ʾāb אָב
Strong H1 · nom masculin · père · 1213 occurrences
Le père de famille, mais aussi l'ancêtre, le fondateur d'un clan ou d'une lignée, et le chef respecté. Plus rarement et avec retenue, l'Ancien Testament applique ce nom à Dieu, père d'Israël qu'il a créé, porté et racheté : une image que Jésus placera au centre de sa prière.
Racine et étymologie
Le mot ʾāb est un des plus anciens du vocabulaire sémitique : on le retrouve presque identique en akkadien (abu), en ugaritique, en araméen (ʾabbāʾ) et en arabe (ʾab). C'est un nom à deux consonnes, que beaucoup rattachent au langage enfantin, comme notre « papa ». Au pluriel, il prend une terminaison féminine, ʾābôt, « les pères », et c'est sous cette forme qu'il désigne les ancêtres d'Israël. Le mot est très fréquent, surtout dans la Genèse, les Chroniques, les Rois et les Nombres, livres riches en généalogies et en récits de famille.
Le champ de sens dépasse la paternité biologique. ʾāb désigne le grand-père et l'ancêtre lointain (Abraham, « notre père »), le fondateur d'une profession (Jabal, « père de ceux qui habitent sous des tentes », Gn 4.20), le conseiller ou le protecteur (Joseph devenu « père » de Pharaon, Gn 45.8), le maître d'un groupe de prophètes (Élisée criant « mon père » à Élie). La « maison du père », bêt ʾāb, est l'unité de base de la société israélite.
Le mot entre dans de nombreux noms propres : Abraham, « père d'une multitude » selon l'explication de Genèse 17.5 ; Abner, Absalom (« le père est paix »), Abimélec (« mon père est roi »), Joab (« l'Éternel est père »). Ces noms montrent que l'idée d'un dieu-père était familière, même si l'Ancien Testament l'emploie avec prudence pour l'Éternel.
Sens et emplois
Le père de famille
Le sens premier : le géniteur, chef de la maison, que l'on quitte pour fonder un nouveau foyer. Le mariage est présenté comme une sortie de la maison du père.
« C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, »Gn 2.24, Segond 1910
Le père qu'on honore
Le cinquième commandement fait du respect des parents la charnière entre les devoirs envers Dieu et envers le prochain, avec une promesse attachée.
« Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent »Ex 20.12, Segond 1910
L'ancêtre, le fondateur
ʾāb désigne le patriarche à l'origine d'une lignée. Abraham reçoit un nom nouveau qui fait de lui le père d'une foule de peuples.
« car je te rends père d'une multitude de nations. »Gn 17.5, Segond 1910
Le Dieu des pères
Dieu se présente comme celui qu'ont servi les ancêtres. La foi d'Israël se transmet de père en fils, par la mémoire d'une histoire commune.
« Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. »Ex 3.6, Segond 1910
Dieu, père de son peuple
Dans quelques textes forts, Dieu lui-même est appelé père d'Israël, qu'il a créé et qu'il rachète. Le titre exprime l'origine, la tendresse et le droit à l'honneur.
« C'est toi, Éternel, qui es notre père, Qui, dès l'éternité, t'appelles notre sauveur. »És 63.16, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
La Septante rend ʾāb de façon constante par πατήρ, « père », et le pluriel ʾābôt par οἱ πατέρες, « les pères ». L'équivalence est simple, mais elle charge le mot grec de tout l'arrière-plan familial et généalogique de l'hébreu. Quand le Nouveau Testament parle de « nos pères » au désert (1 Co 10.1) ou d'« Abraham notre père » (Rm 4.1), il prolonge directement cet usage.
Le passage le plus remarquable est araméen : Jésus prie en disant ʾabbāʾ, « Père » (Mc 14.36), et Paul rapporte que les chrétiens de langue grecque continuent de crier « Abba ! Père ! » sous l'action de l'Esprit (Rm 8.15 ; Ga 4.6). Là où l'Ancien Testament appelait Dieu « père » surtout pour le peuple tout entier, Jésus s'adresse à lui personnellement et apprend à ses disciples à dire « Notre Père » (Mt 6.9). La Vulgate traduit par pater ; Segond par « père », au pluriel « pères » ou « ancêtres ».
Le débat
L'invocation « Abba » par Jésus est-elle une nouveauté radicale, l'expression d'une intimité enfantine inconnue du judaïsme ?
- Une nouveauté de Jésus (Joachim Jeremias, 1966) : Dans Abba (trad. anglaise The Prayers of Jesus, 1967), Jeremias soutient qu'aucune prière juive ancienne ne s'adresse à Dieu par ce mot familier, tiré du langage des enfants. Son emploi par Jésus révélerait une conscience filiale unique, que les disciples reçoivent en partage.
- Ni « papa » ni inédit (James Barr, 1988) : Dans l'article « Abba Isn't Daddy » (Journal of Theological Studies), Barr montre qu'ʾabbāʾ était aussi employé par des adultes et signifiait simplement « père » ou « le père ». Le mot ne prouve pas une familiarité enfantine, même si Jésus l'a sans doute employé de façon caractéristique.
