ʾădōnāy אֲדֹנָי
Strong H136 · nom masculin (titre divin) · Seigneur, mon Seigneur · 440 occurrences
Titre réservé à Dieu, « le Seigneur », formé sur ʾādôn, « maître ». Il exprime la souveraineté de Dieu et la position de serviteur de celui qui prie. Le judaïsme l'a substitué au nom YHWH dans la lecture, d'où le « Seigneur » de nos traductions.
Racine et étymologie
ʾădōnāy dérive de ʾādôn (H113), « maître, seigneur », mot courant qui désigne le propriétaire d'un esclave (Ex 21.4), le mari (Gn 18.12) ou le roi. Son étymologie reste obscure ; l'ougaritique connaît ʾadn, « seigneur, père ». Le même mot sémitique, passé en grec, a donné le nom du dieu Adonis, « le Seigneur » des Phéniciens.
La forme ʾădōnāy s'analyse comme le pluriel ʾădōnîm, employé comme pluriel de majesté (comme ʾĕlōhîm pour « Dieu »), suivi du suffixe de la première personne : littéralement « mes seigneurs », c'est-à-dire « mon Seigneur ». À force d'être employé dans la prière, le suffixe a perdu sa valeur possessive et le mot est devenu un titre : « le Seigneur ». Les massorètes ont marqué cette spécialisation par la voyelle longue finale (-āy), qu'ils réservent à Dieu, alors que ʾădōnî, « mon seigneur », s'adresse à un homme. Psaume 110.1 montre les deux usages côte à côte : « Parole de l'Éternel à mon Seigneur (ʾădōnî) ».
Le mot a une seconde vie dans la lecture synagogale. Pour ne pas prononcer le Nom divin, les lecteurs ont dit ʾădōnāy chaque fois que le texte portait YHWH. Quand les deux mots se suivent (ʾădōnāy YHWH), on lisait alors ʾădōnāy ʾĕlōhîm, et les massorètes ont vocalisé le Nom avec les voyelles d'ʾĕlōhîm (H3069) : d'où le « Seigneur Éternel » de Segond.
Sens et emplois
L'appel du serviteur
ʾădōnāy apparaît d'abord dans la bouche de ceux qui parlent à Dieu. Moïse, Gédéon ou Néhémie l'emploient au moment où ils se savent dépassés par la mission : le titre exprime à la fois le respect et l'humble dépendance du serviteur envers son maître.
« Ah! Seigneur, je ne suis pas un homme qui ait la parole facile, »Ex 4.10, Segond 1910
« Seigneur Éternel » : la formule prophétique
Associé au Nom, ʾădōnāy forme une titulature solennelle. Ézéchiel l'emploie plus de deux cents fois, surtout dans la formule d'envoi « Ainsi parle le Seigneur, l'Éternel » ; Amos l'utilise pour affirmer la souveraineté de Dieu sur l'histoire.
« Car le Seigneur, l'Éternel, ne fait rien Sans avoir révélé son secret à ses serviteurs les prophètes. »Am 3.7, Segond 1910
Le souverain sur son trône
Dans les visions et les psaumes royaux, ʾădōnāy désigne Dieu comme roi qui siège au-dessus du monde et des puissances humaines. Ésaïe voit « le Seigneur » sur un trône élevé avant d'entendre l'appel « Qui enverrai-je ? ».
« L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé, et les pans de sa robe remplissaient le temple. »És 6.1, Segond 1910
Le Seigneur qui pardonne
Dans la prière pénitentielle, le titre souligne qu'on s'adresse au maître qui a le droit de juger et le pouvoir de pardonner. La prière de Daniel le répète trois fois en un seul verset.
« Seigneur, écoute! Seigneur, pardonne! Seigneur, sois attentif! »Dn 9.19, Segond 1910
Une appartenance personnelle
Le sens premier, « mon Seigneur », affleure encore dans la confession du croyant qui se remet entièrement à Dieu et reconnaît en lui son unique bien.
