eimi εἰμί

Strong G1510 · verbe · être, exister · 2334 occurrences

Le verbe « être » du grec : exister, se trouver quelque part, relier un sujet à ce qu'on en dit. Dans la bouche de Jésus, la formule ἐγώ εἰμι, « je suis », fait entendre l'écho du Nom révélé à Moïse et des paroles divines d'Ésaïe.

Racine et étymologie

Εἰμί appartient au fonds le plus ancien des langues indo-européennes. Il remonte à une racine *es- que l'on retrouve dans le sanskrit asti, le latin est et esse, l'allemand ist, l'anglais is et le français « est ». Le présent grec ἐστί (« il est ») est presque identique au latin est : le mot traverse les siècles sans presque changer.

Le verbe est incomplet. Il possède un présent (εἰμί, ἐστί, ἐσμέν), un imparfait (ἦν, « il était ») et un futur (ἔσομαι, « je serai »), mais pas d'aoriste, le temps grec de l'événement ponctuel. Pour dire « devenir, arriver, naître », le grec recourt à un autre verbe, γίνομαι. Jean exploite ce contraste avec une grande précision : « Au commencement était (ἦν) la Parole » (Jn 1.1), mais « la parole a été faite (ἐγένετο) chair » (Jn 1.14) ; « avant qu'Abraham fût (γενέσθαι), je suis (εἰμί) » (Jn 8.58). Abraham commence d'exister, Jésus est.

Le participe ὤν, « étant », a donné à la philosophie grecque τὸ ὄν, « l'être », d'où notre « ontologie ». Le verbe a aussi produit des composés courants dans le Nouveau Testament : πάρειμι, « être présent », d'où παρουσία, « présence, venue » ; ἔξεστιν, « il est permis », d'où ἐξουσία, « autorité, pouvoir » ; et οὐσία, « bien, fortune » (Lc 15.12), qui deviendra « substance » dans le vocabulaire des conciles. Les listes de concordance traitent souvent l'infinitif εἶναι sous un numéro distinct (G1511).

Sens et emplois

  1. Exister, être réellement

    Le sens plein du verbe : avoir l'existence. L'épître aux Hébreux en fait le point de départ de toute démarche de foi, avant même la confiance dans la bonté de Dieu.

    « il faut que celui qui s'approche de Dieu croie que Dieu existe, »Hé 11.6, Segond 1910
  2. Relier un sujet à ce qu'on en dit

    L'emploi le plus fréquent : la copule qui unit un sujet et un attribut. La phrase de Jean ne dit pas seulement que Dieu aime, mais que l'amour définit ce qu'il est.

    « car Dieu est amour. »1 Jn 4.8, Segond 1910
  3. Être là, être avec

    « Être » au sens de se trouver quelque part ou auprès de quelqu'un. La dernière parole de Jésus en Matthieu reprend la promesse de présence faite aux patriarches et à Moïse.

    « Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde. »Mt 28.20, Segond 1910
  4. Signifier, représenter

    Dans l'explication d'une parabole ou d'une figure, « être » équivaut à « représenter ». Ce sens est au cœur du débat sur la parole de la Cène, « ceci est mon corps » (Mt 26.26), que les confessions chrétiennes ont comprise de manières différentes.

    « le champ, c'est le monde; »Mt 13.38, Segond 1910
  5. « Je suis » suivi d'une image

    Sept fois dans l'évangile de Jean, Jésus dit « Je suis » suivi d'une image tirée de l'Ancien Testament ou de la vie quotidienne : le pain, la lumière, la porte, le berger, la résurrection, le chemin, le cep. Chaque image décrit ce qu'il donne à ceux qui croient.

    « Jésus leur dit: Je suis le pain de vie. »Jn 6.35, Segond 1910
  6. « Je suis » employé seul

    Ailleurs, ἐγώ εἰμι n'a pas d'attribut. Segond traduit selon le contexte « c'est moi », « je le suis » ou simplement « je suis ». Ici, l'opposition entre « fût » et « suis » place Jésus hors de la succession des générations.

    « avant qu'Abraham fût, je suis. »Jn 8.58, Segond 1910

Passerelle hébreu – grec

Le grec et l'hébreu ne disent pas « être » de la même manière. L'hébreu se passe le plus souvent de verbe au présent : « moi, l'Éternel » suffit à faire une phrase. Le verbe hāyâ (H1961), que la Septante rend par εἰμί ou par γίνομαι, signifie plutôt « devenir, arriver, être là » : il dit un événement ou une présence plus qu'un état. En traduisant, la Septante ajoute donc souvent un εἰμί que l'hébreu n'écrivait pas.

C'est le cas dans les grandes déclarations divines où l'hébreu dit ʾănî hûʾ, littéralement « moi, lui », c'est-à-dire « c'est moi ». La Septante rend ces mots par ἐγώ εἰμι, par exemple en Deutéronome 32.39 et en Ésaïe 43.10 : « afin que vous croyiez que c'est moi ». Ces passages forment l'arrière-plan direct des « je suis » de Jean.

