patēr πατήρ
Strong G3962 · nom masculin · père · 410 occurrences
Le père de famille, l'ancêtre, le fondateur d'une lignée. Rare pour Dieu dans l'Ancien Testament, le mot devient avec Jésus la manière privilégiée de s'adresser à Dieu : « Abba, Père », puis « Notre Père » pour les disciples.
Racine et étymologie
πατήρ appartient au plus ancien fonds indo-européen : il a pour frères le latin pater, le sanskrit pitár, le gothique fadar, d'où l'allemand Vater et l'anglais father. Le mot ne vient pas d'une racine verbale connue ; il fait partie des termes de parenté hérités tels quels. Dans l'Antiquité, il désigne moins le géniteur au sens biologique que le chef de la maisonnée, celui qui détient l'autorité, transmet le nom et l'héritage, protège et nourrit. Le Zeus grec était déjà invoqué comme « père des dieux et des hommes ».
Le pluriel οἱ πατέρες désigne les ancêtres, en particulier les patriarches d'Israël : « le Dieu de nos pères » (Ac 3.13). Le mot s'emploie aussi au sens figuré pour un maître spirituel ou le fondateur d'un mouvement : Abraham est « le père de tous » ceux qui croient (Rm 4.16), Paul se dit « père » des Corinthiens qu'il a engendrés par l'Évangile (1 Co 4.15), et le diable est « le père du mensonge » (Jn 8.44).
Derrière le grec se tient l'hébreu ʾāḇ (H1), et l'araméen ʾabbāʾ, forme employée par Jésus dans sa prière à Gethsémané. Les évangiles et Paul l'ont conservé tel quel, suivi de sa traduction : « Abba, Père » (Mc 14.36 ; Rm 8.15 ; Ga 4.6). La famille grecque comprend πατριά, « famille, lignée » (Ep 3.15), et πατρίς, « patrie ».
Sens et emplois
Le père de famille
Le sens premier : le père humain, avec son autorité et sa responsabilité. Les évangiles nomment les pères (Zébédée, Hérode) ; Jésus rappelle le commandement d'honorer son père, et les épîtres exhortent les pères à ne pas irriter leurs enfants (Ep 6.4).
« Car Dieu a dit: Honore ton père et ta mère; »Mt 15.4, Segond 1910
L'ancêtre et le père dans la foi
Au pluriel, les « pères » sont les ancêtres d'Israël. Paul déplace la filiation : Abraham n'est pas seulement l'ancêtre selon la chair, mais le père de tous ceux qui croient, circoncis ou non.
« afin que la promesse soit assurée à toute la postérité, non seulement à celle qui est sous la loi, mais aussi à celle qui a la foi d'Abraham, notre père à tous, »Rm 4.16, Segond 1910
« Mon Père » : la relation unique de Jésus
Jésus appelle Dieu « mon Père » avec une insistance particulière, surtout dans l'évangile de Jean, qui concentre 136 emplois du mot. Il revendique une connaissance réciproque et exclusive entre le Père et le Fils, et une unité d'action.
« personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père; personne non plus ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. »Mt 11.27, Segond 1910
« Votre Père » : Dieu pour les disciples
Jésus enseigne à ses disciples à voir en Dieu un Père qui connaît leurs besoins et prend soin d'eux. Le Sermon sur la montagne emploie l'expression avec une fréquence remarquable, et le Notre Père en fait l'adresse même de la prière.
« Notre Père qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié; »Mt 6.9, Segond 1910
« Abba ! Père ! » : la prière des enfants adoptifs
Paul voit dans le cri « Abba ! Père ! » l'œuvre de l'Esprit : les croyants reprennent la prière même de Jésus parce qu'ils ont été adoptés comme fils. La filiation n'est pas naturelle, mais donnée.
« vous avez reçu un Esprit d'adoption, par lequel nous crions: Abba! Père! »Rm 8.15, Segond 1910
Le Père, source de toutes choses
Dans les confessions de foi des épîtres, « le Père » désigne Dieu comme origine de tout ce qui existe et comme fin de toutes choses : « Père des lumières » (Jc 1.17), « Père des esprits » (Hé 12.9), « Père de tous ».
« un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, et parmi tous, et en tous. »Ep 4.6, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, πατήρ traduit très régulièrement l'hébreu ʾāḇ (H1), qui désigne le père, l'ancêtre ou le fondateur. Appliqué à Dieu, ʾāḇ reste rare dans l'Ancien Testament et presque toujours collectif : Dieu est le père d'Israël, qui l'a créé et formé (Dt 32.6 ; És 63.16 ; 64.8), ou le père du roi davidique (2 S 7.14 ; Ps 89.27). Il est aussi « le père des orphelins » (Ps 68.6), et sa compassion est comparée à celle d'un père (Ps 103.13). Mais l'Ancien Testament ne présente jamais un individu priant Dieu sous le nom de « mon Père » de manière habituelle.
Le Nouveau Testament, qui emploie πατήρ 410 fois, fait de ce nom l'adresse ordinaire de la prière. Le maintien du mot araméen Abba dans des textes grecs (Mc 14.36 ; Rm 8.15 ; Ga 4.6) montre que les premières Églises avaient conscience de reprendre la manière de prier de Jésus lui-même. La Vulgate a traduit pater, et la liturgie latine a fait du Pater noster la prière commune des chrétiens.
Le débat
Le « Abba » de Jésus exprime-t-il une familiarité inouïe, comme un enfant qui dit « papa » ?
- Une intimité sans précédent (Joachim Jeremias, Abba: Studien zur neutestamentlichen Theologie und Zeitgeschichte, 1966) : Abba serait un mot du langage enfantin, que le judaïsme n'aurait jamais osé employer pour s'adresser à Dieu. En priant ainsi, Jésus aurait exprimé une relation filiale unique, et l'on toucherait là sa voix authentique (ipsissima vox).
