basileia βασιλεία
Strong G932 · nom féminin · règne, royaume, royauté · 162 occurrences
Le pouvoir d'un roi, puis le territoire où il s'exerce. Dans la bouche de Jésus, « le royaume de Dieu » désigne d'abord le règne de Dieu qui s'approche et fait irruption : une souveraineté en action plus qu'un lieu.
Racine et étymologie
Le nom dérive de βασιλεύς, « roi », un mot dont l'origine n'est pas grecque : on le trouve déjà sur les tablettes mycéniennes en linéaire B, sous la forme qa-si-re-u, où il désigne un simple chef local, subordonné au véritable souverain. Le mot a grandi avec l'histoire : à l'époque classique, il désigne le Grand Roi de Perse, puis les monarques hellénistiques et enfin l'empereur romain.
Sur la même base sont formés le verbe βασιλεύω, « régner », l'adjectif βασίλειος, « royal » (1 P 2.9 : « un sacerdoce royal »), et le féminin βασίλισσα, « reine ». Βασιλεία est le nom abstrait de cette famille. Il a deux sens, que le français sépare mais que le grec garde unis : la royauté comme pouvoir et dignité (« règne »), et le royaume comme territoire ou peuple gouverné.
Cette double valeur est essentielle pour lire les évangiles. Quand Segond traduit « que ton règne vienne » (Mt 6.10) mais « le royaume des cieux est proche » (Mt 4.17), elle traduit le même mot. Beaucoup d'exégètes estiment que le sens dynamique, « Dieu qui règne », est premier dans la prédication de Jésus, et qu'il faut le garder à l'esprit même là où l'on lit « royaume ».
Sens et emplois
La dignité royale
Le sens abstrait : le pouvoir de roi que l'on reçoit ou que l'on exerce. Dans la parabole des mines, un homme part recevoir cette investiture, comme le faisaient les princes vassaux à Rome.
« pour se faire investir de l'autorité royale, et revenir ensuite. »Lc 19.12, Segond 1910
Les royaumes de ce monde
Le sens politique et territorial. Le tentateur offre à Jésus tous les royaumes terrestres, ce qui met en contraste deux manières de régner.
« lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, »Mt 4.8, Segond 1910
Le règne de Dieu qui s'approche
Le thème central de la prédication de Jésus dans les évangiles synoptiques. Le règne de Dieu est imminent et appelle une réponse immédiate : se repentir et croire.
« Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. »Mc 1.15, Segond 1910
Un règne déjà présent
Les exorcismes de Jésus sont le signe que le règne de Dieu est déjà arrivé. Le verbe grec indique une arrivée effective, non une simple approche.
« le royaume de Dieu est donc venu vers vous. »Mt 12.28, Segond 1910
L'héritage à venir
Le royaume est aussi l'avenir promis, que l'on « hérite » à la résurrection. Paul souligne qu'il suppose une transformation de l'être humain tout entier.
« la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, »1 Co 15.50, Segond 1910
Le royaume du Fils
Dans les épîtres, le règne est rattaché au Christ ressuscité. Le croyant est transféré d'un pouvoir à un autre, des ténèbres au règne du Fils.
« nous a transportés dans le royaume du Fils de son amour, »Col 1.13, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, βασιλεία traduit surtout les noms hébreux malkût, « règne », et mamlākâ, « royaume », ainsi que l'araméen malkû du livre de Daniel. C'est Daniel qui prépare le plus directement le langage des évangiles : « le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit » (Dn 2.44), puis le règne remis au « fils de l'homme » (Dn 7.14).
L'expression « royaume de Dieu » est pourtant presque absente de l'Ancien Testament. On y lit plutôt le verbe : « l'Éternel règne » (Ps 93.1), « à l'Éternel appartiendra le règne » (Ab 1.21). Les targums araméens, traductions lues à la synagogue, transforment parfois ces verbes en nom, par exemple pour Ésaïe 40.9 : « le règne de ton Dieu est révélé ». Le « royaume des cieux » propre à Matthieu reflète l'habitude juive de remplacer le nom de Dieu par « les cieux », par respect. La Vulgate dit regnum, ce qui garde mieux le double sens que notre « royaume ».
Le débat
Pour Jésus, le règne de Dieu est-il un événement futur, une réalité déjà présente, ou les deux ?
- Un avenir imminent (Johannes Weiss, Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes, 1892) : Jésus annonce, comme les apocalypses juives, une intervention prochaine et cosmique de Dieu qui mettra fin à l'histoire. Le royaume n'est pas une réalité morale intérieure, comme le pensait la théologie libérale, mais un événement à venir. Albert Schweitzer radicalisera cette « eschatologie conséquente ».
- Une réalité déjà réalisée (C. H. Dodd, The Parables of the Kingdom, 1935) : Les paroles décisives sont au passé : le royaume « est venu » (Mt 12.28). Dans le ministère de Jésus, l'avenir de Dieu est déjà là. C'est l'« eschatologie réalisée », que Dodd nuancera ensuite.
