est précisément Balaam qui, dans le livre des Nombres, « voit la vision du Tout-Puissant » (Nb 24.4).
Sens et emplois
Le Dieu des patriarches
Dans la Genèse, El Shaddaï est le nom sous lequel Dieu se présente à Abraham et à Jacob. Exode 6.3 le confirme : c'est ainsi que les pères l'ont connu, avant la révélation du Nom à Moïse. Chaque apparition est liée à l'alliance et à une exigence de vie : « Marche devant ma face, et sois intègre ».
« Je suis le Dieu tout-puissant. Marche devant ma face, et sois intègre. »Gn 17.1, Segond 1910
Le Dieu qui bénit et rend fécond
Presque toutes les mentions de la Genèse associent Shaddaï à la promesse de descendance : « sois fécond, et multiplie ». La bénédiction de Joseph va jusqu'à rapprocher Shaddaï des « mamelles et du sein maternel ».
« Que le Dieu tout-puissant te bénisse, te rende fécond et te multiplie, afin que tu deviennes une multitude de peuples! »Gn 28.3, Segond 1910
Le Tout-Puissant que l'on accuse
Job concentre 31 des 48 emplois. Le nom y désigne la puissance souveraine de Dieu, que Job ressent comme hostile et devant laquelle il veut pourtant plaider sa cause. Noémi, dans le livre de Ruth, emploie le même nom pour dire son amertume.
« Car les flèches du Tout-Puissant m'ont percé, »Jb 6.4, Segond 1910
Le souffle qui donne la vie
Chez Élihou, le Tout-Puissant est aussi celui dont le souffle anime l'homme et lui donne l'intelligence. La puissance divine n'est pas seulement redoutable : elle est créatrice.
« L'esprit de Dieu m'a créé, Et le souffle du Tout-Puissant m'anime. »Jb 33.4, Segond 1910
Un refuge pour le croyant
Le Psaume 91 associe Shaddaï au Très-Haut pour décrire la protection de Dieu : l'image de l'ombre évoque les ailes d'un oiseau ou l'abri d'un rocher.
« Celui qui demeure sous l'abri du Très-Haut Repose à l'ombre du Tout Puissant. »Ps 91.1, Segond 1910
La voix du Dieu qui vient juger
Chez les prophètes, le nom revient dans l'annonce du jour de l'Éternel, qui vient « comme un ravage du Tout-Puissant », et dans les visions d'Ézéchiel, où le bruit des ailes des chérubins est comparé à la voix de Shaddaï.
« Car le jour de l'Éternel est proche: Il vient comme un ravage du Tout-Puissant. »Jl 1.15, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante ne traduit pas šadday de manière uniforme, ce qui confirme que son sens n'était plus clair. Dans la Genèse, elle se contente souvent d'écrire « mon Dieu » ou « ton Dieu » ; dans le livre de Ruth, elle emploie ὁ ἱκανός, « celui qui suffit » ; dans Job, elle utilise fréquemment παντοκράτωρ, « celui qui gouverne tout ». C'est ce dernier mot qui s'est imposé, par l'intermédiaire de la Vulgate de Jérôme qui a traduit omnipotens, « tout-puissant ».
Dans la Septante, παντοκράτωρ traduit cependant surtout l'expression « Éternel des armées » (YHWH ṣebāʾôt). Le Nouveau Testament l'emploie dix fois, dont neuf dans l'Apocalypse : le « Seigneur Dieu tout-puissant » y est célébré par la liturgie céleste (Ap 4.8) et règne sur l'histoire (Ap 19.6). Paul l'emploie une fois, en 2 Corinthiens 6.18, dans une citation qui fait du Tout-Puissant un père pour ses fils et ses filles. Le français « Tout-Puissant » hérite donc de deux mots hébreux distincts, ce qu'il est bon de savoir quand on lit le Credo.
Le débat
Quel est le sens originel de Shaddaï : le Dieu « qui suffit », le Dieu « de la montagne » ou le Dieu « au sein » nourricier ?
- Celui qui suffit (Tradition rabbinique, Talmud de Babylone, Hagiga 12a) : Le nom se lit še-day, « qui (est) suffisant ». Dieu se suffit à lui-même et a posé des limites à sa création. Les traducteurs grecs du IIe siècle (Aquila, Symmaque, Théodotion) suivent cette interprétation avec ἱκανός.
- Le Dieu de la montagne (William F. Albright, « The Names Shaddai and Abram », Journal of Biblical Literature 54, 1935) : À partir de l'akkadien šadû, « montagne », Albright comprend El Shaddaï comme « Dieu de la montagne », épithète ancienne comparable à celles des grands dieux sémitiques. Frank Moore Cross a repris cette explication en 1973.
- Le Dieu aux seins (David Biale, « The God with Breasts: El Shaddai in the Bible », History of Religions 21, 1982) : Le rapprochement avec šad, « sein », expliquerait le lien constant entre Shaddaï et les promesses de fécondité dans la Genèse (Gn 28.3 ; 35.11 ; 49.25). Le nom porterait une image de Dieu qui nourrit et fait vivre.
Aucune étymologie n'est démontrée ; l'explication rabbinique est un jeu de mots plus qu'une analyse, et les rapprochements avec « montagne » ou « sein » restent des hypothèses. Le sens se lit mieux dans l'usage : dans la Genèse, Shaddaï est le Dieu qui bénit et rend fécond ; dans Job, le souverain dont la puissance déroute. La traduction traditionnelle « Tout-Puissant » ne trahit pas cet usage, à condition de ne pas réduire la puissance à la seule force.