En Exode 3.14, l'hébreu ʾehyeh ʾăšer ʾehyeh, « je serai qui je serai », promet une présence agissante : le verbe est au même temps que la promesse « je serai avec toi » (Ex 3.12). La Septante traduit ἐγώ εἰμι ὁ ὤν, « je suis l'Étant », et plus loin ὁ ὢν ἀπέσταλκέν με, « l'Étant m'a envoyé ». Ce choix ouvre la porte à une lecture philosophique du Nom, que l'Apocalypse reprend dans le titre « celui qui est, qui était, et qui vient » (Ap 1.4). La Vulgate a fixé « ego sum qui sum », d'où le « Je suis celui qui suis » de Segond.

Le débat

Quand Jésus dit « je suis » sans attribut dans l'évangile de Jean, reprend-il le Nom divin ?

Plusieurs « c'est moi » s'expliquent simplement par le contexte (Jn 9.9 sur les lèvres de l'aveugle guéri). Mais Jean 8.24, 8.28, 8.58 et 13.19 reprennent de très près la formule d'Ésaïe 43.10 (« afin que vous croyiez que je suis »), et la réaction des auditeurs montre qu'ils y entendent une prétention divine. La lecture de Dodd et de Brown, qui passe par Ésaïe pour rejoindre l'Exode, rend le mieux compte de ces textes.

Portée théologique

Que Dieu « est » paraît une évidence ; la Bible en fait pourtant une affirmation de foi (Hé 11.6) et une confession contre les idoles, qui ne sont rien. Le Dieu biblique n'est pas d'abord l'être abstrait des philosophes : le Nom d'Exode 3 est donné pour accompagner un peuple en esclavage. Les théologiens médiévaux, à partir de la Septante et de la Vulgate, y ont lu une définition de Dieu comme l'Être même ; Étienne Gilson a appelé cette lecture la « métaphysique de l'Exode ». Les deux lectures se rejoignent : celui qui est par lui-même est aussi celui qui peut promettre « je serai avec toi ».

Dans les évangiles, « je suis » devient le lieu où cette présence prend un visage. Sur la mer agitée, « c'est moi, n'ayez pas peur » (Mc 6.50) rassure par une parole qui sonne comme celle du Dieu de l'Exode. Chez Jean, les sept images (pain, lumière, porte, berger, résurrection, chemin, cep) disent ce que Jésus donne ; les « je suis » sans attribut disent qui il est. Pour la prédication, les deux vont ensemble : on ne reçoit le pain de vie qu'en reconnaissant celui qui le donne. Paul, lui, applique le verbe à sa propre existence de croyant : « Par la grâce de Dieu je suis ce que je suis » (1 Co 15.10).

Chaîne : « Je suis »

  1. Ex 3.14 Le Nom révélé au buisson : « Dieu dit à Moïse: Je suis celui qui suis. Et il ajouta: C'est ainsi que tu répondras aux enfants d'Israël: Celui qui s'appelle "je suis" m'a envoyé vers vous. »
  2. Dt 32.39 C'est moi qui suis Dieu : « Sachez donc que c'est moi qui suis Dieu, Et qu'il n'y a point de dieu près de moi; Je fais vivre et je fais mourir, Je blesse et je guéris, Et personne ne délivre de ma main. »
  3. És 43.10 Afin que vous croyiez que c'est moi : « Vous êtes mes témoins, dit l'Éternel, Vous, et mon serviteur que j'ai choisi, Afin que vous le sachiez, Que vous me croyiez et compreniez que c'est moi: Avant moi il n'a point été formé de Dieu, Et après moi il n'y en aura point. »
  4. Mc 6.50 Sur la mer : c'est moi : « car ils le voyaient tous, et ils étaient troublés. Aussitôt Jésus leur parla, et leur dit: Rassurez-vous, c'est moi, n'ayez pas peur! »
  5. Mc 14.62 Devant le grand prêtre : je le suis : « Jésus répondit: Je le suis. Et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. »
  6. Jn 1.1 La Parole qui était : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. »
  7. Jn 8.24 Croire que je suis : « C'est pourquoi je vous ai dit que vous mourrez dans vos péchés; car si vous ne croyez pas ce que je suis, vous mourrez dans vos péchés. »
  8. Jn 8.58 Avant Abraham, je suis : « Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis. »
  9. Jn 18.6 Les gardes tombent à terre : « Lorsque Jésus leur eut dit: C'est moi, ils reculèrent et tombèrent par terre. »
  10. Ac 17.28 En lui nous sommes : « car en lui nous avons la vie, le mouvement, et l'être. C'est ce qu'ont dit aussi quelques-uns de vos poètes: De lui nous sommes la race... »
  11. Hé 11.6 Croire que Dieu existe : « Or sans la foi il est impossible de lui être agréable; car il faut que celui qui s'approche de Dieu croie que Dieu existe, et qu'il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent. »
  12. Ap 1.8 Celui qui est, qui était et qui vient : « Je suis l'alpha et l'oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant. »

Mots apparentés

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Bibliographie

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