- Déjà là et pas encore (George Eldon Ladd, Jesus and the Kingdom, 1964) : Les deux séries de textes sont authentiques : le règne de Dieu est présent dans la personne et l'action de Jésus, mais son accomplissement reste à venir. Cette position, défendue aussi par Werner Georg Kümmel et Oscar Cullmann, est devenue majoritaire.
Les évangiles tiennent ensemble les deux séries de paroles : le règne vient déjà (Lc 11.20) et l'on prie encore pour qu'il vienne (Mt 6.10). La tension entre « déjà » et « pas encore » n'est pas une contradiction mais la structure même du temps de l'Église, entre la résurrection et le retour du Christ.
Portée théologique
Le règne de Dieu est la bonne nouvelle que Jésus annonce, et elle concerne d'abord Dieu lui-même : Dieu prend en main sa création pour la libérer. Les guérisons, les exorcismes, les repas avec les exclus sont les signes de ce règne en marche. Les paraboles en décrivent le paradoxe : il commence petit comme un grain de sénevé, il est caché comme un trésor, il grandit sans que l'on sache comment. Il appartient aux pauvres en esprit et à ceux qui le reçoivent comme un enfant.
Les chrétiens ont souvent identifié le royaume à l'Église, ou au contraire l'ont réduit à une réalité intérieure, ou encore l'ont projeté entièrement dans l'au-delà. Les textes résistent à chacune de ces simplifications. Le royaume n'est pas l'Église, mais l'Église en vit et l'annonce ; il n'est pas « de ce monde » (Jn 18.36), mais il transforme ce monde par « la justice, la paix et la joie » (Rm 14.17) ; il est déjà là, et l'on prie chaque jour pour qu'il vienne. Pour la prédication, la question décisive n'est pas « où est le royaume ? », mais « qui règne sur ma vie ? ».
Chaîne : Le règne de Dieu
- Ex 19.6 Un royaume de sacrificateurs : « vous serez pour moi un royaume de sacrificateurs et une nation sainte. Voilà les paroles que tu diras aux enfants d'Israël. »
- Ps 145.13 Un règne de tous les siècles : « Ton règne est un règne de tous les siècles, Et ta domination subsiste dans tous les âges. »
- Dn 2.44 Le royaume qui ne sera jamais détruit : « Dans le temps de ces rois, le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et qui ne passera point sous la domination d'un autre peuple; il brisera et anéantira tous ces royaumes-là, et lui-même subsistera éternellement. »
- Dn 7.14 Le règne donné au fils de l'homme : « On lui donna la domination, la gloire et le règne; et tous les peuples, les nations, et les hommes de toutes langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit. »
- Mt 6.10 Que ton règne vienne : « que ton règne vienne; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »
- Mt 13.31 Le grain de sénevé : « Il leur proposa une autre parabole, et il dit: Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. »
- Mc 1.15 Le royaume est proche : « Il disait: Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous, et croyez à la bonne nouvelle. »
- Lc 17.21 Au milieu de vous : « On ne dira point: Il est ici, ou: Il est là. Car voici, le royaume de Dieu est au milieu de vous. »
- Jn 18.36 Pas de ce monde : « Mon royaume n'est pas de ce monde, répondit Jésus. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne fusse pas livré aux Juifs; mais maintenant mon royaume n'est point d'ici-bas. »
- Ac 28.31 Paul prêche le royaume à Rome : « prêchant le royaume de Dieu et enseignant ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ, en toute liberté et sans obstacle. »
- 1 Co 15.24 Le royaume remis au Père : « Ensuite viendra la fin, quand il remettra le royaume à celui qui est Dieu et Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité et toute puissance. »
- Ap 11.15 Le royaume du monde remis au Christ : « Le septième ange sonna de la trompette. Et il y eut dans le ciel de fortes voix qui disaient: Le royaume du monde est remis à notre Seigneur et à son Christ; et il régnera aux siècles des siècles. »
Mots apparentés
- melek מֶלֶךְ : roi
- ekklēsia ἐκκλησία : assemblée, Église
- euangelion εὐαγγέλιον : bonne nouvelle, Évangile
- šāmayim שָׁמַיִם : cieux, ciel
Autres mots du thème « Messie, Royaume et Église »
- māšîaḥ : oint
- ṣiyyôn : Sion
- ʿebed : serviteur, esclave
- Christos : Christ, oint, Messie
- huios : fils
- parousia : présence, venue, avènement
- anastasis : résurrection, relèvement
- bôʾ : venir, entrer
Bibliographie
- Johannes Weiss, Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1892.
- C. H. Dodd, The Parables of the Kingdom, Londres, Nisbet, 1935.
- Werner Georg Kümmel, Verheissung und Erfüllung, Bâle, 1945 (trad. anglaise : Promise and Fulfilment, 1957).
- George Eldon Ladd, Jesus and the Kingdom, New York, Harper & Row, 1964 (rééd. : The Presence of the Future, 1974).
- Karl Ludwig Schmidt et al., art. « βασιλεύς, βασιλεία », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 1.
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