Portée théologique
El Shaddaï est le Dieu des commencements fragiles. Il se révèle à un Abram de quatre-vingt-dix-neuf ans, sans héritier, et lui promet une multitude ; il bénit Jacob en fuite et lui renouvelle la promesse. La puissance de Shaddaï se manifeste d'abord là où l'homme n'a plus de ressources : la stérilité, l'exil, la vieillesse. C'est une puissance qui donne la vie, et c'est pourquoi le nom est si souvent lié à la bénédiction.
Le livre de Job montre l'autre face du même nom. Pour Job comme pour Noémi, le Tout-Puissant est d'abord celui qui a permis le malheur : « le Tout-Puissant m'a remplie d'amertume » (Rt 1.20). La Bible ne censure pas cette plainte. Elle laisse le croyant dire que la puissance de Dieu lui paraît incompréhensible, voire hostile, et elle montre que cette plainte adressée à Dieu fait encore partie de la foi. Pour l'accompagnement des personnes éprouvées, c'est un appui précieux : on peut parler au Tout-Puissant de ce qu'il semble avoir fait.
Le Nouveau Testament réserve le titre presque entièrement à l'Apocalypse, livre écrit pour des Églises persécutées. Face à la puissance apparente de l'empire, le « Seigneur Dieu tout-puissant » est confessé comme celui qui « était, qui est, et qui vient ». Paul, lui, l'associe à la paternité de Dieu (2 Co 6.18) : la toute-puissance biblique est celle d'un Père.
Chaîne : Du Dieu des pères au Tout-Puissant de l'Apocalypse
- Gn 17.1 Révélation à Abram : « Lorsque Abram fut âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, l'Éternel apparut à Abram, et lui dit: Je suis le Dieu tout-puissant. Marche devant ma face, et sois intègre. »
- Gn 35.11 Bénédiction de Jacob à Béthel : « Dieu lui dit: Je suis le Dieu tout-puissant. Sois fécond, et multiplie: une nation et une multitude de nations naîtront de toi, et des rois sortiront de tes reins. »
- Gn 49.25 Bénédiction de Joseph : « C'est l'œuvre du Dieu de ton père, qui t'aidera; C'est l'œuvre du Tout-Puissant, qui te bénira Des bénédictions des cieux en haut, Des bénédictions des eaux en bas, Des bénédictions des mamelles et du sein maternel. »
- Ex 6.3 Le nom connu des patriarches : « Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob, comme le Dieu tout-puissant; mais je n'ai pas été connu d'eux sous mon nom, l'Éternel. »
- Nb 24.4 La vision de Balaam : « Parole de celui qui entend les paroles de Dieu, De celui qui voit la vision du Tout-Puissant, De celui qui se prosterne et dont les yeux s'ouvrent. »
- Rt 1.20 L'amertume de Noémi : « Elle leur dit: Ne m'appelez pas Naomi; appelez-moi Mara, car le Tout-Puissant m'a remplie d'amertume. »
- Jb 31.35 « Que le Tout-Puissant me réponde ! » : « Oh! qui me fera trouver quelqu'un qui m'écoute? Voilà ma défense toute signée: Que le Tout-Puissant me réponde! Qui me donnera la plainte écrite par mon adversaire? »
- Ps 91.1 À l'ombre du Tout-Puissant : « Celui qui demeure sous l'abri du Très-Haut Repose à l'ombre du Tout Puissant. »
- Éz 1.24 La voix du Tout-Puissant : « J'entendis le bruit de leurs ailes, quand ils marchaient, pareil au bruit de grosses eaux, ou à la voix du Tout-Puissant; c'était un bruit tumultueux, comme celui d'une armée; quand ils s'arrêtaient, ils laissaient tomber leurs ailes. »
- 2 Co 6.18 Un père pour ses enfants : « Je serai pour vous un père, Et vous serez pour moi des fils et des filles, Dit le Seigneur tout-puissant. »
- Ap 4.8 Saint, saint, saint : « Les quatre êtres vivants ont chacun six ailes, et ils sont remplis d'yeux tout autour et au dedans. Ils ne cessent de dire jour et nuit: Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, qui était, qui est, et qui vient! »
- Ap 21.22 Le Tout-Puissant, temple de la ville : « Je ne vis point de temple dans la ville; car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple, ainsi que l'agneau. »
Mots apparentés
Autres mots du thème « Dieu et ses noms »
- ʾĕlōhîm : Dieu, dieux
- ʾădōnāy : Seigneur, mon Seigneur
- qādôš : saint
- kāḇôd : gloire, poids, honneur
- theos : Dieu, dieu
- kyrios : Seigneur, maître
- patēr : père
- eimi : être, exister
Bibliographie
- Michael Weippert, art. « šaddaj », dans Ernst Jenni et Claus Westermann (éd.), Theologisches Handwörterbuch zum Alten Testament, vol. 2, Munich, Kaiser, 1976 (trad. anglaise : Theological Lexicon of the Old Testament, 1997).
- William F. Albright, « The Names Shaddai and Abram », Journal of Biblical Literature 54, 1935.
- David Biale, « The God with Breasts: El Shaddai in the Bible », History of Religions 21, 1982.
- Frank Moore Cross, Canaanite Myth and Hebrew Epic, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1973.
- Tryggve N. D. Mettinger, In Search of God: The Meaning and Message of the Everlasting Names, Philadelphia, Fortress Press, 1988.
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