- Un terme familial, non enfantin (James Barr, « ʾAbbā Isn't “Daddy” », Journal of Theological Studies 39, 1988) : Abba est la forme araméenne ordinaire pour « père », employée aussi par des adultes ; les évangiles et Paul la traduisent par ὁ πατήρ, non par un diminutif. Le mot exprime la relation filiale, sans nuance de langage de bébé.
- Un héritage biblique transformé (Marianne Meye Thompson, The Promise of the Father: Jesus and God in the New Testament, 2000) : La paternité de Dieu vient de l'Ancien Testament : le père est source de vie, donne l'héritage et protège. La nouveauté n'est pas le mot, mais le fait que Jésus, le Fils, introduit ses disciples dans sa propre relation au Père.
Jeremias a eu raison de souligner la place exceptionnelle de la prière filiale dans l'enseignement de Jésus, mais Barr a montré que l'idée d'un « papa » enfantin ne repose pas sur les données linguistiques. La nouveauté réside moins dans le mot que dans la relation qu'il exprime et qu'il ouvre aux disciples, ce que souligne Thompson. Traduire Abba par « papa » est donc à éviter ; « Père », avec toute la confiance et le respect qu'il suppose, reste la meilleure traduction.
Portée théologique
L'Ancien Testament prépare la paternité de Dieu sans en faire le centre de la prière. Dieu y est le père d'Israël, qu'il a créé, porté et éduqué ; il est le père du roi, et le défenseur de l'orphelin. Ces textes insistent sur la responsabilité du père : donner la vie, protéger, transmettre l'héritage, corriger. Malachie en tire aussi une exigence : « Si je suis père, où est l'honneur qui m'est dû ? » (Ml 1.6).
Avec Jésus, le mot devient le cœur de la relation à Dieu. Jésus prie le Père à Gethsémané et sur la croix, il parle de lui comme de celui qui « agit jusqu'à présent » (Jn 5.17), et il affirme : « Celui qui m'a vu a vu le Père » (Jn 14.9). Le Père n'est plus seulement une image ; il se fait connaître dans le Fils. C'est pourquoi le Notre Père n'est pas une simple formule de piété : il fait entrer les disciples dans la relation même de Jésus avec Dieu, et Jean 20.17 l'exprime en une phrase : « mon Père et votre Père ».
Pour la prédication et l'accompagnement, il faut tenir compte du fait que l'image paternelle peut être blessée par l'expérience. La Bible ne demande pas de projeter sur Dieu le père que l'on a eu : elle corrige au contraire toute paternité humaine par celle de Dieu. La parabole du fils prodigue en donne le portrait le plus parlant : un père qui guette le retour, court vers son fils et le rétablit avant même d'avoir entendu toute sa confession (Lc 15.20).
Chaîne : Dieu comme Père, de l'Exode au Notre Père
- Ex 4.22 Israël, mon fils premier-né : « Tu diras à Pharaon: Ainsi parle l'Éternel: Israël est mon fils, mon premier-né. »
- Dt 32.6 N'est-il pas ton père ? : « Est-ce l'Éternel que vous en rendrez responsable, Peuple insensé et dépourvu de sagesse? N'est-il pas ton père, ton créateur? N'est-ce pas lui qui t'a formé, et qui t'a affermi? »
- 2 S 7.14 La promesse au fils de David : « Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils. S'il fait le mal, je le châtierai avec la verge des hommes et avec les coups des enfants des hommes; »
- Ps 103.13 La compassion d'un père : « Comme un père a compassion de ses enfants, L'Éternel a compassion de ceux qui le craignent. »
- És 63.16 « C'est toi qui es notre père » : « Tu es cependant notre père, Car Abraham ne nous connaît pas, Et Israël ignore qui nous sommes; C'est toi, Éternel, qui es notre père, Qui, dès l'éternité, t'appelles notre sauveur. »
- Os 11.1 J'appelai mon fils hors d'Égypte : « Quand Israël était jeune, je l'aimais, Et j'appelai mon fils hors d'Égypte. »
- Mt 6.9 Le Notre Père : « Voici donc comment vous devez prier: Notre Père qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié; »
- Mc 14.36 Abba à Gethsémané : « Il disait: Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. »
- Lc 15.20 Le père du fils prodigue : « Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. »
- Jn 20.17 « Mon Père et votre Père » : « Jésus lui dit: Ne me touche pas; car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »
- Ga 4.6 L'Esprit qui crie Abba : « Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils, lequel crie: Abba! Père! »
- 1 Jn 3.1 Appelés enfants de Dieu : « Voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu! Et nous le sommes. Si le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne l'a pas connu. »
Mots apparentés
Autres mots du thème « Dieu et ses noms »
- YHWH : l'Éternel, le Seigneur
- ʾĕlōhîm : Dieu, dieux
- ʾēl : Dieu, le Dieu fort
- ʾădōnāy : Seigneur, mon Seigneur
- šadday : le Tout-Puissant
- qādôš : saint
- kāḇôd : gloire, poids, honneur
- kyrios : Seigneur, maître
Bibliographie
- Gottlob Schrenk et Gottfried Quell, art. « πατήρ », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 5, Grand Rapids, Eerdmans, 1967.
- Joachim Jeremias, The Prayers of Jesus, London, SCM Press, 1967.
- James Barr, « ʾAbbā Isn't “Daddy” », Journal of Theological Studies 39, 1988.
- Marianne Meye Thompson, The Promise of the Father: Jesus and God in the New Testament, Louisville, Westminster John Knox, 2000.
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, art. « Père », Paris, Cerf, 1962.
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