eidō εἴδω
Strong G1492 · verbe · voir ; au parfait, savoir · 374 occurrences
Le verbe du regard qui saisit : voir, apercevoir, constater. Sa forme au parfait, οἶδα, signifie « j'ai vu », donc « je sais ». Dans les évangiles, voir Jésus et ses signes est une étape décisive vers la foi, sans pourtant s'y confondre.
Racine et étymologie
La forme εἴδω est une forme de dictionnaire : elle n'est pas employée telle quelle dans le Nouveau Testament. Elle regroupe des formes construites sur une très ancienne racine indo-européenne *weid-, « voir », que l'on retrouve dans le latin videre et, par l'intermédiaire du grec, dans nos mots « idée » et « idole ». En grec archaïque, la racine commençait par un son « w » noté ϝ (digamma), qui a disparu ensuite.
Deux séries de formes en sont issues. L'aoriste εἶδον, « je vis », sert de passé au verbe ὁράω, « voir » : c'est lui que l'on rencontre dans « nous avons vu son étoile » (Mt 2.2) ou « il vit, et il crut » (Jn 20.8). Le parfait οἶδα, « j'ai vu », a pris un sens présent : « je sais ». Pour un Grec, savoir, c'est avoir vu. STEPBible enregistre ces formes séparément : G1492 pour les formes de « voir », G6063 pour οἶδα.
De la même racine viennent εἶδος, « apparence, forme » (Lc 3.22 : l'Esprit descend « sous une forme corporelle »), εἴδωλον, « image, idole », c'est-à-dire une apparence sans réalité, et ἰδέα, « aspect ». Le contraste est instructif : le même regard peut s'arrêter sur une image vide ou s'ouvrir sur la réalité.
Sens et emplois
Voir, apercevoir
Le sens physique : percevoir par les yeux. Les mages voient une étoile ; ce regard les met en route. Dans les récits, le verbe introduit souvent un événement inattendu.
« car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer »Mt 2.2, Segond 1910
Voir avec compassion
Le regard précède et déclenche l'action. Jésus « voit » la foule et il est ému ; le père du fils prodigue « voit » son fils de loin et court vers lui. Voir, c'est ici prêter attention à la détresse d'autrui.
« son père le vit et fut ému de compassion »Lc 15.20, Segond 1910
Venir et voir : l'invitation au témoignage
Chez Jean, « venir et voir » est la formule de l'appel des premiers disciples. Il ne s'agit pas d'une preuve imposée mais d'une rencontre à faire soi-même.
« Venez, leur dit-il, et voyez. Ils allèrent, et ils virent où il demeurait »Jn 1.39, Segond 1910
Voir et croire
Devant le tombeau vide, le disciple bien-aimé voit les linges et croit. Le regard sur les signes ouvre à la foi, mais Jésus déclarera ensuite heureux « ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru » (Jn 20.29).
« il vit, et il crut »Jn 20.8, Segond 1910
Voir en vision
Le verbe désigne aussi la vision prophétique. Le « je vis » répété scande toute l'Apocalypse et culmine dans la vision du monde renouvelé.
« Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre »Ap 21.1, Segond 1910
Passerelle hébreu – grec
Dans la Septante, l'aoriste εἶδον traduit le plus souvent l'hébreu rāʾāh (H7200), « voir », tandis que le parfait οἶδα sert, avec γινώσκω, à rendre yādaʿ (H3045), « connaître, savoir ». Ce partage montre bien la double face du verbe grec : il touche à la fois le regard et la connaissance. Dans les deux langues bibliques, voir et savoir sont voisins, et l'expérience précède la théorie.
Plusieurs formules de l'Ancien Testament passent ainsi dans le Nouveau. Siméon, tenant l'enfant, dit « mes yeux ont vu ton salut » (Lc 2.30), en écho aux promesses d'Ésaïe. Jésus déclare que « beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez » (Mt 13.17). Le vocabulaire du regard relie l'attente d'Israël à son accomplissement. La Vulgate rend ces formes par videre et scire.
Le débat
Dans l'évangile de Jean, la foi qui naît de ce que l'on voit est-elle une vraie foi, ou une étape inférieure que Jésus invite à dépasser ?
- Une foi provisoire (Rudolf Bultmann, Das Evangelium des Johannes, 1941) : La foi fondée sur les miracles et les apparitions est une concession. Jésus la relativise (Jn 4.48 ; 20.29) : la vraie foi répond à la parole seule. Le regard sur les signes n'a de valeur que s'il conduit au-delà de lui-même.
- Une foi authentique, mais d'abord donnée aux témoins (Raymond E. Brown, The Gospel according to John, 1966-1970) : En Jn 20.8, le disciple bien-aimé croit pleinement, même sans avoir encore vu le Ressuscité. Voir est le privilège des premiers témoins ; la béatitude de Jn 20.29 ne disqualifie pas leur foi, elle l'ouvre aux lecteurs qui croiront par leur témoignage.