- Un enracinement dans l'Ancien Testament (lecture canonique) : La paternité de Dieu n'est pas absente de l'Ancien Testament : Dieu est père d'Israël (Dt 32.6, Jr 31.9) et du roi davidique (2 S 7.14). Jésus reprend et concentre ce thème, en particulier dans la promesse faite au fils de David.
La critique de Barr a corrigé l'image du « papa », et l'on reconnaît aujourd'hui des racines juives à l'invocation de Dieu comme Père. Il reste que la fréquence et l'insistance avec lesquelles Jésus appelle Dieu « mon Père » sont frappantes, et que l'Église a gardé le mot araméen comme une parole reçue de lui.
Portée théologique
Dans la société israélite, le père est à la fois l'origine, le protecteur et l'autorité de la maison. Appliqué à Dieu, le mot rassemble ces trois idées : Dieu est père parce qu'il a créé et formé son peuple (Dt 32.6), parce qu'il en prend soin avec compassion (Ps 103.13) et parce qu'il a droit à l'honneur (Ml 1.6). Malachie en tire une conséquence pour la vie commune : puisque nous avons tous un seul père, l'infidélité envers le frère est une offense envers Dieu (Ml 2.10).
L'Ancien Testament reste sobre dans cet usage, sans doute pour distinguer l'Éternel des dieux qui engendrent physiquement. La paternité de Dieu y est relationnelle et liée à l'alliance : Israël est le « premier-né » (Jr 31.9), le roi est appelé « fils » (2 S 7.14). Quand le peuple, en exil, n'a plus rien sur quoi s'appuyer, il ose dire : « Abraham ne nous connaît pas… C'est toi, Éternel, qui es notre père » (És 63.16).
Pour la prédication, ce mot permet de relier la famille et la foi. La transmission de la foi « de père en fils » est un thème constant, et la dernière promesse de l'Ancien Testament est que le cœur des pères reviendra vers leurs enfants (Ml 4.6). Le Nouveau Testament reçoit ce vocabulaire et l'approfondit : par le Fils, les croyants apprennent à appeler Dieu « Père ».
Chaîne : Dieu comme père
- Gn 17.5 Abraham, père d'une multitude : « On ne t'appellera plus Abram; mais ton nom sera Abraham, car je te rends père d'une multitude de nations. »
- Ex 3.6 Le Dieu de ton père : « Et il ajouta: Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. Moïse se cacha le visage, car il craignait de regarder Dieu. »
- Ex 20.12 Honore ton père : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l'Éternel, ton Dieu, te donne. »
- Dt 32.6 N'est-il pas ton père ? : « Est-ce l'Éternel que vous en rendrez responsable, Peuple insensé et dépourvu de sagesse? N'est-il pas ton père, ton créateur? N'est-ce pas lui qui t'a formé, et qui t'a affermi? »
- 2 S 7.14 Je serai pour lui un père : « Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils. S'il fait le mal, je le châtierai avec la verge des hommes et avec les coups des enfants des hommes; »
- Ps 103.13 Comme un père a compassion : « Comme un père a compassion de ses enfants, L'Éternel a compassion de ceux qui le craignent. »
- És 63.16 Toi, notre père : « Tu es cependant notre père, Car Abraham ne nous connaît pas, Et Israël ignore qui nous sommes; C'est toi, Éternel, qui es notre père, Qui, dès l'éternité, t'appelles notre sauveur. »
- Jr 31.9 Un père pour Israël : « Ils viennent en pleurant, et je les conduis au milieu de leurs supplications; Je les mène vers des torrents d'eau, Par un chemin uni où ils ne chancellent pas; Car je suis un père pour Israël, Et Éphraïm est mon premier-né. »
- Mt 6.9 Notre Père qui es aux cieux : « Voici donc comment vous devez prier: Notre Père qui es aux cieux! Que ton nom soit sanctifié; »
- Rm 8.15 Abba ! Père ! : « Et vous n'avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu un Esprit d'adoption, par lequel nous crions: Abba! Père! »
Mots apparentés
- bēn בֵּן : fils, enfant
- bayit בַּיִת : maison
- berît בְּרִית : alliance
- patēr πατήρ : père
- huios υἱός : fils
Autres mots du thème « Dieu et ses noms »
- YHWH : l'Éternel, le Seigneur
- ʾĕlōhîm : Dieu, dieux
- ʾēl : Dieu, le Dieu fort
- ʾădōnāy : Seigneur, mon Seigneur
- šadday : le Tout-Puissant
- qādôš : saint
- kāḇôd : gloire, poids, honneur
- theos : Dieu, dieu
Bibliographie
- Helmer Ringgren, art. « ʾābh », Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 1, Grand Rapids, Eerdmans, 1974.
- Francis Brown, S. R. Driver, Charles A. Briggs, A Hebrew and English Lexicon of the Old Testament (BDB), Oxford, 1906, art. « ʾāb ».
- Joachim Jeremias, Abba. Studien zur neutestamentlichen Theologie und Zeitgeschichte, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1966.
- James Barr, « Abba Isn't Daddy », Journal of Theological Studies 39, 1988.
- Gottlob Schrenk, Gottfried Quell, art. « πατήρ », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 5.
- Roland de Vaux, Les Institutions de l'Ancien Testament, Paris, Cerf, 1958.
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