« Je dis à l'Éternel: Tu es mon Seigneur, Tu es mon souverain bien! »Ps 16.2, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend ʾădōnāy par κύριος, « seigneur », le même mot qu'elle emploie pour YHWH. Ce double emploi est la clé du vocabulaire du Nouveau Testament : quand les auteurs chrétiens appellent Jésus κύριος, le mot peut signifier simplement « maître » comme ʾādôn, mais il peut aussi évoquer le Nom divin que la lecture juive remplaçait par Adonaï. Psaume 110.1, cité en Matthieu 22.44 (« Le Seigneur a dit à mon Seigneur »), joue précisément sur cette ambiguïté : Jésus demande comment le Messie peut être à la fois fils de David et « Seigneur » de David.
Pour la formule ʾădōnāy YHWH, la Septante hésite entre κύριος κύριος et κύριος ὁ θεός. La Vulgate a rendu ʾădōnāy par Dominus, et la formule double par Dominus Deus. En français, Segond traduit « Seigneur » ou « Seigneur Éternel » ; les éditions qui écrivent « SEIGNEUR » en petites capitales pour le Nom (comme la TOB) permettent au lecteur de distinguer les deux mots hébreux.
Le débat
La lecture « Adonaï / Seigneur » à la place du Nom divin était-elle déjà celle de la Septante, ou s'est-elle imposée plus tard en grec ?
- Un remplacement d'origine chrétienne (Paul E. Kahle, The Cairo Geniza, 2e éd., 1959) : Les plus anciens fragments grecs de la Bible, copiés par des juifs, conservent le Nom en lettres hébraïques. Ce seraient les copistes chrétiens qui auraient systématiquement écrit κύριος, en lien avec leur confession de Jésus comme Seigneur.
- Une évolution à l'intérieur du judaïsme (Patrick W. Skehan, « The Divine Name at Qumran, in the Masada Scroll, and in the Septuagint », 1980) : Les témoins anciens montrent plusieurs pratiques successives : transcription ΙΑΩ, lettres hébraïques, puis κύριος. Le passage à κύριος serait déjà juif, mais postérieur à la traduction initiale.
- Κύριος dès l'origine (Albert Pietersma, « Kyrios or Tetragram: A Renewed Quest for the Original LXX », 1984) : Certains passages du Pentateuque grec ne s'expliquent que si les traducteurs écrivaient déjà κύριος (par exemple l'absence d'article, propre au nom propre). Les manuscrits à lettres hébraïques témoigneraient d'une révision hébraïsante ultérieure.
Les données sont minces et dispersées, ce qui explique la persistance du débat. Il est sûr que, à l'époque du Nouveau Testament, les juifs de langue grecque comme les chrétiens lisaient κύριος pour le Nom : c'est ce qui permet à Paul de citer « quiconque invoquera le nom du Seigneur » (Rm 10.13). La position de Kahle, qui attribuait le changement aux seuls chrétiens, est aujourd'hui peu suivie ; le choix reste ouvert entre Skehan et Pietersma.
Portée théologique
Dire « Seigneur », c'est se dire serviteur. ʾădōnāy appartient avant tout au langage de la prière : Abraham qui intercède pour Sodome, Moïse qui se dérobe, David qui s'étonne de la promesse, Daniel qui confesse les fautes du peuple. Le titre installe une relation asymétrique, mais non servile : le maître biblique est responsable de ceux qui lui appartiennent, et c'est sur cette responsabilité que le croyant s'appuie quand il dit « mon Seigneur ».
L'histoire de la lecture du mot est aussi une leçon théologique. En remplaçant le Nom par « Seigneur », le judaïsme a voulu protéger la sainteté de Dieu contre tout usage banal. Toutes nos traductions héritent de ce geste de respect, souvent sans le savoir. Pour la prédication, il peut être utile de rappeler que derrière « le Seigneur » de l'Ancien Testament se cache, selon les passages, soit le titre ʾădōnāy, soit le nom propre YHWH.