- Voir en profondeur (lecture symbolique de Jean) : Jean emploie plusieurs verbes du regard et distingue voir les signes et « voir » leur sens. Le même mot peut désigner un simple constat ou une perception croyante ; l'aveugle-né en est le modèle, qui passe de la vue des yeux à la foi.
Jean ne méprise pas le regard : il écrit pour que d'autres « voient » à travers le témoignage des premiers (Jn 20.30-31). Mais la vue seule ne suffit pas, puisque beaucoup voient sans croire. Le verbe marque une étape nécessaire dont la foi est le but.
Portée théologique
Le christianisme est né de témoins oculaires. Les évangiles multiplient les « il vit » : bergers, mages, disciples, femmes au tombeau. La foi chrétienne ne repose pas sur une idée mais sur des événements vus et attestés, ce que la première épître de Jean résume : « ce que nous avons vu de nos yeux ». Le verbe εἶδον porte cette dimension historique : Dieu s'est rendu visible dans un homme.
Mais le Nouveau Testament sait aussi que voir ne suffit pas. Les adversaires de Jésus voient les mêmes miracles et n'en tirent pas la même conclusion. Le regard qui compte est celui qui reconnaît, et la béatitude de Jean 20.29 s'adresse à tous ceux qui, après les apôtres, croient sans avoir vu. Pour eux, le regard reste une promesse : Paul parle des choses « que l'œil n'a point vues » et que Dieu a préparées (1 Co 2.9), et l'Apocalypse donne à voir d'avance le monde nouveau. Enfin, le regard du croyant doit imiter celui de Jésus, qui voit la foule et en a compassion : voir l'autre est déjà le commencement de l'amour.
Chaîne : Voir et reconnaître
- Mt 2.2 L'étoile des mages : « et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer. »
- Mt 9.36 Jésus voit la foule : « Voyant la foule, il fut ému de compassion pour elle, parce qu'elle était languissante et abattue, comme des brebis qui n'ont point de berger. »
- Mt 13.17 Ce que les prophètes désiraient voir : « Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu. »
- Mt 27.54 Le centenier au pied de la croix : « Le centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, ayant vu le tremblement de terre et ce qui venait d'arriver, furent saisis d'une grande frayeur, et dirent: Assurément, cet homme était Fils de Dieu. »
- Lc 2.30 Mes yeux ont vu ton salut : « Car mes yeux ont vu ton salut, »
- Lc 15.20 Le père voit son fils : « Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion, il courut se jeter à son cou et le baisa. »
- Jn 1.39 Venez et voyez : « Venez, leur dit-il, et voyez. Ils allèrent, et ils virent où il demeurait; et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C'était environ la dixième heure. »
- Jn 8.56 Abraham a vu mon jour : « Abraham, votre père, a tressailli de joie de ce qu'il verrait mon jour: il l'a vu, et il s'est réjoui. »
- Jn 20.8 Il vit, et il crut : « Alors l'autre disciple, qui était arrivé le premier au sépulcre, entra aussi; et il vit, et il crut. »
- Jn 20.29 Heureux ceux qui n'ont pas vu : « Jésus lui dit: Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru! »
- Ac 7.55 Étienne voit la gloire : « Mais Étienne, rempli du Saint-Esprit, et fixant les regards vers le ciel, vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. »
- Ap 21.1 Un nouveau ciel : « Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n'était plus. »
Mots apparentés
- pistis πίστις : foi, confiance, fidélité
- rāʾāh רָאָה : voir
- yādaʿ יָדַע : connaître, savoir
- ʿayin עַיִן : œil ; source
Autres mots du thème « Foi, espérance, amour »
- ʾāman : être ferme ; croire
- bāṭaḥ : se confier, être en sécurité
- yirʾāh : crainte
- ʾāhav : aimer
- šālôm : paix, bien-être, intégrité
- elpis : espérance
- agapē : amour, charité
- phileō : aimer d'affection ; embrasser
Bibliographie
- Walter Bauer, Frederick W. Danker, A Greek-English Lexicon of the New Testament and Other Early Christian Literature (BDAG), 3e éd., Chicago, 2000, art. « εἶδον » et « οἶδα ».
- Wilhelm Michaelis, art. « ὁράω, εἶδον », Theological Dictionary of the New Testament, vol. 5.
- Rudolf Bultmann, Das Evangelium des Johannes, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1941.
- Raymond E. Brown, The Gospel according to John, Anchor Bible 29-29A, New York, Doubleday, 1966-1970.
- Xavier Léon-Dufour (dir.), Vocabulaire de théologie biblique, Paris, Cerf, art. « Voir ».
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