Le Nouveau Testament tire de cet héritage une conséquence majeure. Lorsque Thomas confesse « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20.28), il reprend l'apostrophe des Psaumes (« Mon Dieu et mon Seigneur », Ps 35.23) et l'adresse à Jésus ressuscité. Le titre qui disait la souveraineté de Dieu devient le cœur de la confession chrétienne.
Chaîne : Le Seigneur et ses serviteurs
- Gn 15.2 Abram, premier à dire « Seigneur Éternel » : « Abram répondit: Seigneur Éternel, que me donneras-tu? Je m'en vais sans enfants; et l'héritier de ma maison, c'est Eliézer de Damas. »
- Gn 18.27 « Moi qui ne suis que poudre et cendre » : « Abraham reprit, et dit: Voici, j'ai osé parler au Seigneur, moi qui ne suis que poudre et cendre. »
- Ex 4.10 Moïse se dérobe : « Moïse dit à l'Éternel: Ah! Seigneur, je ne suis pas un homme qui ait la parole facile, et ce n'est ni d'hier ni d'avant-hier, ni même depuis que tu parles à ton serviteur; car j'ai la bouche et la langue embarrassées. »
- Jg 16.28 La dernière prière de Samson : « Alors Samson invoqua l'Éternel, et dit: Seigneur Éternel! souviens-toi de moi, je te prie; ô Dieu! donne-moi de la force seulement cette fois, et que d'un seul coup je tire vengeance des Philistins pour mes deux yeux! »
- 2 S 7.18 « Qui suis-je, Seigneur Éternel ? » : « Et le roi David alla se présenter devant l'Éternel, et dit: Qui suis-je, Seigneur Éternel, et quelle est ma maison, pour que tu m'aies fait parvenir où je suis? »
- Ps 110.1 « À mon Seigneur » : « De David. Psaume. Parole de l'Éternel à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite, Jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied. »
- És 6.8 « Me voici, envoie-moi » : « J'entendis la voix du Seigneur, disant: Qui enverrai-je, et qui marchera pour nous? Je répondis: Me voici, envoie-moi. »
- Éz 37.3 Les ossements desséchés : « Il me dit: Fils de l'homme, ces os pourront-ils revivre? Je répondis: Seigneur Éternel, tu le sais. »
- Dn 9.19 « Seigneur, pardonne ! » : « Seigneur, écoute! Seigneur, pardonne! Seigneur, sois attentif! agis et ne tarde pas, par amour pour toi, ô mon Dieu! Car ton nom est invoqué sur ta ville et sur ton peuple. »
- Mt 22.44 Jésus et le Psaume 110 : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite, Jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied? »
- Jn 20.28 « Mon Seigneur et mon Dieu » : « Thomas lui répondit: Mon Seigneur et mon Dieu! »
Mots apparentés
- YHWH יְהוָה : l'Éternel, le Seigneur
- ʾĕlōhîm אֱלֹהִים : Dieu, dieux
- ʿebed עֶבֶד : serviteur, esclave
- kyrios κύριος : Seigneur, maître
Autres mots du thème « Dieu et ses noms »
- ʾēl : Dieu, le Dieu fort
- šadday : le Tout-Puissant
- qādôš : saint
- kāḇôd : gloire, poids, honneur
- theos : Dieu, dieu
- patēr : père
- eimi : être, exister
- hāyāh : être, devenir, arriver
Bibliographie
- Otto Eissfeldt, art. « ʾādhôn », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 1, Grand Rapids, Eerdmans, 1974.
- Wolf Wilhelm Graf Baudissin, Kyrios als Gottesname im Judentum und seine Stelle in der Religionsgeschichte, éd. Otto Eissfeldt, Giessen, Töpelmann, 1929.
- Paul E. Kahle, The Cairo Geniza, 2e éd., Oxford, Blackwell, 1959.
- Albert Pietersma, « Kyrios or Tetragram: A Renewed Quest for the Original LXX », dans Albert Pietersma et Claude Cox (éd.), De Septuaginta: Studies in Honour of John William Wevers, Mississauga, Benben, 1984.
- Walther Zimmerli, Ezekiel 2, Hermeneia, Philadelphia, Fortress Press, 1983.
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